Rôle et formation des auxiliaires aumôniers de prison

Thèmes : société, histoire.
Conférence du mardi 27 février 1996 par Henri Boisseau.

 

 

Compte-rendu par Émile Brichard

 

Le sujet que nous proposons aujourd’hui à nos adhérents, et qui s’inscrit dans le cadre exact de nos motivations : connaître et comprendre le monde d’aujourd’hui pour mieux préparer celui de demain, a un double objectif auquel veut bien participer Monsieur Boisseau : nous informer sur l’univers carcéral et nous faire connaître l’action, aussi efficace que désintéressée, des intervenants extérieurs dans le cadre de la continuité, sinon de leur carrière, du moins dans la dimension caritative qui existe plus ou moins dans chacun d’entre nous.

Monsieur Boisseau se présente d’abord en témoin plus qu’en acteur. Son but est de nous faire connaître ce qu’il voit et comment il le voit, comment il essaie de se montrer ouvert et disponible face à la confidence, mais aussi comment il sait se montrer discret devant ce qui pourrait ressembler à une confession ou à un aveu. L’auxiliaire d’aumônerie sait ce qui peut être confié à un ami, mais refuse ce qui serait destiné au prêtre ou à l’avocat.

Avant de prendre contact avec la population carcérale, on fait connaissance avec l’univers physique dans lequel elle vit. Il est difficile en effet d’imaginer cette impression d’oppression et d’enfermement qui nous saisit à l’entrée d’une prison et d’en supporter le spectacle, même après plusieurs années de fréquentation régulière.

Ensuite, il faut s’intégrer à un univers plus vaste que les murs. On vivra avec des groupes d’hommes – et de quelques femmes – qui se révéleront fort divers. On fait connaissance avec les détenus, mais l’attitude ne sera pas la même avec les prévenus ou avec les condamnés. Il faudra savoir que les surveillants ne sont pas des gardiens et d’ailleurs refusent de l’être. Il faudra travailler avec divers intervenants, qu’ils soient institutionnels et salariés ou associatifs et bénévoles. Monsieur Boisseau insiste alors sur le rôle difficile des infirmières et surtout des infirmières de nuit qui doivent seules affronter, non plus des détenus, mais des patients victimes d’affections ou de troubles très divers et parfois aux comportements imprévisibles.

Monsieur Boisseau avoue avoir involontairement subi une expérience d’enfermement à l’occasion d’un dysfonctionnement matériel. Il se trouva « incarcéré » avec quelques détenus qui subissaient cet incident comme un désagrément alors que lui-même sentait monter en lui un sentiment de panique qui ne prenait nullement en compte l’environnement humain. Puis notre « témoin » – Monsieur Boisseau tient à ce mot – nous parle alors des nuits à la prison et de leurs bruits divers et obsédants qui deviennent plus angoissants que le silence.

Puis il aborde la formation des auxiliaires d’aumônerie et de leurs diverses expériences locales, régionales ou nationales. Cette formation qui se veut diverse et complète les laisse parfois impuissants devant la sévérité des familles ou leur indifférence. A Nanterre, par exemple, sur 700 détenus, 150 sont totalement démunis, ni visites, ni le moindre pécule qui leur permettrait de « cantiner ». Il faudra alors avec ces prisonniers, doublement naufragés, participer à la gestion de leur temps actuel de détenu et à proposer leur réinsertion pour l’avenir. Mais quel avenir autre que la rechute ou la solitude ?

Nous apprenons aussi la diversité que comporte le mot « prison ». Il y a en France 183 prisons pouvant accueillir 47 000 détenus, mais ceux-ci sont en réalité 57 000. Il y a les maisons d’arrêt, pour tous, prévenus et détenus, telle celle de Nanterre, les centres de détention pour peines légères de un à trois ans, les centrales comme Poissy ou Clairvaux où un maximum de sécurité est demandé. La prison de Casabionda en Corse reçoit des condamnés à de longues peines, mais un accueil conjugal est organisé. Il existe des établissements de semi-liberté pour des condamnés à moins de six mois et des expériences sont tentées en milieu ouvert avec rentrée le soir.

