
Thèmes : histoire, société.
Conférence du mardi 8 novembre 1988 par Marianne Mulon.
Mardi 8 novembre, Marianne Mulon, Conservateur en Chef de la Bibliothèque Nationale, Chargée de la Section Onomastique*, nous a parlé de cette spécialité.
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Actuellement, on porte officiellement un ou plusieurs prénoms fixés par l’État Civil ainsi qu’un nom de famille, et parfois, non officiellement, et pour certains un surnom.
On peut changer de patronyme en s’adressant au gouvernement ; certains le font car leur nom est devenu ridicule ou malséant : Vescon en Breton veut dire Vicomte, Van de Put en Flamand veut dire Dupuis. Certains patronymes étaient malséants mais ne le sont plus depuis longtemps, Vidocq, Pédauque, et on ne reconnait pas dans le nom de l’inventif Préfet de Paris Monsieur Poubelle son ancêtre à la « Peau belle ».
Certains désirent se fondre dans la société où ils vivent. Leur « nom peut être difficile à prononcer : Zylberztejm Zilber, ou plus connus de nous Jazy …, Kopa, fils de mineurs polonais installés en France pour la reconstruction des mines du Nord.
D’autres veulent perpétuer le prénom-nom d’un ancêtre illustre et ainsi anoblir leur nom : Lebrun, les descendants du Président se font appeler J. ou P. Albert-Lebrun.
Origine du nom
1) – Les noms gaulois :
On ignore bien des choses sur le sens des anthroponymes gaulois car on ne possède de la langue qui les a formés que des débris finalement peu nombreux.
On connait les noms gaulois par les auteurs grecs qui ont visité la Gaule avant la conquête romaine, par les historiens latins, César notamment et par les marques de potiers.
De même que le gaulois ne disparut pas immédiatement après la chute d’Alésia, les noms de familles celtes continuèrent à être usités à l’époque gallo-romaine et ne furent abandonnés que peu à peu.
Les noms simples gaulois sont en petit nombre ; on ne rencontre que quelques noms du type Sarus ou Galba. Les noms gaulois les plus courants étaient les composés et les dérivés.
Rix : « chef » ou « roi ». Ce terme était sûrement donné avec une valeur religieuse et pour attirer le succès sur celui qui le portait ; parmi ces noms, les plus connus sont :

Les anthroponymes gaulois ne sont pas arrivés jusqu’à nous.
2) – Les noms gallo-romains :
Dans la Gaule nouvellement conquise, s’installèrent des administrateurs romains qui y firent souche. Fonctionnaires et marchands apportèrent aux Gaulois leurs noms latins. Ces noms furent adoptés peu à peu par les nobles gaulois d’abord, par l’ensemble de la population ensuite.
Ce nouveau système anthroponymique pour les Gaulois est le système latin à trois noms :
Un praenomen (le prénom) : Marcus ou Caïus
Un nomen gentilicum (le gentilice ou nom de famille) : Tullius ou Julius
Un cognomen (le surnom) : Cicero (pois sec) ou César (tiré du ventre de sa mère).
Les plébéiens ne portaient généralement que deux noms, n’ayant pas de cognomen.
Les notables gaulois tendirent à latiniser leur état-civil. Généralement, ils conservaient leur nom gaulois dont ils firent tantôt un surnom, tantôt une sorte de « gentilice ». Les gens des classes moyennes adoptèrent eux aussi la manière onomastique latine : les potiers, bien que parlant gaulois, avaient presque tous des noms latins. Dans la conversation quotidienne, les surnoms étaient seuls utilisés. Sous l’Empire, ils se multiplièrent.
Cet usage devait péricliter au Vème siècle, date où le système anthroponymique latin disparut devant les invasions germaniques.
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Dans l’anthroponymie française actuelle, ils ont survécu en s’insérant comme noms de baptême ou noms de famille. Portés par les premiers chrétiens et par les Saints, ils sont ainsi parvenus jusqu’à nous.
Les noms choisis de bonne heure furent les noms d’apôtres et les noms dits mystiques. Les martyrs qui portèrent ces noms (Saint-Laurent au IIIème siècle, par exemple) leur donnèrent une popularité qui a aidé à leur survie.
3) – La période franque (Vème-Xème siècles) :
Après l’effondrement de l’Empire romain, on assiste à un bouleversement historique et à une profonde transformation des désignations onomastiques. Les Grandes Invasions Germaniques ont été d’importantes migrations de populations entières et non seulement les invasions de troupes armées comme le furent celles des Romains et comme le seront celles des Normands.
