ÉDUCATION ET SOCIÉTÉ: ÉVOLUTION DIFFICILE

Thèmes : Sciences, Société.
Conférence du mardi 31 Mars 1981

 

Monsieur Alfred SAUVY était l’invité du « Cercle de Documentation et d’Information » le mardi 31 mars.

Monsieur SIRE a remercié tout particulièrement Monsieur SAUVY de sa participation, d’autant plus que le conférencier arrivé d’un long et harassant voyage une heure auparavant dans une gare parisienne.

Puis, Monsieur SIRE a les occupations multiples de Monsieur SAUVY. Économiste et Sociologue, de renommée internationale, Professeur honoraire au Collège de France dans la chaire de démographie sociale en ce qui concerne la Vie des Populations, Monsieur SAUVY fréquente encore régulièrement l’Institut National d’Etudes Démographiques dont il fut le directeur de 1945 à 1952.

Prononçant des conférences, il écrit aussi des livres dont Monsieur SIRE cite quelques titres : le plus important, « la théorie de la population » qui date de 1952-1954 ; dans son dernier ouvrage « la vie en plus », Monsieur SAUVY se penche sur son passé ; dans un livre en 1959 « la montée des jeunes », Monsieur SIRE extrait les phrases suivantes qui serviront d’introduction au sujet de la réunion :

-« (les) jeunes sont là … Ces enfants vont faire parler d’eux ; non seulement par leurs besoins, mais bientôt par leurs et leurs actes… Si l’accueil n’est pas organisé (et si l’éducation pour leur futur n’est pas faite), les jeunes feront éclater tout le système… Difficile est la tâche car la société est toujours en retard sur son avenir et même sur son présent ». D’où le thème d’aujourd’hui : « Éducation et Société ; une évolution délicate ».

Monsieur SAUVY a tenu à préciser tout de suite que ses propos n’avaient qu’un but : faire réfléchir.

Notre société, dit-il, a l’un des plus hauts niveaux de vie jamais constaté dans notre pays, et, curieusement, changer cette société est un des vœux les plus formulés actuellement.

On veut davantage – « Une autre société » est une expression fort répandue ; est-ce celle des machines qui dispensent de penser ? Rêver d’une autre société alors qu’on ne fait pas confiance à la vie, qu’on refuse de donner le jour, est inconséquent.

Une société de vieillards peut-elle se préoccuper d’éducation et d’enseignement pour le futur ? L’attitude de l’homme mûr face aux jeunes doit être celle d’un jardinier ; tel un arbre, l’enfant doit croitre en liberté, mais dans un cadre déterminé qui n’interdira pas à l’arbre de prendre quelque liberté. Comment former, déformer, transformer, agir sur cette matière malléable qu’est l’enfant ?

La société actuelle dans laquelle les jeunes naissent et grandissent est un organisme sans cohérence. Elle veut qu’ils sachent se servir des objets de toutes sortes qui leur sont offerts. L’enfant doit apprendre à consommer, sans grand effort de notre part. Effectivement, l’enfant grandissant sait très vite utiliser la télévision, pédaler sur sa bicyclette, suivre les règles d’un jeu, tout cela sans comprendre.

La consommation est l’acte le plus simple qui existe. C’est un acte aisé. Nous sommes au « haut temps de la cueillette ». En 1968, « les grands enfants » écrivaient sur les murs que le droit à la consommation était un droit divin.

Cette tendance à la facilité rend difficile l’enseignement qui exige l’effort individuel. Le jeune actuel ne sait pas que le chômeur a un niveau de vie bien supérieur à celui d’un travailleur d’avant-guerre ; il ignore que les vingt degrés de température réglementaires dans les appartements n’étaient pas envisageables il y a trente ans, physiologiquement, et autrement d’ailleurs ; il tient pour acquis naturellement des évidences. Or, tout n’est pas acquis définitivement et sans effort ; il lui faut jouir de ce qu’il possède et se satisfaire de tout ; il lui faut consommer.

Monsieur SAUVY parle alors des pays sous-développés. De nombreuses techniques y été introduites : antimortelles, antinatales, économiques. Leur implantation fut plus ou moins rapide. Les techniques antimortelles, plus rapides, provoquèrent une explosion démographique. Mais gardons-nous de détruire leur culture.

Attention : au nom de la conservation de l’état naturel, la culture médicale devrait être alors refusée. La civilisation sort de son état initial dès lors qu’elle subit l’intervention des soins médicaux.

Dans notre société, nous désirons que nos enfants puissent goûter les fruits les meilleurs de la vie, tout en sachant se préserver et se défendre.

Le bagage des connaissances à transmettre par les éducateurs est gigantesque. Le dilemme des adultes est de savoir s’il faut l’affranchir, c’est à dire informer, enrichir, élever l’enfant, ou le soumettre, soit finalement l’abaisser, le maintenir à notre niveau.