Avec ce survol de la réalité, nous ne pouvons éviter la phrase rituelle, mais pas seulement pour les prisons ni même pour la justice en général : « le budget ». On ferait mieux avec davantage de moyens.

Monsieur Boisseau brosse alors un tableau contrasté de la prison de Nanterre et de la différence de « décor » entre l’espace qui suit la première porte et celui qui paraît après la deuxième porte : l’état des pelouses, la première entretenue et la seconde laissée à l’abandon et aux détritus. Puis il insiste sur la manière dont les détenus vivent leurs interminables attentes : attente de la nourriture, attente des soins, attente des éventuelles nouvelles. Leurs arrivées restent souvent les seuls repères à la fois psychologiques et matériels et la comparaison qui vient spontanément à l’esprit est celle de « naufragés ».

 

*

 

C’est le moment d’évoquer les différentes populations carcérales. Qui sont-ils ? D’abord les jeunes, les moins de trente ans qui représentent 60% de la population – prévenus et condamnés – et 37 nationalités différentes sont dénombrées. L’âge moyen de l’ensemble des détenus est de 37 ans.

On peut constater que, quel que soit le motif de l’internement, et aussi bien à l’intérieur des cellules que lors des activités proposées, les causes de l’emprisonnement sont l’abus de biens sociaux ou les agressions, délits ou crimes divers, l’amalgame est complet entre les catégories d’internés. Une analyse rapide des causes de l’incarcération permet de dénombrer environ 40% pour délits contre les biens, 20% contre les personnes, 30% pour infractions à la loi sur les stupéfiants et 10% à la loi sur les étrangers en situation irrégulière. On peut noter une relative stabilité à la fois sur le nombre et la répartition des catégories de détenus.

Puis Monsieur Boisseau essaie de nous faire sentir les conditions et le vécu de l’enfermement.

Il y a les « promenades », une heure le matin, une heure le soir,

Il y a les rencontres qu’organisent les aumôniers,

Il y a les ateliers, très difficiles à gérer puisqu’il faut éviter tout outillage qui pourrait être détourné de son objet,

Et puis, il y a surtout les dangers de la lassitude, de l’abandon : « Ils me détruisent » disait un détenu,

Il y a aussi les dangers de la paillasse que l’on n’a plus l’envie, ni la force de quitter et qui peu à peu vous enlise.

Il faut veiller à la tentative de suicide ou à son succédané, l’autodestruction. Il faut apprendre à supporter l’omniprésence des barreaux. Lorsque Monsieur Boisseau leur ouvre la porte de son local d’accueil, les prisonniers ont dû franchir huit portes pour atteindre l’aumônerie. La plupart d’entre eux, et quelle que soit leur origine et leur spiritualité, constateront que les conversations spirituelles, accompagnées ou non de prière, sont les moyens essentiels qui permettent l’acceptation, non pas de la peine à subir, mais de la façon dont on la subit.

Monsieur Boisseau n’abordera pas les questions sexuelles dans la prison, mais parlera du sort réservé par les internés eux-mêmes aux détenus auteurs d’agressions sexuelles et notamment sur les enfants. Ceux-ci doivent être isolés dans le but de les protéger car la sévérité des codétenus éventuels serait alors infiniment plus grande que celle de la loi.

Un autre problème devant lequel l’auxiliaire aumônier se sent impuissant est celui de la perpétuité : « Que faire devant un homme à qui la société et la loi ont ôté le droit à l’espérance sur cette terre ? ».

