RAOUL FOLLEREAU, CET INCONNU

 

Thèmes : Littérature, Médecine, Société

Conférence du mardi 12 avril 1988

Frère Fernand Davoine, président de la Fondation Raoul Follereau, nous a parlé de cet homme exceptionnel et de son œuvre.

« J’allais avoir 24 ans et je venais d’être nommé professeur de français et d’histoire dans un collège de Haute-Savoie. Ce soir-là mon directeur me demanda de me rendre sur le quai de la gare de Thonon-les-Bains pour y attendre un conférencier. C’est ainsi que je fis la Connaissance au mois de novembre 1934 de Raoul Follereau. Il avait alors 31 ans ».

Raoul Follereau est né à Nevers en 1903. Encore adolescent (17 ans) il publie son premier livre : « Le Livre d’Amour ». Dans ce livre, on peut lire ces lignes : « Ne dites pas moi, en parlant de vous, ne dites pas eux en parlant des autres, dites nous. Le seul moyen d’assurer son bonheur c’est de ne songer qu’à celui d’autrui ».

C’est cette phrase qui va guider sa conduite jusqu’à l’âge de 75 ans.

C’était un orateur né, un tribun au verbe extraordinaire.

Avocat, inscrit au barreau de Paris, il n’y plaida qu’une ou deux causes.

Il entreprend une campagne pro-française en Amérique du Sud pour l’Alliance Française.

Au cours de tous ses voyages, sa femme le suivra et le soutiendra toujours.

 

En 1935, un grand journal argentin lui demande un reportage sur l’itinéraire spirituel et saharien du Père Charles de Foucauld.

C’est ainsi qu’ en 1937, il rencontre un groupe de lépreux en traversant le Sahara ; en route pour le Niger, il suivait l’itinéraire du Père Charles de Foucauld. Le spectacle de leur isolement, de leur abandon, le bouleversa.

Il raconte lui-même : « Notre voiture avait à peine dépassé ce village d’Afrique que nous dûmes nous arrêter auprès d’un marigot pour désaltérer le moteur. »

Bientôt émergèrent de la brousse quelques visages apeurés, puis quelques corps faméliques. Je leur criai d’approcher. Bien au contraire, certains s’enfuirent, les autres, les plus courageux, demeurèrent immobiles sans cesser de me regarder de leurs yeux fixes et douloureux. À notre guide j’ai dit :

– Mais qui sont ces hommes ?

– Des lépreux m’a-t-il répondu.

– Pourquoi sont-ils là ?

– Parce qu’ils sont lépreux.

– J’entends bien :

– Ne seraient-ils pas mieux au village ? Qu’ont-ils fait pour en être exclus ?

– Ils sont lépreux, vous dis-je.

– Au moins les soigne-t-on ?

Alors, mon interlocuteur haussa les épaules et tourna les talons. On ne soigne pas des lépreux.

 

C’est ce jour- là que j’ai compris qu’il existait un crime impardonnable, promis à n’importe quel châtiment, un crime sans recours et sans amnistie ; la lèpre, et c’est de ce jour-là que j’ai décidé de ne plus plaider qu’une seule cause, une seule pour toute ma vie, celle de ces millions d’hommes dont notre ignorance et notre lâcheté ont fait des lépreux ».

Sa voie était tracée : le choc de cette rencontre effaça en lui tout souci personnel ou de carrière.

Follereau est bouleversé. Plus que l’horrible dégénérescence des corps, peut-être, c’est la solitude de ces êtres qui l’émeut, la ségrégation qu’ils subissent. Pourtant cet homme d’action n’invente rien pour les aider. Que pourrait-il faire, d’ailleurs ? Il n’est pas médecin.

Rentré en France, il reprend ses activités.

Puis vient la guerre : mobilisé quelques mois plus tard, Raoul Follereau finit par se réfugier en 1942 à Vénissieux, chez les sœurs de Notre-Dame des Apôtres. Là l’attendent les lépreux.