Imposer la soumission est tentant ; la politique, la religion, presse, tous moyens d’information essaient de soumettre.

A ses débuts, la publicité avait pour but d’informer, de « rendre public », d’affranchir. Très vite, on a tenté d’agir sur le choix de l’individu de se soumettre ; maintenant, la psychanalyse domine la publicité en l’adaptant au type d’être humain auquel elle s’adresse. Elle touche notre inconscient et nous soumet à la consommation par une sorte de persuasion souterraine. Pour le choix d’un logement, on ne s’adresse pas de la même manière à l’homme et la femme ; l’homme voit par exemple le cadre, la valeur de la construction ; la femme l’agencement et l’équipement.

Un lieu commun souvent entendu affirme que la publicité a créé les besoins ; Monsieur SAUVY le dénonce comme étant faux. L’homme cherche à faciliter sa vie ; c’est pourquoi il utilise la voiture. La publicité influence certes le choix de la voiture automobile mais le besoin était déjà en lui.

Monsieur SAUVY déplore la substitution du mot enseignement au profit du mot éducation.

La tentation est grande pour les éducateurs de former l’enfant. Longtemps, le conformisme et la morale traçaient la voie aux moyens de règles étroites, faciles à suivre aussi bien par les guides que par les enfants.

Les règles de notre société actuelle sont complexes : on parle de contestation, refus, évasion. Monsieur SAUVY compare notre société au moteur à explosion ; celui-ci est d’un rendement très inférieur à celui de la poulie, mais d’un rapport bien supérieur, malgré une grande perte d’énergie : la poulie ne rapporte pas. Les imperfections de la société sont comparées à cette perte d’énergie. Nos plaintes sont émises sur des modes divers car les malfaçons nous touchent inégalement.

Le mécontentement provient du fait que la société devient de plus en plus complexe et de plus en plus imparfaite. Monsieur SAUVY qualifie notre cité de « murs des lamentations » et compare les différents rédacteurs des journaux, avec leurs plaintes renouvelées, à Jérémie.

Cette société incertaine, complexe, confuse, ne se connait pas elle-même. Il y a d’énormes différences entre les objectifs poursuivis et les résultats obtenus. Monsieur SAUVY évoque pour la première fois le chômage.

La société familiale, agricole, d’antan était facile à comprendre. Divisée entre les travailleurs et les propriétaires, son système était simple à saisir.

Il y avait l’idée du retour à l’âge d’or, les regrets pour la population âgée et les espoirs pour les individus jeunes. Notre société se compose de plus en plus de personnes âgées qui se tournent vers la terre promise.

L’animal est dit intelligent lorsqu’il sait faire un détour ; l’homme ne le sait pas toujours ; notre société est plus ignorante que jamais ; en économie, et dans la connaissance de sa propre société, l’homme n’est pas encore intelligent. Nous avons beaucoup de chômage car nous en ignorons la cause ; nous ne le connaissons pas en tant que phénomène social. Nous ne savons rien et nous ne nous entendons sur rien. Certains domaines sont trop troublés pour que leur enseignement en soit aisé. D’autres, tel celui de l’histoire, sont si diversifiés qu’à nouveau se pose la question d’affranchir ou soumettre. L’expérience doit aider à la résolution de ces différends.

Monsieur SAUVY parle de faire appel au tribunal de l’expérience. Ce doit être redoutable si on en juge par les difficultés que rencontre l’enseignement.

Les médecins de Molière apprenaient par expérience. Ce moyen fit peu évoluer la médecine. A. Comte et C. Bernard lui firent faire un grand pas par la voie expérimentale.

Il y a trente ans, deux généticiens soviétiques (dont LYSSENKO) affirmaient bouleverser les lois de l’hérédité en affirmant l’hérédité des caractères acquis par une plante ou un animal. Les savants étrangers se divisèrent alors selon leur tendance politique et non pas d’après les résultats des expériences. Il suffisait de répéter les expériences pour pouvoir en juger … mais il y a des chiffres qui gênent les idéologies.

Jadis, l’expérience était ce que l’on voyait autour de soi. De là, on tirait l’enseignement qu’il fallait.

Nous sommes devenus rebelles à l’expérience, même contemporaine. Par exemple, l’économie française fut verrouillée par le Front populaire et l’armement de la France en fut gêné ; l’Allemagne durant ce temps s’armait à outrance ; ce fut une erreur fondamentale. Ceci semble ignoré de tous ; c’est un refus total de lumière sur une expérience qui ne devrait pas être oubliée.

Les statistiques, la comptabilité nationale créée il y a trente ans, devraient permettre d’établir les comptes de la nation. Le chômage et autres fléaux économiques ne devraient pouvoir atteindre les proportions actuelles grâce à tous ces chiffres. Les économistes ont des idées remarquables ; mais ils ne peuvent répondre aux phénomènes dont nous souffrons. Ces hommes ne font pas d’enquêtes et leur expérience en est très handicapée. En économie, les lois, les modèles, les théories sont les seuls enseignements ; tout cela est plus facile que les enquêtes qui restent fondamentales. Dès lors, l’économie recule plus qu’elle n’avance.