Nous apprenons ensuite comment se déroulent les rencontres bi-hebdomadaires que Monsieur Boisseau organise à l’aumônerie. Le lieu est neutre et vide, mais par souci de sécurité, il n’est meublé que de bancs adossés aux murs. Les thèmes des discussions sont divers mais les sujets de réflexions se rattachent souvent – proviennent ou conduisent – à des rapports bibliques. Les textes, diapos projetées ou photos exposées comme point de départ ou d’arrivée, facilitent les rapports psychologiques et la communication orale. Quel que soit le thème, il doit être abordé avec précaution et même avec une disponibilité qui évite des égarements passionnels imprévus. Monsieur Boisseau cite le cas où il fut question de Monseigneur Gaillot et de ses désaccords avec le Pape. L’affaire à Nanterre risqua de devenir un débat franco-polonais …

L’utilisation de photos peut être pour les détenus l’occasion de se libérer de préoccupations personnelles. Sur un lot d’une trentaine de photos, ils viennent en choisir deux puis ils expliquent les raisons de leur choix.

Y-a-t-il dans ces réunions un enchaînement, un programme, une continuité ? Non, la notion de construction donc de progression est apparemment absente et le meneur de jeu se doit de rester ouvert et disponible car le groupe présente une mobilité constante, une disparité de niveau culturel et d’intérêts intellectuels qui interdisent toute programmation, une inassiduité aussi avec des motifs ponctuels d’absence ou de refus qui relèvent souvent d’infantilisme. Ces difficultés, on se soit de les accepter avec toujours présent à l’esprit le motif essentiel de son action : préparer la libération et l’insertion du détenu.

Monsieur Boisseau cite quelques cas encourageants. Celui d’un détenu qui lui montra une lettre de son ancien patron : « Je t ‘attends … ta place est retenue ». Celui d’un jeune homme de dix-huit ans qui n’avait aucune conscience du délit commis : « Je n’ai rien fait … », mais qui, avec le concours de l’administration et des acteurs sociaux, put être totalement amnistié grâce à un engagement dans l’armée. Il cite aussi le cas d’un homme de grande culture qui, athée, cherchait une signification, un sens, à l’épreuve qu’il subissait, puis celui d’un enfant de la DASS qui, après des errances, sans toit, sans nourriture, sans accueil possible, se trouvait dans un dénuement complet.

Le meilleur – car le plus authentique – réconfort parvint alors à Monsieur Boisseau lorsqu’il dut acheter, pour l’ornement de l’aumônerie de Nanterre, quelques pièces de tissu. Le vendeur, loquace, entretenait la conversation « … ça ira très bien pour ceci … pour cela » – « Mais vous ne savez pas où ira cette étoffe ? » – « De toute façon elle sera parfaite pour … » – « Même dans une prison ? ». Le vendeur surpris et méfiant dressa l’oreille : « Pourquoi une prison ? ». Monsieur Boisseau alors se présenta et le vendeur conclut : « Je vous fais un rabais de … % et je vous en mets … mètres de plus. Je suis un ancien de Fleury ». Et Monsieur Boisseau eut ce jour-là l’impression qu’il avait gagné beaucoup plus que quelques francs et que quelques mètres de tissu.

 

*

 

En conclusion, le conférencier tint à nous informer de quelques expériences dont il avait suivi le déroulement :

A Strasbourg où un groupe de détenus put organiser et participer à un voyage en péniche sur les canaux bourguignons, au sommet du Mont-Blanc qu’un groupe de volontaires suffisamment motivés et encadrés put tenter et réussir, en partie au moins, l’escalade.

Mais il tint surtout à nous faire comprendre le travail obscur mais essentiel de tous les intervenants et visiteurs, institutionnels sociaux ou par vocation, bénévoles souvent, qui s’attachent non pas seulement à soulager le détenu dans sa vie de captivité, mais essentiellement à lui redonner l’espérance.

Les applaudissements et les questions qui suivirent l’exposé montrèrent chaleureusement que tout au long du témoignage de Monsieur Boisseau, l’auditoire avait montré autant d’intérêt que d’émotion.

 

 

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