La vie aventureuse et l’œuvre scientifique d’Arthur Koestler

Thèmes : histoire, littérature, sciences.
Conférence du mardi 12 Janvier 1988.

 

La vie aventureuse ; l’œuvre scientifique et philosophique
d’Arthur Koestler

 

Le professeur Pierre Debray-Ritzen, chef de service de psycho-pédiatrie à l’Hôpital des Enfants-Malades, s’est consacré pendant toute sa carrière à la psychologie de l’enfant,

Il a construit, en dehors de ce travail dont émergent des ouvrages importants (Lettre ouverte aux parents des petits écoliers, La scholastique freudienne, L’usure de l’âme et de nombreuses publications), toute une œuvre littéraire sur 3 personnages qu’il a beaucoup aimés : Tchekhov, Koestler et Simenon.

Il a connu intimement Arthur Koestler. Il en fut le familier pendant 15 ans. Aussi est-il venu nous en parler le mardi 12 janvier.

Arthur Koestler est né à Budapest en 1905 d’un père d’origine russe, mais sur lequel plane un certain mystère car son grand-père paternel était vraisemblablement un évadé de Russie.

 

Arthur et Cynthia Koestler

 

Son père était tout-à-fait extravagant. Il faisait penser à un personnage de Dickens et singulièrement à Monsieur Micawber par l’humeur fantasque, les hauts et bas financiers, les déménagements, … Il épousa une femme originaire de Prague.

La mère d’Arthur Koestler, grande migraineuse et donc en proie aux sautes d’humeur, va faire de son enfant unique, un enfant gâté et à la fois « persécuté ».

C’était un « petit génie ». Il apprend à lire à 4 ans, aborde les mathématiques difficiles dès 6 ans et aura une destinée scolaire scientifique superbe.

Très jeune (il a 18 ans), il entre à l’École Polytechnique de Vienne.

A l’âge de 20 ans, il eut une discussion exaltée avec un étudiant russe. Ce dernier défendait la notion d’un déterminisme intégral et Koestler soutenait que « dans certaines limites, l’homme avait la liberté du choix et la suprême maîtrise de son sort ». Ils n’avaient bu que du thé. Cependant, quand Koestler rentra chez lui, il était ivre d’exaltation.

La liberté de l’homme, il allait la démontrer par l’absurde : dans une « jubilation insensée », il brûla son livret universitaire, ce passeport de l’étudiant, ce sacro-saint document où tout est consigné et dont la disparition impliquait pratiquement la fin d’une carrière. On sait que cette rupture avec l’université fut suivie, dans la vie de Koestler, par maintes impulsions de ce genre, il brûlera derrière lui d’autres ponts ou d’autres vaisseaux de retour.

De 1923 à 1928, c’est la période « vagabondage et journalisme ».

En 1922-23, après la première guerre mondiale, il s’intéresse à divers problèmes sociaux dont celui du sionisme.

Son plus vif désir était de partir au Moyen-Orient pour militer dans le sionisme. Il était de religion israélite.

En 1925, il partit en Palestine. Lors d’une discussion avec Pierre Debray, Arthur Koestler racontera plus tard son engagement : « J’étais entré dans les milieux sionistes un peu par hasard. Mais une fois dedans, je me suis donné à 100%.

Après avoir abandonné mes études, j’ai voulu aller travailler la terre dans un kibboutz. Mais je me suis aperçu que pour être paysan, il faut une vocation qui me manquait. L’expérience et la déception furent amères. J’avais essayé d’embrasser l’absolu et c’était la faillite, parce qu’il n’y avait pas de réalisme dans cette affaire. Il faut du talent pour faire pousser des tomates et je n’en avais pas.

L’aventure palestinienne, je l’ai vécue plus tard, au moment de la guerre de libération mais pendant nombre d’années, elle fut finie pour moi.