L’influence germanique dans le domaine de l’anthroponymie fut très importante. Les grandes invasions provoquèrent le déclin du système anthroponymique latin à trois désignations qui fut remplacé par l’usage du nom unique donné à la naissance et non héréditaire.
Et cet usage provoqua également celui des noms germaniques qui remplacèrent peu à peu les autres noms et qui constituent encore aujourd’hui une part importante de nos noms et prénoms.
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Donc les noms appartiennent à des origines diverses : anciens prénoms romains (Marius, Octavus), noms grecs (Eugenius), noms bibliques (Abel, Adam, David), noms celtiques (Genovefa, Sapandus) et surtout noms germaniques.
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Une autre grande époque de l’anthroponymie française commencera au Xème siècle, mais dès l’époque barbare elle est annoncée par plusieurs usages ; ainsi dès cette époque, certains personnages sont-ils déjà connus sous deux noms : imposition d’un nom nouveau (ainsi Clovis II avait-il pour nom de baptême Clotaire) …
Formés comme les noms gaulois, les noms de personnes germaniques se divisent en 3 groupes :
- – les composés à 2 éléments.
- – les dérivés.
- – les hypocoristiques* à consonne géminée*
Formés de deux éléments, les noms composes pouvaient connaître des combinaisons innombrables :

L’époque féodale
Avec le Xème siècle, commence la période du double nom, qui s’étendra jusqu’au XVIème siècle ; peu à peu, un surnom vient s’ajouter au nom de baptême, et ce surnom – origine, profession, caractère physique ou moral – deviendra notre nom de famille.
Vers la fin de l’époque carolingienne, on commence à ajouter au nom de baptême un surnom qui permet de préciser le caractère spécifique des individus et, par là, d’éviter les homonymies et les confusions :
- On ajouta au nom de la personne le nom de son père ou de sa mère précédé de filius.
- On fait suivre le nom de la personne d’un nom de lieu précédé de la proposition de.
- On utilisa un sobriquet ou un nom de métier, d’origine …
Cette apparition du surnom se manifesta de diverses façons : (telle personne pouvait d’ailleurs changer de « nom ». Jean Le Forgeron dans tel ville d’Anjou était Jean Lefèvre, arrivant dans une ville où son métier ne le caractérisait pas, il devient Jean Langevin).
A partir du XIIIème siècle jusqu’au XVIème siècle, le surnom devient héréditaire. Il apparait dans les actes de la vie civile (dès 1169, on trouve des Épaulard « aux larges épaules ») mais sera définitivement fixé avec l’instauration de l’État-Civil (1539).
L’époque moderne
L’ordonnance de François 1er fixa par l’obligation de l’écrit, l’orthographe des noms de familles sur le territoire des rois de France. La transformation de l’ancien nom de baptême – le nom – en simple prénom et la transformation du surnom en nom de famille – transformations qui renversaient le système existant dans lequel ce que nous appelons le prénom était le nom véritable – coïncide à peu près avec l’organisation de l’État-Civil décidée par François 1er en 1539.
Le processus, engagé au siècle précédent et soutenu par la décision de l’autorité royale, aboutit au cours du XVIème siècle au système qui est le nôtre.
Le nom de famille étant fixé par son caractère héréditaire, il est nécessaire, dans le nouveau système, de choisir un ou plusieurs prénoms.
Le choix du prénom est passé par diverses modes. L’usage qui consiste à donner deux ou plusieurs prénoms à un individu se répandit en France au XVIème siècle, le clergé recommandant que l’on mît le nouveau-né sous la protection de plusieurs Saints.
Après l’ordonnance de Villers-Cotterêts, la législation s’est enrichie de quelques mesures diverses. Elle est complétée par la déclaration de 1736 : Le clergé paroissial devait conserver un exemplaire des registres d’État-Civil, l’autre était conservé dans les greffes de certains sièges de justice royaux. Le clergé accomplissait souvent sa tâche assez mal : on relève bien des omissions, erreurs, surcharges et ratures ; sans compter les curés qui négligeaient d’écrire les actes de naissance.
Cette charge, d’abord confiée au clergé, fut proposée au XVIIIème siècle à un officier public. La loi du 20 septembre 1792, en effet, demanda que les registres d’État-Civil désormais fussent tenus par un officier public qui était élu par la commune. Après la Révolution, le Consulat transféra cette obligation aux maires, qui gardèrent d’ailleurs le titre d’Officiers d’État-Civil dans l’exercice de cette tâche.
