SORTIE-VISITE : la Maison Fauchon et la Madeleine

Thèmes : histoire, visite.
Visite des mercredi 31 janvier et jeudi 1er février 1996

 

 

Fiche de visite par Emile Brichard

 

Auguste Fauchon (1856-1938), d’origine modeste, quitte son Calvados natal pour vendre des fruits et des légumes autour de la Madeleine. Il ne tarde pas à acheter plusieurs boutiques et la Maison Fauchon prend son essor jusqu’à la guerre de 14. Rachetée par le fondateur des « 100 000 chemises » après la deuxième guerre mondiale, elle est toujours une affaire familiale.

De l’une de ses boutiques, Place de la Madeleine, Fauchon fait une épicerie de luxe dès les années 1930. On y trouve du rare (confiture de Bar-le-Duc épépinée à la plume d’oie) et de l’insolite (miel des toits de l’Opéra).

Voici donc brièvement résumée la saga de la famille Fauchon. Pas besoin de beaucoup d’imagination pour retracer l’ascension de ces jeunes provinciaux qui arrivent à la conquête de la capitale avec plus ou moins l’âme d’un Rastignac : « A nous deux Paris ».

Restons dans le petit commerce alimentaire, il y a eu Fauchon comme il y a eu Félix Potin et comme il y aura les Brasseries Dupont. Dans un domaine voisin, il y aura les Boucicaut et le Bon Marché, les Cognacq-Jay et la Samaritaine. Dans un autre domaine il y aura les « Chirurgiens de père en fils » de la famille Judet. La liste serait fort longue et fort instructive, elle est résumée dans le titre de l’ouvrage de Roger Thabault : « Mon village, l’ascension d’un peuple ».

Les Fauchon roulent leurs petites voitures, dans l’activité d’un Paris glouton qui s’agrandit de jour en jour. Le Paris des frères Pereire, avant d’être celui du Baron Haussmann, et ils ont sans doute rêvé, poussant les voitures qu’immortalisera le Crainquebille d’Anatole France, ou dans leur échoppe, à la merveilleuse église de la Madeleine qui vient de s’édifier. De là à s’installer en face.

Au lieu-dit « La Ville l’Évêque », un vaste jardin, propriété de l’Évêque de Paris, avait été conquis sur les bois et les marécages et l’Évêque y avait fait construire une maison de plaisance. Un village se forma autour de la première église la Madeleine de Ville-l’Évêque à laquelle succéda le somptueux édifice que nous connaissons. Commencé en temple grec par Napoléon, il se terminera en église chrétienne sous Louis XVIII.

Un ancêtre de nos Fauchon pourra rêver à ses futurs magasins. L’exemple de l’enthousiasme et de la démesure lui est donné par Théophile Gautier, admiratif devant la coupole peinte par un certain Ziegler, aujourd’hui au bataillon des Grands Oubliés : « Le plus beau et le plus vaste morceau de peinture religieuse que nous possédions » et notre Théophile continue : « Cet immense bracelet des figures qui a pour point de départ le Christ, se ferme par Napoléon, resplendissant camée, bien digne de clore un pareil cercle ». Ne sourions pas trop, les champions de la brosse à reluire sont de toutes les époques.

La petite histoire des Fauchon continuera, la Grande Histoire aussi. Monseigneur Affre consacrera l’église en 1845 et mourra au cours de la révolution de 1848 en s’interposant dans les combats entre insurgés et forces de l’ordre.

 

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Compte-rendu de la visite par Emile Brichard

 

La Maison Fauchon

Auguste Fauchon naît en 1856 à Eclon au cœur du département du Calvados avec ce gène particulier qui fait les grands commerçants. Très vite il quitte l’école et « monte à Paris », seul et sans un sou.

Après avoir fait son apprentissage chez Félix Potin, il décide de « voler de ses propres ailes ». Il acquiert une voiture de « quat’ saisons » et vend ses fruits et légumes autour de la Madeleine. Fauchon n’en bougera plus. Son commerce ambulant est une réussite. A 30 ans, il achète une petite échoppe à l’angle de la place et de la rue de Séze, puis très vite deux magasins contigus (24-26 place de la Madeleine).

Le succès est immédiat car, en précurseur, il propose non seulement des produits de très grande qualité, mais encore il s’intéresse à tous les domaines de la gastronomie. Il ajoute à l’épicerie de luxe, une pâtisserie, un salon de thé, des caves (1907) et un restaurant pendant l’entre-deux-guerres (1925).

La notoriété de Fauchon ne cesse de croître et avec elle, la clientèle dans laquelle on rencontre autant d’aristocrates français que britanniques, des vedettes du théâtre ou des hommes politiques.

A la mort d’Auguste Fauchon (1938), l’affaire est en plein essor. Malheureusement, les dix années qui suivent ne sont guère propices au développement de l’épicerie de luxe. Fauchon est au bord de la faillite. Il faut vendre. Joseph Pilosoff rachète l’affaire en 1952. Il fourmille d’idées et retient le principe d’Auguste Fauchon : « Proposer des produits rares et de qualité ».