Alors, après le kibboutz, j’ai fait des travaux occasionnels, j’ai vendu de la limonade dans les rues de Haïfa, j’ai dormi sur les plages, j ‘ai connu la faim et le vagabondage … En fin de compte, je suis devenu journaliste ».

L’une de ses premières prouesses fut l’interview du roi Faycal d’Irak. Koestler avait 23 ans et en paraissait 18, au point qu’il fut pris pour le fils du véritable journaliste qu’on continuait d’attendre. « Quand va venir Monsieur votre père ? » lui demandait dans l’antichambre l’aide de camp du roi jusqu’à ce qu’il dise fort agacé : « Mon père, c’est moi ! »

En 1929, il quitta « le Mont des Oliviers pour Montparnasse ».

Il fut attiré par les Français moyens qu’il côtoyait dans les salles de rédaction : « Les Français sont probablement avec les Américains le peuple le plus individualiste du monde. Mais, tandis que l’individualisme américain est juvénilement agressif, l’individualisme français est résigné et défensif. La politique étrangère française entre les deux guerres était hantée par l’idée de sécurité, par le désir de se retrancher derrière la ligne Maginot ; la vie privée du petit bourgeois français était modelée sur le mème idéal. Il se défendait dans son travail mal rémunéré, il se défendait contre l’État, en trichant sur l’impôt et contre ses semblables par une attitude soupçonneuse, une espèce de sourde aigreur. Il vivait retranché dans son petit appartement, dans ses vêtements mal aérés comme un cancrelat dans sa carapace. Pourtant sa manière de vivre m’attirait et me passionnait. En partie, je l’ai dit, parce que à l’opposé de la mienne, elle était enracinée dans son pays, sa ville, son quartier, sa famille et ses habitudes, et aussi parce qu’il n’allait jamais à l’étranger, n’avait point de curiosité des autres pays et des autres vies, parce qu’il considérait avec mépris toute idée de changement, parce qu’il était suffisant et content de lui et, malgré toute son étroitesse d’esprit, vivait dans une harmonie profonde avec lui-même et, à sa manière grondeuse et dénigrante, savait mieux jouir de sa nourriture, de son vin, de sa pêche et de son sexe que les gens de toute autre communauté humaine que j’eusse jamais vus ».

Le travail payait bien, la vie devenait aisée. D’ailleurs le destin de Koestler journaliste devait encore s’élever à la suite de l’interview qu’il fit du duc de Broglie.

Ce dernier venait de recevoir le prix Nobel de physique pour 1929. La capacité d’Arthur Koestler à vulgariser les sujets techniques les plus ardus fut reconnue et vantée. On lui confia la rédaction scientifique de toute la presse Ullstein. Ces nouvelles fonctions l’appelèrent à Berlin où il s’installa en septembre 1930.

De 1930 à 1950, il est communiste. « Je suis allé au communisme comme on va à une source d’eau fraiche et je l’ai quitté comme on s’extirpe d’une rivière empoisonnée, jonchée de débris de villes mortes et de cadavres de noyés » A.K. (Hiéroglyphes).

Il renonce à sa carrière agréable de journaliste et entre dans une espèce de semi-clandestinité. Il quitte la presse Ullstein et va en U.R.S.S. en 1931.

Il y voyage beaucoup.

« Qu’est-ce que ces individus avaient en commun ? Ils n’étaient pas distingués par le rang ou la fonction. Ils occupaient les situations les plus variées. Ce n’étaient pas les fanatiques du régime. C’étaient des gens qui, lorsque je me sentais perdu et prêt à désespérer, me rendirent la foi en l’Union soviétique. Ils créaient autour d’eux de petits ilots d’ordre et de dignité dans un océan absurde et chaotique. Quel que fût le domaine de leur activité, leur influence se communiquait à leur entourage. C’est l’ensemble de ces îlots humains éparpillés sur tout le territoire des Soviets qui maintient sa structure cohérente et l’empêche de se désintégrer.