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Madame Mulon termina son exposé en soulignant que chacun pouvait s’adresser aux Archives Nationales pour connaître l’origine ou les origines possibles de son nom.
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ANNEXE
On va essayer de ne pas employer de mots techniques, ni de s’égarer dans les commentaires, mais de donner à chacun l’occasion de se retrouver et de compléter ses connaissances, l’occasion aussi de compléter nos modestes indications car de larges « blancs » sont prévus à cet effet et il vous restera à y indiquer les noms de relations ou de personnalités.
LES 4 GRANDES ORIGINES DE NOS NOMS
1 – Ce sont d’anciens prénoms considérés comme protecteurs
a) – Prénoms religieux :
- Inspirés de la Bible ou des Évangiles :
- Abel : Abélard, Abelin
- Jacques : Jacquard, Jacoulet
- Matthieu : Madeux, Mathis, Mathé, Mahé
- Demandant la protection d’un Saint
- Dominique : Demange, Domergue
- Claude : Clot, Claudel, Clodo
- Michel : Michelet, Micheau, Micoud
- Etienne : Thévenot (..iau, ..et), Etievant
b) – « Totems » germaniques :
comme les indiens, ou les scouts, les Germains se donnaient les noms et les qualités d’animaux. Ils sont devenus après évolution nos noms de baptême, puis de famille.
- Arn-Wold : « Aigle qui dirige » –> Arnaud, Arnoult, Arnaudeau
- Bern-hard : « Ours puissant » –> Bernard, Benard, Bernat
- Ger-hard : « Lance puissante » –> Guérard, Gérard, Giraud
- Ger-mund : « Lance protectrice » –> Germond
Après tout, cela nous rappelle les exploits de Sitting-Bull (Taureau Assis) ou les espoirs mis en Bison Futé.
c) – Rappel des pèlerinages :
- Au Mont-Saint-Michel : Michelet, Miquelon, Miquel
- A Rome : Romains, Ramier, Derome
- A Saint-Jacques : Jacquin, Jacquier
Et bien entendu tous les « Pelerin » ou « Pellegrin » dont le nom rappelle les « pérégrinations ».
Les « filiations » : Aumartin, Desgeorges (comme Pauwels, Johnson, Andersen, Benamou) se ramènent à ce type.
2 – C’est ensuite la géographie :
a) – Un site proche :
- Transparent : Dumur, Deletang, Duclos, Lessart et tous les Val… Vaux… Vallée.
- Oublié : Duplessis, Dubreuil, Lanoue, Dupleix
- Les fausses pistes : Dupuy, Verger (Berger), Couture
- Les parlers locaux : Delprat, Delpeyrou
Il convient là de faire intervenir la prononciation et l’orthographe locales. Telle personne porte 3 orthographes différentes sur ses 3 actes d’État-Civil (naissance – manage – décès) :
- Bretagne (19ème siècle) : Botlan et Le Botlan
- Paris (20ème siècle) : Bodelan
b) – La végétation :
- les aulnes ou les vergers : Delaunay, Launois, Duvernet, Verneuil
- les fresnes : Fresnaye, Fressange, Dufresne
- les chênes : Duchesne, Chenot, Chassaing
- les châtaigniers : Châtaigneau, Castaing
- les fougères : Fougeras, Falguière
- les Vaisses (noisetiers) : Veysse, Vaissade, Vaissière
c) – Une origine proche ou lointaine :
- le lieu-dit : c’est souvent une extension du cas précédent
- Borde (ferme, métairie) : Bordier, Bordas, Bourdelin, Bourdet, Laborderie
- le village : Duras, Bournazel
- la région : Picard, Dauvergne, Langevin, Boulnois (du Boulonnais)
- l’étranger Cerdan (de la Cerdagne), Flandin, Pagnol (ancien L’Espagnol devenu Les Pagnol), Lescot, Langlois mais attention aux Gallois, Gallot, …
3) – Les métiers et la position sociale
a) – Métiers disparus :
- Parmentier : qui confectionne les parements
- Laumaillier : aumailles : bêtes à cornes donc bouvier
- Lesueur : cordonnier
- Bouhelier : marchand de boëles (abats) donc tripier
- Chabrier : chevriers d’Auvergne et Boyer, bouvier du midi
b) – Métiers transformés :
- Chapuis (menuisier) : Chapuseau, Chapuset
- Mire, Mége (médecin) : Lemire, Metge (mais Metzer est d’Alsace et signifie boucher)
- Magnien (chaudronnier ambulant) : Maignan, Magnant
- Fournier : ne savait qu’enfourner la pâte que le boulanger plus adroit mettait d’abord en boule.