La supérieure générale de la congrégation, Mère Julia, lui raconte son dernier voyage en Afrique. Dans la lagune d’ Abidjan, dit-elle, se trouve une Île nommée « Désirée », où sont relégués les lépreux de Côte d’Ivoire. Mère Julia veut construire pour eux un vrai village, où chacun aura sa maison, exercera un métier. Un village où ils ne seront plus considérés comme des bêtes dangereuses, mais comme des êtres humains. Déjà les travaux ont commencé, non loin du village d’Adzopé. La main d’œuvre ne manque pas, mais… où trouver l’argent ?

« L’argent, je m’en charge ! » déclare Raoul Follereau. Et, en pleine guerre, pour des parias qui vivent à 7 000 kilomètres de là, il se lance dans une tournée de conférences.

Il en donnera plus d’un millier, en France, en Belgique, en Suisse, au Canada, en Afrique du Nord…

Partout c’est le même succès. Peu à peu, Adzopé se construit. Aujourd’hui le village est devenu l’Institut National de la lèpre de la Côte-d’Ivoire, un centre ultramoderne qui porte le nom de Raoul Follereau.

En 1943, il lança plusieurs actions pour intéresser les bien-portants à la misère des autres. Il crée « l’heure des pauvres ». Il demande à chaque travailleur de verser une heure de son salaire en faveur des pauvres.

En 1952, il écrit à l’O.N.U. en proposant l’élaboration d’un statut international des malades de la lèpre.

 

En 1954, a lieu la première Journée Mondiale des Lépreux. À cette occasion, puis pour toutes celles qui suivirent (elle est aujourd’hui célébrée dans 127 pays), Follereau lance un appel. Traduit, imprimé, enregistré, il traverse les frontières.

Et les auditeurs ont la surprise d’entendre à la radio « Messieurs, cessez de tourmenter les boutons de votre poste de radio. Madame, suspendez vos occupations ménagères. Asseyez-vous l’un près de l’autre et écoutez-moi. Voulez-vous sauver quinze millions d’hommes ? »

Encore une fois, il met au service des lépreux ses qualités oratoires, son sens de la formule.

Bilan : l’Organisation Mondiale de la Santé recommande la suppression des léproseries.

En 1958, 500 léprologues se réunissent à Tokyo et réclament l’abolition de toutes les lois d’exception au sujet de la lèpre, qu’ils déclarent peu contagieuse et guérissable. De nombreux pays obéissent.

Une grande première, le baiser aux lépreux.

 

À deux reprises en 1954 et 1959, il adresse aux deux Grands une lettre ouverte :

« Lirez-vous cette lettre ? Si elle vous parvient, vous la lirez, et même si vous ne me répondez pas, vous serez obligé d’y répondre dans le secret de votre cœur, car vous avez un cœur, c’est certain… Renoncez chacun à un avion de bombardement et nous pourrons soigner tous les lépreux du monde « Pas de réponse … Qu’à cela ne tienne ! Raoul Follereau décide de faire appel à l’O.N.U. et se choisit des alliés : les jeunes. Ceux qu’avant sa mort il instituera ses « ‘légataires universels », tant il mise sur leur honnêteté, leur foi, leur dynamisme. À son appel, trois millions d’entre eux envoient à l’O.N.U. la déclaration suivante :

« Nous, jeunes de quatorze à vingt ans, faisons nôtre l’appel « un jour de guerre pour la paix », adressé par Raoul Follereau à l’Organisation des Nations Unies, et nous nous engageons à user le moment venu, de nos droits civils et politiques pour en assurer le succès ».

Le 5 décembre 1969, l’O.N.U. adopte le projet… mais huit pays seulement, sur 92, prolongeront leur vote par des mesures concrètes.

Paris, le 6 décembre 1977 : « Papa Raoul est mort. Quinze millions de lépreux deviennent orphelins », déclare un ministre africain. Toute sa vie il a infatigablement mobilisé des millions d’êtres humains à travers le monde entier pour tenter d’éradiquer ce fléau, et faire reconnaître leur statut d’hommes aux lépreux.

 

QU’EST-CE QUE LA LÈPRE ?

C’est une maladie infectieuse, contagieuse, transmissible d’homme à homme.

Elle est due à un microbe de la famille des mycobactéries mycobacterium.

Elle se traduit par une atteinte de la peau et des nerfs.

Signe évident de la maladie : l’apparition d’une ou plusieurs taches cutanées sur le corps. Si la maladie n’est pas soignée à temps, les taches grandissent, les nerfs périphériques sont atteints, les extrémités des membres se gangrènent, des moignons se forment et le corps se mutile progressivement.