Ces hommes, qu’ils soient communistes ou non, sont des « patriotes » soviétiques au même titre que ceux de la Révolution française. Ce ne sont ni des héros ni des saints, et leurs vertus civiques sont toutes en contradiction avec le régime qu’ils servent. Ils sont mus par un sentiment de responsabilité dans un pays où tout le monde redoute et fuit la responsabilité, ils font preuve d’initiative et d’indépendance de jugement, là où la norme est l’obéissance aveugle ; ils sont loyaux et dévoués à leurs semblables, dans un monde où la loyauté n’est due qu’à ses supérieurs et le dévouement qu’à l’État. Ils possèdent un honneur personnel et une inconsciente dignité de conduite, alors que ces mots sont tournés en dérision.

Bien qu’il en existe des milliers, ils constituent une petite minorité et sont les premières victimes de toutes les épurations. Pourtant leur espèce ne s’éteint pas.

Ils représentent le triomphe de la substance humaine indestructible sur un milieu déshumanisant ».

En 1933, il décide de quitter l’U.R.S.S.

Tout ce qu’il possédait à Berlin avait été confisqué. Il n’a plus un sou. Il se trouvait dans la triste situation de réfugié politique.

Il part pour Paris et y séjourne 3 ans dans une extrême pauvreté, mais une intense activité politique.

En 1936, il va à Séville faire un reportage. Au quartier général, Koestler obtient de Queipo de LLano une interview exclusive et ce dernier, croyant son interlocuteur favorable à sa cause, fait des déclarations imprudentes : la fameuse « non-intervention » n’est qu’une fiction, l’aide étrangère est une réalité. D’ailleurs elle se constate à chaque instant par la présence d’aviateurs allemands. Le lendemain tout se gâte. Koestler apprend que les officiers allemands sont logés à l’hôtel Christina, que les journalistes étrangers y sont fort mal reçus. Tant pis, par bravade il y va.

Il entre et prend un xérès au bar.

Quatre aviateurs allemands conversent sans le regarder. Passe un civil, un ancien de la presse Ullstein. Évidemment, il sait qu’Arthur Koestler est communiste.

Il feint de ne pas le voir et va vers les Allemands. Colloque à voix basse, coups d’œil, animation, l’un d’eux va téléphoner. Terreur de Koestler qui prend un autre xérès et réagit. Faisant l’innocent il l’aborde. L’autre veut l’éviter. Koestler devint arrogant et lui demande pourquoi il ne lui serre pas la main. Intervention des pilotes allemands. N’est-il pas suspect ? ses papiers … Refus de Koestler qui invoque la News Chronicle. Confusion. Là-dessus un certain capitaine Bolin, qui vient de patronner Arthur dans Séville, pénètre dans l’hôtel. Il est pris à parti par tout le monde et refuse grossièrement d’entrer dans une querelle de journalistes. Koestler a le temps de sortir, l’air indigné, bondit au quartier général, invoque un rappel d’urgence par son journal, obtient un visa de sortie (grâce à son sauf-conduit) commande une voiture pour Gibraltar, issue la plus proche, déguerpit aussitôt et passe la frontière une heure avant qu’un mandat d’amener soit lancé contre lui à Séville. Le capitaine Bolin est fou furieux. Il jure qu’il abattra Koestler comme un chien enragé si jamais il le tient.

Or, c’est lui qui l’arrêtera, cinq mois plus tard, à la chute de Malaga.

Vingt-quatre heures après l’arrestation d’Arthur Koestler, un torpilleur britannique entrait dans le port de Malaga. Son commandant libérait peu après Sir Peter (zoologue de grande réputation) qui fut embarqué et télégraphia sur le champ à la News Chronicle (journal britannique libéral de tendance anti­franquiste).

Ainsi fut déclenchée la campagne extraordinaire qui sauva Koestler.

Pour l’embrasement de cette cause et l’entretien du brasier, il fallait une âme plus passionnée qu’un parti : ce fut Dorothy.

Qui était Dorothy ?

