LIBERTÉ(S) ET RESPONSABILITÉ(S) : TÉMOIGNAGE D’UN ENSEIGNANT

Thèmes: Civilisation, Société
Conférence du mardi 18 octobre 1983

Par Monsieur Jean Jacques TUR, Professeur d’Histoire au Lycée de Saint-Cloud, Président de l’Association Mondialiste de la Jeunesse, nous parle des « Liberté(s) et Responsabilité(s); témoignage d l un enseignant ».

Il a bien voulu avoir la gentillesse de rédiger lui-même le compte-rendu suivant.

L’ homme doit nécessairement se poser des questions insolubles : «  Qu’est-ce que la liberté ? Somme-nous libres ? Peut-on apprendre être libres ? Qu’en est-il de la responsabilité ? … »
Sujets d’actualité mais aussi sujets éternels. Explosifs et délicats ? Certes , et c’est tant mieux les problèmes brûlants sont ainsi qualifiés parce qu’on ne sait pas les prendre par le bon bout !
Il n’est pas question, en une ou deux heures, de prétendre faire le tour d’un sujet aussi vaste, qui a déjà donné lieu à d’innombrables conférences de ce type et permis de rédiger des milliers de livres.
Je me bornerai donc à vous faire part de quelques réflexions, qui m’ont été la plupart du temps inspirées par mes activités d’enseignant, et à ouvrir quelques pistes afin d’amorcer un débat.

Il est évident que liberté et responsabilité (qu’on emploie ces termes au singulier ou au pluriel ) sont indissolublement liées: « être libre, c’est précisément être responsable » affirmait Saint-Exupéry.
Mais, pour la commodité de l ‘exposé, je vais être obligé d’examiner les deux termes séparément.

Première question: doit-on parler de LA Liberté ou des libertés ?

La réponse n’est pas la même selon qu’on se réfère aux civilisations occidentales ou orientales. Chez nous, en Occident, la liberté est surtout considérée comme la somme des libertés (d’opinion, de presse, de se déplacer, de choisir son travail …) ; selon la fornule consacrée « Ia liberté de chacun finit là où commence celle d’autrui ». Tandis qu’en Orient, la liberté est conçue comme la soumission consciente et volontaire un ordre cosmique supérieur qu’ on pourrait appeler loi de fraternité: la liberté est ainsi moins le droit de pouvoir faire tout ce que l’on veut, que la volonté de faire tout ce que l’on doit. En fait, il ne s’agit pas seulement de deux conceptions différentes en fonction d’une antinomie fondamentale entre civilisations (l’Occidental étant plus individualiste, l’Oriental plus collectiviste) mais aussi en fonction de niveaux de conscience . la personne humaine s’affirme d’abord en tant qu’individu (« Je pense, donc je suis » disait Descartes) avant de prendre conscience de son interdépendance avec toutes sortes d’autres éléments (humains ou non) au sein du Cosmos.

Si l’on s’en tient « aux » libertés, force est de constater qu’ elles semblent décliner au sein même des démocraties occidentales qui se targuent pourtant d’en être le berceau. Pourquoi ? Essentiel lement parce que nos sociétés industrielles ou post-industrielles sont « suradministrées; le citoyen y devient un « assisté » , perdant le sens et le goût de l’ initiative individuelle. D’après plusieurs sondages, plus de la moitié des français souhaitent que I’Etat s’occupe encore davantage de la vie nationale: d’où exubérance des règlementations, complexité des formalitês bureaucratiques, frénésie de « garantisme » et de juridisme. La liberté semble ne plus être conçue comme une dimension essentielle de l’aventure humaine. Certes , le besoin de sécurité est naturel et fort louable, mais il ne doit pas empiéter abusivement sur la protection effective des libertés.

D’ailleurs, lorsque d’autres sondages amènent nos compatriotes ä se demander « qu ‘est-ce-qui (à leur avis) est essentiel pour procurer le bonheur ?  » la liberté arrive au troisième rang avec 7570 des réponses (derrière la santé, 90% et l’amour, 80%), loin devant la sécurité, 8ème avec 51%. Il est vrai que le sondage auquel je me réfère date de 1977 et que, depuis cette date, l’évolution de la situation intérieure et internationale a peut-être sensiblement modifié cette hiérarchie. Quoi qu’il en soit, nous avons franchi depuis quelques années certains « seuils de non-retours » – souvent sans nous en apercevoir – et rien ne se fera désormais sans que ce soit dans le risque.

Deuxième question: devant qui avons-nous à répondre de nos actes ?

A cette question, les croyants répondront en premier lieu « à Dieu ». Mais avant d’aller plus loin , il faut remarquer que les qualificatifs mêmes de « croyants » et d’ « incroyants » (qui ont si souvent servi de prétexte à de sanglants conflits qui étaient bien autre chose que de simples guerres de religion) masquent une réalité qu’on pourrait symboliser avec une pyramide à trois faces: sur l’une, les « incroyants  » (athées, agnostiques, scientistes, matérialistes…) qui, en fait, croient eux aussi , mais à d’autres valeurs qu’un ou plusieurs dieu(x); sur une deuxième face, les « déistes » c’est-à-dire ceux qui pensent que tout ce qui existe a été créé par un Esprit supérieur (baptisé Dieu, Yakwé, Allah . ) dont on ne reconnaît parfois que les manifestations (d’où l ‘épithète « polythéiste« ); sur une troisième face, ceux qui pensent que Dieu et la Nature ne sont que l’endroit et l’envers d’une même étoffe et qu’il n’y a donc pas de distinction à faire entre un Créateur et ses créatures; ce sont les panthéistes.

Chacun d’entre nous, quelles que soient ses convictions philosophiques ou religieuses, se situe obligatoirement sur l’une de ces trois faces, ou peut-être sur l’une des arêtes. Mais l’essentiel , n’est-ce pas la tolérance, afin de parvenir à l’harmonie? Sans renoncer sa propre façon de penser, à sa foi profonde (au sens le plus large et le plus noble du terme) , il faut apprendre à voir chez l’autre  – comme chez soi – l’un des multiples points de vue d’où nous interprétons l’univers. Et plus nous parviendrons haut sur la pyramide, plus évidentes apparaîtront les possibilités de convergence.

Devant qui d’autre avons-nous à répondre de nos actes ? Devant ceux envers lesquels nous avons pris des engagements (notre conjoint, nos enfants, ) parfois dans le cadre de notre métier (nos élèves si nous enseignons, nos malades si nous soignons, nos clients si nous sommes avocats , nos passagers si nous sommes pilotes, nos concitoyens si nous sommes responsables politiques…) On en vient ainsi à une conception de plus en plus large de la responsabilité devant notre « prochain » en général (« le Tiers Monde », la Société » , « l’Humanité », . . . ). Avant d’en (re)venir au témoin toujours présent et dont I’estime importe le plus pour le bonheur: soi-même. D’où la nécessité de « toujours garder la tête hors de l’ eau » car nul ne peut se sentir la fois responsable et désespéré.

La liberté est donc fille de l’intelligence et du courage.

Je voudrais terminer en vous laissant méditer sur ces paroles de St François de Sales : « dans le régime des âmes, il faut une tasse de science, un baril de prudence et un océan de patience ».

Que chacun d’entre nous, en toute liberté, se mette en face de ses responsabilités …  et de son miroir, et qu’ il puisse se dire (comme Socrate)

« Que la question que tu es à toi-même croisse, comme ton ombre à la lumière quand le soleil décline. Ose devenir qui tu es … Suis ta pente, pourvu que ce soit en montant !  »

Jean-Jacques TUR

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