L’évolution de la médecine à la fin du siècle

Thèmes : médecine, histoire, sciences.
Conférence du mardi 1er octobre 1991 par Jacques Ruffié.

 

Mardi 1er octobre 1991, Monsieur Jacques Ruffié, professeur au Collège de France, membre de l’académie de médecine, nous a parlé de « l’évolution de la médecine à la fin du siècle ». Il était déjà venu en 1985 parler de Darwin et en 1988 des épidémies dans l’histoire de l’homme.

Pendant une longue période, la médecine fut uniquement curative : un sujet qui se sentait mal, ne pouvait plus assurer son travail quotidien ou même perdait son autonomie, allait consulter le médecin qui tâchait de faire un diagnostic, de mettre en œuvre un traitement afin de rétablir l’équilibre perdu et de permettre au patient de reprendre sa place dans le circuit social.

Les médecines égyptiennes, grecques et latines cherchaient des explications aux maladies. En France, la médecine curative fut considérée comme quelque chose de très suspect, et particulièrement par l’église.

Chez les chrétiens, rien n’arrivait sans la volonté de Dieu. Dieu punissait les pêcheurs en les rendant malades. Quand ils se repentaient, Dieu les guérissait. Les archives de l’Hôtel-Dieu de la Renaissance montrent la façon dont les malades étaient traités. Le malade était d’abord confessé. Il subissait un véritable interrogatoire. Après avoir avoué, on lui administrait des emplâtres, des tisanes …

Pendant ce temps, au sud de la Méditerranée chez les arabes et chez les juifs, la vieille médecine hippocratique progressait. On commençait à préciser le cadre des maladies, leur origine et parfois leur traitement. Ainsi de grands médecins ont annoncé la médecine moderne (Avicenne, Averroès etc.). Leur réputation dépassait les frontières.

En Europe, malgré la conception religieuse de la maladie, des princes, des papes … malades, qui malgré les prières ne guérissaient pas, faisaient venir des médecins « scientifiques » juifs. Ces médecins prenaient un grand risque car si le malade guérissait, ils étaient couverts d’or, sinon ils étaient brûlés.

Dans les pays protestants (Angleterre), où l’on pouvait disséquer les cadavres, où la maladie n’était pas considérée comme une punition divine, les choses progressaient. C’est ainsi que Harvey (16ème siècle) découvrit le mécanisme de la petite et de la grande circulation sanguine.

En France, il faudra attendre la révolution.

Broussais (1772-1838}, élève de Bichat fait de l’inflammation des tissus la cause exclusive des maladies et préconise la diète, la larguée et la pose de sangsues que l’on importait d’Europe centrale. Laënnec {1781-1826) et Bichat (1771-1802) avaient pensé que les maladies étaient dues à des lésions particulières qui avaient une traduction sur le plan clinique, ce qui l’opposait aux théories de Broussais.

Les trente dernières années du 19ème siècle – déjà « trente Glorieuses” suivant l’expression qu’emploiera au 20ème siècle Jean Fourastié pour la période d’expansion économique 1945-1975 – sont représentées par un éclatement de la science médicale et biologique.

Darwin révolutionne les idées reçues. Il démontre que l’homme descend d’une espèce de singe. Pasteur démontre l’existence de micro-organismes pathogènes, les microbes. Grâce à ses travaux, on arrive à la notion de réaction immunitaire contre un virus ou une bactérie. Par la vaccination, il guérit la rage. Il démontre que la génération spontanée n’existe pas.

A partit de cette époque, on opère de façon stérile. On connaissait l’anatomie, mais on est arrêté par l’hémorragie. La transfusion n’était pas encore maîtrisée. Ce n’est qu’au cours de la Seconde Guerre Mondiale que les transfusions prendront leur importance.

Claude Bernard (1813-1878) découvre la régulation des organes. Il démontre que les animaux à sang chaud vivent dans un milieu intérieur constant physiquement et chimiquement (température, taux de sucre…). Claude Bernard était professeur au Collège de France. Il laissa une correspondance fermée en demandant qu’elle ne soit ouverte que cent ans après sa mort. On l’ouvrit en 1978. On découvrit qu’il n’aimait pas du tout Pasteur, « il avait » disait-il « un caractère impossible ». Pasteur avait en effet toujours souffert de ne pas être médecin. Il n’avait pas le droit de vacciner et devait faire appel à un médecin qu’il n’aimait pas.

Mendel (1822-1884) démontre que les caractères héréditaires sont portés par des particules que l’on appellera plus tard des gènes.

En un siècle, l’espérance de vie a doublé. Le 20ème siècle se traduit par de nouveaux progrès de la médecine de soins (sulfamides, antibiotiques …). La médecine curative a été accompagnée par l’organisation de services d’hôpitaux modernes et d’une protection sociale.

Espérance de vie en France (années 1985-1987}

Age Hommes Femmes Différence
0 71,6 79,8 8,2
40 ans 34,4 41,4 7.0
50 ans 25,7 32,1 6,4
60 ans 18,1 23,3 3,2
65 ans 14,7 19 4,3
70 ans 11.6 15 3,4
75 ans 8,7 11,3 2,6
80 ans 6.4 8,1 1,7
85 ans 4,6 5,7 1,1

Source : INED.