C’était la fille d’un banquier berlinois mort vers 1930 et qui avait laissé à sa femme une certaine fortune. Celle-ci, qui n’était pas précisément portée vers le socialisme, n’eut guère de chance avec ses 3 enfants car Dorothy sa sœur et son frère entrèrent tous trois au parti communiste. Vers 1935, quand Arthur Koestler la connut, Dorothy était âgée de 25 ans.

Il vécut avec elle dans la pauvreté et l’action politique.

Un jour, Dorothy eut besoin d’un renouvellement de passeport et, seul un mariage de pure forme avec Arthur Koestler pouvait le lui procurer. Finalement, bien qu’au dernier moment le passeport lui fût octroyé, le mariage eut quand même lieu.

Ils passèrent en Suisse quelques mois de vie laborieuse et paisible. Puis ils se séparèrent.

Et pourtant, deux ans plus tard, lorsqu’elle apprit qu’il était dans les mains de Franco. Dorothy alla faire le siège des personnalités britanniques. « Infatigable et ingénieuse, subtile et entêtée, elle passait 16 heures par jour à rechercher des signatures de politiciens et d’hommes de lettres, obtenait des interviews de ducs et d’archevêques, organisait des pétitions et des motions de protestations ».

Au bout de 100 jours, il finit par être échangé contre la femme d’un des premiers aviateurs franquistes.

Il est entré en prison communiste, il en ressort en ne l’étant plus.

Après avoir quitté le Parti, il écrit « Le Zéro et l’Infini ». Il en écrit une grande partie dans un camp de concentration : celui du Vernet (Pyrénées-Orientales. 1939).

Le 17 janvier 1940, il est libéré. Il lui fallut vivre sous le régime du sursis qu’on renouvelait de semaine en semaine après 7 ou 8 heures d’antichambre. Il est arrêté puis relâché. Pour échapper aux recherches, il s’engage dans la légion étrangère. Il a ordre de rejoindre Angers, mais Angers est occupé. Alors il fuit vers le sud, dans le flot des réfugiés. Il fait une tentative de suicide. C’est sa deuxième.

La suite est confuse, morne, douloureuse et alcoolisée. Sa compagne s’enfuit en zone libre …

Il veut aller en Angleterre combattre. On lui refuse un visa. Il y arrive comme passager clandestin dans un avion. Là il est arrêté et mis en prison. « Si j’écrivais un guide Michelin des prisons d’Europe, je marquerais Pentonville de 3 étoiles ».

Dès sa sortie de prison, il retrouve Daphné Hardy qui restera pour la durée de la guerre sa compagne et pour toujours une excellente amie.

Il publie « La Lie de la Terre » et « Le Zéro et l’Infini » (1941-42).

Le Zéro et l’Infini n’a pas beaucoup de succès car, à cette époque, l’Angleterre est alliée avec Staline.

Après la seconde guerre mondiale. Le Zéro et l’Infini eut une destinée fantastique. Le parti communiste à cette époque tient une place considérable, les élections se succèdent et l’on ne connaît pas encore bien le stalinisme, la manière dont on opérait dans les procès de Moscou. Le Zéro et l’Infini sera acheté à la fois par le parti socialiste qui le diffusera contre le parti frère communiste, par le parti communiste pour le détruire. Cela a été un sujet considérable de discorde.

De 1945 à 1950, Koestler a vécu en France, aux États-Unis, à peine en Angleterre.

C’est en 1952 qu’il s’est définitivement installé en Grande-Bretagne.

Il rédige ses mémoires : plus de huit cents pages.

En 1955, il fait une sorte de vœu public en proclamant qu’il n’écrirait plus sur la politique.

Donc, dans les années 50, sa formation – celle d’un scientifique – a repris en lui toute sa vigueur.

Entre 1955 et 1958, il écrit « Les Somnambules ».

C’est un essai sur les conceptions de l’univers, comment l’homme, depuis son origine, a réussi à se situer par rapport à ce qui l’entoure.