c) – Titres ou fonctions (attention à l’ironie) :
- La noblesse : Le Roy, Le Comte
- Le clergé : Lévèque, Clerc, Leclerc, Moine
- L’Administration : Prévot, Bailly, Bayle, Sénéchal, Lechapelain, Lecaplain
4) – Enfin – mais ceci est amorcé en 3-c – la riche mine des surnoms
a) Physiques :
- Transparents –> Leroux, Legrand, Lebrun, Rouget, Bossuet, Chauveau, Calvet
- Masqués –> Attention aux « Brunit et aux « Moreau » qui désignent l’un le poil, l’autre la peau.
- Oubliés –>
- Fallet, de fauve donc roux
- Trochu, indiscret, et quand on sait que « troche » est une corne donc Cornu !
(et Victor Hugo en avait fait le « participe passé du verbe trop choir »)
b) – Moraux :
- Legagneur – qui se comprend – mais Lengaigne : le râleur !
- Lelièvre, Connil (lapin) : c’est la vitesse à fuir.
- Lochet, Lochard, Locard : paresseux comme une loche.
- Lavoisier, c’est l’avisé, le malin, mais Lavoissier, c’est la noisette.
c) – Zoologiques :
Les personnages du Roman de Renard se retrouvent 800 ans après dans nos annuaires téléphoniques. Essayez celui de Paris :
- Renard et Goupil (avec Le Renard et Le Goupil)
- Mais aussi Belin, Percehaie, Malebranche, Brun
Mais la verve caustique de nos ancêtres ne doit pas nous faire oublier tous les surnoms et diminutifs affectueux qu’ils nous ont transmis. C’est par amitié que les :
- Nicolas sont devenus : Colas, Colin, Colinet
- Thomas : Thomasson, Masson
- Denis : Denizot, Deniset, Nisard
Toutes les langues obéissent d’ailleurs aux mêmes règles 4 grandes origines, puis dérivation locale ou hypocoristique :
– qu’il s’agisse de langues de « l’Hexagone » : Flamand, Alsacien, Breton, avec peut-être plus de noms de lieux chez les Flamands, plus de noms de métiers chez les Alsaciens et les Bretons :
- Van der Meulen Dumoulin
- Schneider Tailleur
- Muller Meunier
- Le Goff Forgeron
- Le Bellec Prêtre
– qu’il s’agisse de langues étrangères : les Smith britanniques et les Schmidt allemands suivent l’usage de nos Fabre et Lefèvre.
– ou de langues méditerranéennes les plus proches d’origines latines (Italiens, Corses), plus lointaines (arabes) ou mélangées (Espagnol).
– il n’y a pas jusqu’aux noms d’origine israélite qui ne suivent les mêmes règles qu’ils soient venus par l’Europe Centrale (le Danube) ou par la Méditerranée (via l’Espagne).
Cette vue rapide n’a d’autre but que de vous donner un cadre où vous situer, mais nous pourrions y revenir avec plus de détails. Cependant une double conclusion s’impose déjà :
- Beaucoup de prudence, et nécessité de confirmer sa première impression par la linguistique, l’histoire et la géographie locales.
- Beaucoup d’humilité devant l’origine modeste ou brillante de nos noms, humilité accompagnée de la fierté de porter beau et bien transmettre cet héritage des siècles que nous recevons avec nos chromosomes.
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LEXIQUE
Onomastique : Science du nom propre.
Anthroponymie : Étude des noms de lieux comprenant :
- Hydronymie : Étude des noms de cours d’eau.
- Oronymie : Étude des noms de montagne.
- Odonymie : Étude des noms de rue.
Hypocoristique : Mot qui traduit des sentiments de tendresse, d’affection.
ex : Chienchien, Nanard, … sont les hypocoristiques de chien, Bernard.
Géminée : Une consonne géminée est une consonne longue dont l’articulation est plus forte que celle d’une consonne simple.
Aphérèse : Ce terme désigne un changement phonétique qui consiste en la chute de l’élément initial d’un mot : illam a donné, par aphérèse, l’article français la, autobus a donné, par aphérèse, bus.
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