A cette médecine curative s’ajoute une médecine préventive. Avec les progrès de la biologie, il est devenu possible de déceler un trouble à partir de divers examens (prise de tension artérielle, analyse du sang et des urines, etc.} bien avant que la maladie ne s’exprime par des troubles objectifs. Ainsi le sujet peut être mis sous thérapeutique de façon précoce, le plus souvent saris arrêt de travail. La guérison est plus fréquemment et plus vite obtenue. C’est le but que poursuivent les visites médicales systématiques, rendues obligatoires à certains moments de la vie (naissance, médecine scolaire, visite prénuptiale, médecine du travail, etc.). La vaccination fait partie de cette médecine. Heureusement car la médecine curative coûte cher.

Face à une agression, chaque sujet ne réagit pas de la même manière. La maladie aujourd’hui doit être considérée comme une convergence entre un patrimoine héréditaire qui se défend plus ou moins contre l’agression et l’agression elle-même, entre l’individu et son milieu. La fameuse épidémie de peste noire tua la moitié de la population européenne. II est donc probable que tout le monde fut en contact avec le bacille de Yersin et pourtant certains ne sont pas morts.

Aujourd’hui un nouveau type de médecine voit le jour : c’est la médecine prédictive qui permet de connaître pour chacun, longtemps à l’avance les facteurs de risque et de les éviter.

Nous portons tous des encogènes, gènes qui sont sur nos chromosomes et qui peuvent se réveiller. Ils peuvent fabriquer du tissu embryonnaire qui envahit un organe et fabrique des métastases. Ils se réveillent parce qu’il y a une stimulation (ultra-violets, substances chimiques tel que le tabac …).

Beaucoup de troubles mentaux sont lies à un certain profil génétique : la psychose maniaco-dépressive, la schizophrénie se manifestent quand un évènement extérieur apparait.

La médecine prédictive est une médecine morale. Grâce à l’inventaire génétique, on va connaitre nos points faibles et nos points forts. La médecine prédictive devrait donc amener chacun à connaitre son « capital santé » et à aboutir à « l’autogestion de sa santé », ceci devrait se traduire par une amélioration globale de l’état sanitaire de la population et déboucher sur une diminution des dépenses médicales qui constituent aujourd’hui un gouffre sans fin et qui pourrait à terme mettre en péril l’avenir même de nos sociétés.

Ce qui est important en médecine, ce n’est pas seulement de soigner les malades, mais aussi de les conserver en bonne santé jusqu’à leur mort. Aujourd’hui, il n’y a pas de fossé absolu entre la science et la sociologie et tout médecin, tout scientifique, tort homme, doit réfléchir aux conséquences sociologiques du progrès.

Une conférence très appréciée par l’assistance, qui après avoir posé quelques questions, s’est retrouvée autour du verre de l’amitié.

 

ANNEXE 1

Jacques Ruffié et les Ainu (1978)

En 1978, Jacques Ruffié va étudier les Ainu dans l’île d’Hokkaido Ce sont ces villages et surtout le village de Nibutani que Jacques Ruffié a étudiés.

… « Un paysage de montagnes couvertes de bois, écrit-il. Sur les deux berges, des champs de maïs et de pommes de terre, quelques rizières où travaillent des paysans pauvrement vêtus. De loin en loin, une prairie et des chevaux en liberté. Après un dernier virage, on découvre Nibutani, petite agglomération aux maisons dispersées. Les murs de poutres très épais, les fenêtres étroites, les tas de bûches devant les portes rappellent que l’hiver est rude. Le Sibérie n’est pas loin.

« Chaque année, le 20 août, on célèbre la fête du fleuve et tous les dix ans, la fête de l’Ours qui tient une place importante dans la mythologie. Devant quelques maisons on voit encore des oursons prisonniers dans les cages de bois. Les Ainu ne brûlent pas leurs morts, comme le font les Japonais. Ils les enterrent. A Nibutani, le cimetière est à la lisière de la forêt. Chaque torche est surmontée d’un curieux poteau de bois dont la partie supérieure sculptée varie avec le sexe du mort … »

Les vrais Ainu de cette fin du XXème siècle ont la peau blanche comme ceux que rencontra La Pérouse. Leurs yeux sont le plus souvent horizontaux et non obliques. Ils sont restés barbus, velus. Jacques Ruffié a encore vu, autour de la bouche des vieilles paysannes de Nibutani, la moustache tatouée qui avait étonné la Pérouse.

Que sont réellement les Ainu ? Blancs ou Jaunes ? D’où viennent-ils ? Les controverses ouvertes par les descriptions de La Pérouse se poursuivent depuis deux cents ans. La teinte claire de la peau, la pilosité, la forme des yeux, tous ces traits si différents de ceux des japonais, sont invoqués par ceux qui affirment que les Ainu sont des. Blancs, des Européens. Cette thèse est encore soutenue par le savant japonais Kodama en 1970. La langue des Ainu (que parlent encore quelques vieillards) ne se rattache à aucun dialecte connu d’Asie.