De nombreuses recherches sont effectuées depuis des années pour trouver une solution efficace qui éliminerait définitivement la maladie.

Depuis 1873, date à laquelle Armauer Hansen a découvert le bacille de la lèpre, des recherches ont été entreprises et des traitements administrés aux victimes de la lèpre porteurs du bacille de Hansen.

La lèpre se manifeste sous plusieurs formes.

Les études et recherches ont montré que, suivant son évolution, la lèpre se classe en trois formes principales :

– Tout d’abord la forme tuberculoïde, dite bénigne, car l’organisme résiste à la maladie et se défend : son système immunitaire réagit contre l’invasion bacillaire.

– En opposition à ce type de lèpre, la forme lépromateuse dite maligne, parce que l’organisme n’oppose aucune résistance à l’envahissement des bacilles : il semble être dépourvu de système immunitaire.

– Enfin, une forme dite « bordeline » qui est en quelque sorte, une forme intermédiaire entre la forme bénigne et la forme maligne et qui peut à tout moment évoluer vers l’une des formes précédentes.

 

LES TRAITEMENTS

Les traitements administrés sont les mêmes pour tous les malades, mais la durée est variable selon les différentes formes de la maladie : il repose sur l’absorption de 3 antibiotiques : la rifampicine, la D.D.S. et la clofazimine par comprimés, que ce soit en France où dans les pays de grande endémie.

Mais, s’il est facile à un Français d’absorber en temps voulu les doses prescrites sur ordonnance, dans les pays en voie de développement, on rencontre de sérieux problèmes relatifs au manque d’information, à la pauvreté et aux difficultés économiques des pays. Leurs moyens financiers parfois faibles ne peuvent se comparer aux nôtres.

L’application des traitements pose donc de grandes difficultés d’autant plus que certains sont longs.

Autrefois quand les sulfones sont apparus, il fallait trois ou cinq ans pour soigner la forme la plus bénigne. Dans l’autre forme (lépromateuse), on stoppait la maladie, mais il fallait continuer à prendre des sulfones toute la vie.

Aujourd’hui, par l’association d’antibiotiques, on espère traiter les formes bénignes tuberculoïdes entre dix et douze mois, et les formes malignes lépromateuses en deux où trois ans. Suivre un traitement rebute souvent un malade qui se décourage facilement.

C’est une contrainte tout spécialement pour ceux qui doivent se déplacer en brousse avec beaucoup de difficultés pour aller chercher leurs médicaments. Toutefois, si le lépreux prend régulièrement les comprimés administrés par le médecin, la maladie régresse et disparaît totalement dans un laps de temps relativement court. Mais il reste des séquelles lorsque la maladie a été traitée trop tardivement.

 

LA LÈPRE EN 1986

Aujourd’hui’ on estime à 15 millions le nombre de malades de la lèpre, dont environ 8 millions en Asie, 5 millions en Afrique, 500 mille en Amérique du Sud, 50 mille en Europe et 50 mille en Océanie.

À ces chiffres, il faut ajouter les nombreux lépreux des pays qui se refusent à reconnaître la maladie sur leur territoire, donc à déclarer leurs malades.

En Afrique, la lèpre sévit partout avec des proportions allant de 0,5 % à 1 % de la population totale. Dans certains pays, la proportion est beaucoup plus élevée. Elle peut atteindre le chiffre de 2 % soit un habitant sur cinquante.

Sur ces 15 millions, 3 millions seulement sont soignés. Près de la moitié des nouveaux cas de lèpre ne sont pas dépistés.

En France et dans presque toute l’Europe, les cas de lèpre sont importés. En France, on compte environ 2 mille lépreux traités, notamment à l’Hôpital de la Pitié-Salpétrière à Paris où à l’Institut du Saint-Rédempteur à Lyon.

Frère Davoine termina sa conférence par la projection d’un film retraçant les grands moments de l’œuvre de Raoul Follereau.

C’est avec beaucoup d’émotion que Frère Davoine a parlé de Raoul Follereau, cet homme admirable, qui a su aller au bout de ses idées et de son « énorme » générosité.

 

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