1953, l’année du boom des compagnies aériennes, il signe un contrat avec Air France : chaque semaine arrivent du monde entier fruits et légumes exotiques. Au début, ces produits étonneront et les premiers avocats seront offerts gratuitement pour réussir à séduire quelques clients. Nouvel étonnement pour la clientèle : pour fêter Noël 1953, Fauchon propose des fraises (du Japon), des cerises (du Chili), des ananas (d’Hawaï).

Aujourd’hui, aux rayons Epicerie, Fruits et Légumes, Pâtisserie, Confiserie, Gastronomie, Vins et Spiritueux se sont adjoints : Boulangerie, Fromagerie, Volailles, Restaurant, Trattoria, Brasserie, Traiteur à domicile, Cadeaux d’Affaires et une ligne Arts de la Table.

Une équipe de 350 personnes dont 35 cuisiniers et 29 pâtissiers permettent d’assurer un chiffre d’affaires annuel de 270 MF dont 98 MF à l’exportation dans plus de 40 pays.

Nos Garchois auront largement contribué au maintien de ce chiffre d’affaires par les nombreux achats qu’ils ont effectués après avoir dégusté, dans les salons de Fauchon, de délicieuses pâtisseries.

 

Un piéton dans le quartier de la Madeleine

Des gourmands dans le quartier de la Madeleine ? Il y en a chez Fauchon. Mais un piéton curieux, un piéton qui se promènerait le nez en l’air, un piéton qui serait à l’affût des souvenirs et des rencontres, ferait d’abord des découvertes dans les noms des rues et plus encore si la (ou les) Mairie de Paris avait la bonne idée d’indiquer, plus discrètement bien sûr, les anciens noms des rues, tout en restant – à peu près – dans les limites du quartier de la Madeleine qui est, comme chacun sait, un des quatre quartiers du VIIIème arrondissement, les trois autres étant les Champs-Élysées, le Faubourg du Roule et le Faubourg de l’Europe.

Il découvrirait que la rue du Colisée, du nom d’un cirque datant du 1er siècle avant J.-C. de la Rome antique, rapidement imité et reconstruit de façon éphémère aux portes de Paris du 18ème siècle, s’effondra au bout de huit ans et ne laissa que son nom. La vieille ruelle qui y menait y perdit le sien « rue des Gourdes ». Cette rue du Colisée eut d’ailleurs un curieux privilège, celui d’être rue close ainsi qu’en témoigne une note de la Maison du Roi :

3 juin 1770 : « … Elle devient dangereuse et il y vient beaucoup de monde la nuit ce qui est contraire à l’exacte police et à la sécurité publique. Ainsi à la réception de ma lettre, vous ferez poser une porte de chêne neuve et de résistance à chaque extrémité de cette ruelle et vous ferez remettre une clé de ces portes à chaque propriétaire ».

Après la rue des Gourdes, la rue des Veuves ! La rue des Veuves, prolongée par l’allée des Veuves ont maintenant les nobles noms – et les riches demeures – d’avenue Montaigne et d’avenue de Matignon séparées par le Rond-Point des Champs-Élysées. C’est quand même plus réconfortant d’habiter l’avenue Matignon que l’allée des Veuves.

Et pendant que le piéton faisait sa promenade, les gourmets avaient commencé leur dégustation.

Un petit tour maintenant vers la Chapelle Expiatoire. L’ancienne église de la Madeleine de la Ville l’Évêque fut démolie dès le début de la Révolution pour faire place à la nouvelle Madeleine, mais son cimetière auquel conduisaient les rues d’Anjou et de l’Arcade avait été maintenu. Pendant la Terreur, on y enfouit sous la chaux les nombreuses victimes de l’échafaud dressé sur la Place de la Révolution, ancienne Place Louis XV et future Place de la Concorde. Les plus illustres étaient Louis XVI et Marie-Antoinette. En 1815, Louis XVIII de retour au pouvoir fit rechercher les ossements de son frère et de sa belle-sœur. Un témoin oculaire indiqua l’endroit où avaient été déposés les deux corps. On exhuma quelques débris humains qui furent solennellement transportés à Saint-Denis et Louis XVIII ordonna que l’on construisît sur l’emplacement du vieux cimetière, une chapelle expiatoire dont son frère, le Comte d’Artois, le futur Charles X, posa la première pierre. Puis, sous Napoléon III, le Square Louis XVI fut préservé autour de la chapelle par les travaux du Boulevard Haussmann. Le souvenir de ce roi fut conforté dans le quartier par la présence de voies consacrées à ses trois défenseurs, Tronchet, Malesherbes et de Sèze.

Ainsi, le piéton pourrait retrouver avec la rue des Mathurins, le nom exact de la Ferme des Mathurins que possédaient, à Ville l’Évêque, les moines d’un couvent voisin de la Sorbonne. Il n’aurait pas connu les charmes de la gourmandise mais aurait pu découvrir dans un ouvrage de « Conseils pratiques » pour « Paris du 20ème siècle », ceux destinés aux usagers de la bicyclette. « A Paris, même dans les quartiers les moins populeux, une allure dépassant la vitesse de 16 kilomètres est considérée comme excessive, on ne doit pas dépasser 10 kilomètres pour les lignes droites et 8 kilomètres pour les carrefours et les tournants ». Il pensait – le guide – que la bicyclette du Bon Marché est une marque excellente et portait fièrement sa date : 1900 – L’exposition de Paris.

Si la dégustation Fauchon avait duré plus longtemps …

 

 

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