Les études du sang des Ainu, l’hématologie ont permis de répondre aux questions posées, de classer les Ainu.

Jean Bernard Le Sang et l’Histoire (Buchet-Chastel, 1983)

 

ANNEXE 2

Les exigences de l’adaptation terrestre

… « Dans l’océan, les conditions thermiques présentaient une grande inertie. Les animaux « s’alignent » sur la température ambiante et n’ont pas à se préoccuper de réchauffer leur milieu intérieur. Les variations nycthémérales ou saisonnières sont de faible ampleur : elles n’entraînent guère de perturbations dans l’activité des groupes marins, toujours soumis aux mêmes conditions, ou presque. Tout change pour les premiers vertébrés qui passent à terre. Ils ressentent directement les écarts thermiques, bien plus importants ici que dans l’eau. Leur température interne va subir les contre-coups des variations ambiantes. L’animal n’est actif que lorsque sa température est suffisante. Dès qu’elle baisse, les principales fonctions physiologiques ne peuvent être assurées de façon efficace ; elles tombent à un régime minimum. L’animal hiberne. Ces groupes, dont la température interne, et donc le degré de vigilance et d’activité, dépendent directement du milieu, sont des poïkilothermes (ou pœcilothermes, ou ectothermes). En dehors dc la zone équatoriale à climat assez uniforme tout au long de l’année, les animaux à température variable sont « paralysés » pendant les mauvaises saisons, ce qui constitue un handicap sérieux ; aussi, poussé par la pression sélective, certains vertébrés ont acquis de layon progressive la faculté de produire suffisamment de calories pour conserver en permanence une température interne favorable, quelles que soient les conditions externes. Ils sont devenus des homéothermes ou endothermes …”

Jacques Ruffié Traité du Vivant (Fayard, 1982)

 

« … Le 6 avril 1866, on inaugura la voie ferrée de Perpignan à Collioure. Lorsque le premier train arriva dans la gare du petit port catalan, au milieu d’une foule enthousiaste, l’Abbé Clerc, curé de la paroisse, expliqua que le train permettrait aux hommes de mieux se connaître, et que désormais il n’y aurait plus de guerre, car la guerre est un phénomène absurde, qui ne tient qu’à l’ignorance, des hommes qui se connaîtront et ne se battront plus, ils ne pourront que discuter et s’entendre. Le raisonnement de ce bon curé était d’une logique aveuglante. On sait ce qu’il advint : la première moitié du XXème siècle a connu, malgré le train, l’électricité et le téléphone qui rapprochaient techniquement les hommes, les deux conflits les plus cruels qui aient jamais ensanglanté l’histoire.

Jacques Ruffié – L’Histoire de la Louve (Flammarion, 1981)

 

ANNEXE 3

Le vieillissement

« … Dans la cour de l’école de mon village, des enfants s’amusent, je les entends pousser des cris ou chanter, ils pratiquent toutes sortes de jeux où l’imagination joue un rôle primordial : selon leur tempérament, ils simulent les gendarmes et les voleurs, les Indiens et les cowboys, l’épicier et les clients. Ils représentent, comme au théâtre, ce qu’ils pourraient être ou ce qu’ils seront, ils font des projets et s’imaginent l’avenir. Tout près de là, sur la place, des vieux sont assis sur un banc de pierre. Ils parlent calmement, presque à voix basse, évoquent le passé, critiquent le présent mais n’envisagent pas le futur. »

« … Il y a un demi-siècle, j’ai vécu les mêmes scènes, alors que j’étais gamin. L’école était plus bruyante qu’aujourd’hui parce que nous étions plus nombreux ; les vieux étaient plus rares, on mourrait plus jeune. J’ai grandi, passant insensiblement d’un groupe à l’autre : sans rupture. Mes petits camarades d’autrefois sont devenus des adultes engagés dons la vie : certains comme gendarmes ou voleurs, d’autres comme épiciers ou éleveurs, quelques-uns ont pris leur retraite ou sont sur le point de la prendre. »

« … On ne passe pas d’un seul coup de l’école à l’usine, puis au banc de pierre, enfin au tombeau. Ce sont nos sociétés qui coupent la vie en tranches, non la nature. Physiologiquement, le vieillissement est un phénomène continu, progressif qui, à certains égards, commence très tôt, avant même que ne s’achève la phase de croissance … »

« … L’homme ne rentre pas dans le troisième âge comme on entre en religion ou au cinéma. Il y pénètre peu à peu sans même s’en apercevoir. Et il en est ainsi pour toutes les époques de notre vie, qui se succèdent de façon progressive et continue. Jour après jour, siècle après siècle, des générations nouvelles remplacent des générations anciennes, alors que beaucoup de ceux qui les composent n’ont pas le sentiment de changer … »

Jacques Ruffié – Le Sexe et la Mort (Odile Jacob, 1986)

 

 

 

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