Un des rêves de Monsieur SAUVY serait de créer une chaire d’économie, où l’étude de l’économie malade d’un pays serait proposée aux étudiants. Ils pourraient, en observant l’économie de tous les jours, la suivre, établir des pronostics, diagnostiquer. Or, cela n’existe pas. Si des hommes de tous bords politiques suivaient les faits économiques, le niveau de vie des français grandirait considérablement. Il ne s’agit pas de laisser le pouvoir à ces technocrates, car notre société mourrait. Mais en éclairant l’opinion, on arriverait à une véritable démocratie.

Un autre rêve fit Monsieur SAUVY date de la présidence de Monsieur POMPIDOU. Celui-ci proposait à Monsieur SAUVY de concrétiser un de ces désirs : l’enseignement de l’économie à des enfants de quatorze ans. S’appuyant sur le quotidien, en l’occurrence sur la profession des parents des élèves, Monsieur SAUVY expliquerait la société et en donnerait une connaissance concrète.

Les manuels sont loin de tout cela. Dès les premiers chapitres, l’étude du financement des investissements rebute l’étudiant. Peut-on étudier l’économie sans idéologie ?

Certainement, les faits sont communs à tous. Lors de l’étude d’un problème, l’idéologie doit être écartée afin que le jugement soit plus sain. Ensuite, l’idéologie intervient dans le choix de remèdes.

Les enseignants répondent -ils aux besoins ?

Une citation de Bernard SHAW est citée à cet effet. « On l’appelait Maître, et on avait raison car il était incapable d’apprendre et une boutade personnelle est ajoutée : Quand on connait quelque chose, on la fait ; quand on ne la connaît qu’à moitié, on la dirige ; quand on ne la connaît pas du tout, on l’enseigne ». Encore faut-il organiser cet enseignement !

Monsieur SAUVY hésite à traiter davantage ce sujet. Il déclare seulement qu’il pose de grandes difficultés car on a instauré le mépris des travaux manuels ; doit-on former l’homme en fonction d’une profession ou à toutes autres fins.

Les enseignants devraient être en formation perpétuelle. Il est difficile de se tenir au courant de sa propre science, et encore plus de celle des autres.

Ici, Monsieur SAUVY nous conte une anecdote :

Il a demandé s’il était possible de faire faire un bilan annuel de toutes les publications scientifiques, par spécialité : le coût de ce travail se chiffrerait par milliers de dollars et n’est évidemment pas envisageable.

Monsieur SAUVY déplore le langage des hommes politiques.

Hier, la chambre des députés se composait d’avocats, sans aucune connaissance économique, mais dont l’éloquence faisait passer tous les propos, en endormant l’esprit critique.

Aujourd’hui, l’École Polytechnique et l’E.N.A. produisent des économistes aux propos confus. Le lecteur béotien prend peu de plaisir à la lecture d’articles de revues scientifiques, car les textes sont rédigés sans aucun souci de clarté.

Le conférencier affirme qu’une chaire d’éloquence devrait être créée dans ces deux grandes écoles.

Savons-nous nous exprimer ? on sait peut-être beaucoup de choses mais on ne sait les exposer. L’enseignant qui expose doit toujours penser à celui qui reçoit.

Lors de sa présentation au Collège de France, Monsieur SAUVY a proposé une chaire de Clarté dont le thème, chaque année, varierait : il y aurait la clarté du roman, la clarté de la poésie, la clarté du journalisme, la clarté du langage. Ce projet n’a pas eu de suite.

En ce qui concerne le langage, Monsieur SAUVY met en cause les mass-media, fort nocifs et qui ne répondent pas aux besoins de l’éducation. La naissance de la télévision provoqua l’espoir ; elle allait répandre le savoir dans les foyers. Or rien de cela n’est arrivé. On produit du sensationnel. L’idée de plaire efface celle d’éclairer. Le producteur se conduit comme un montreur d’ours et toute la gloire de celui qu’il a invité rejaillit sur lui. Jamais Monsieur SAUVY n’a pu accepter les procédés des émissions télévisées. Quatre minutes est le temps imparti en moyenne à l’explication d’un phénomène économique complexe.

Le journal lui accorde une colonne, l’éditeur 300 pages, c’est mieux !

Monsieur SAUVY a achevé son propos en espérant avoir donné matière à réflexion aux auditeurs, et en remerciant la soixantaine de personnes présentes.

Monsieur SAUVY, très fatigué par un long voyage, a quitté rapidement la salle et c’est Monsieur SIRE qui, après avoir vivement remercié Monsieur SAUVY de son intervention, a tenté de répondre aux questions des auditeurs, mettant son expérience de 52 ans de vie universitaire à contribution.

 

 

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