« La révolution scientifique fut l’œuvre de trois hommes : Copernic, Kepler et Galilée. Dès lors la voie de la synthèse newtonienne était ouverte, on avancerait à une vitesse toujours croissante vers l’âge atomique.

Ce fut le tournant le plus important de l’Histoire, il produisit dans la vie humaine un changement plus radical que n’en eût provoqué l’acquisition d’un troisième œil ou toute autre mutation biologique ».

Puis vient Newton qui fit de la cosmologie une science exacte.

Il termine son livre en ces termes :

« Nous devons arrêter ici l’histoire des idées que les hommes se sont faites de l’Univers. La farandole des ombres projetées par les astres sur le mur de la caverne de Platon se change en noble valse de salon. Tous les mystères semblent bannis de l’Univers et la divinité rabaissée au rang d’un monarque constitutionnel que l’on conserve pour des raisons de prestige mais qui a perdu toute véritable nécessité et toute influence sur les affaires ».

Le début des années 60 fut employé à la rédaction du « Cri d’Archimède », vaste ouvrage qui avance une théorie de la création, en s’efforçant de démontrer que « toutes les activités créatrices ont une structure fondamentale commune ».

L’ouvrage expose les rouages de l’humour, de la découverte scientifique et de la création artistique.

Puis il écrit « Le cheval dans la locomotive ». Koestler fait le procès de cette « conception atomistique » de la psychologie qu’est le behaviorisme, c’est-à-dire une certaine étude des comportements. Les faits accumulés chez l’animal sont solides mais ce qui est grave, c’est de les transposer au comportement des hommes. Koestler s’en prend aussi au néodarwinisme en tant que théorie de l’évolution. Plus généralement, il condamne cette attitude obsessionnelle de l’esprit qui, devant un problème, choisit, à l’extrême, l’explication par la partie la plus petite ou, au contraire, par le tout. Tout cela lui valut de se trouver en opposition avec Jacques Monod qui venait de faire paraître « Le Hasard et la Nécessité ».

Il écrivit ensuite « L’Étreinte du Crapaud », « Les Racines du Hasard », … puis « Les Cali Girls ».

Les Call Girls pour Koestler, ce sont ces princes de la connaissance – prix Nobel de physique ou de médecine – ces sociologues psychologues et philosophes qui sillonnent le monde de congrès en congrès, toujours prompts à répondre à l’appel pour aller affronter leur pensée à d’autres dans un nouveau colloque, symposium ou séminaire. Ils ne vendent pas leur corps, comme ces charmantes et faciles créatures dénommées call-girls, mais il est bien possible qu’ils vendent leur esprit.

Cependant, l’anecdote s’enrichit d’un problème considérable la proche autodestruction de l’espèce humaine.

Le Professeur conclut ainsi :

« Je crois vous avoir donné à peu près la fresque totale de ce contemporain capital qui a donc été en enfant gâté et persécuté psychologiquement, un grand anxieux, un dépressif (3 tentatives de suicide avant celui de la fin) et qui a souffert tout cela, en tombant dans les « panneaux », mais en sachant à chaque fois « brûler les ponts » pour passer plus loin dans son destin et dans une certaine déraison.

Il a décrit sur lui-même, ce qu’il a appelé la névrose politique, cette projection de difficulté à vivre personnelle dans une cause.

Quand je l’ai vu à la fin de son existence, c’était son 75ème anniversaire. Il y avait là Cynthia et Daphné Hardy.

Peu après notre arrivée, il me fit asseoir dans son bureau dont il ferma la porte.

– Mon vieux, je suis bien malade, me dit-il. J’ai un Parkinson depuis trois ans.

– Fort bien contrôlé, dis-je, me souvenant de sa jambe traînante.

– Oui, la L. Dopa, à doses raisonnables, est efficace. … Mais j’ai aussi une leucémie lymphoïde … Alors cortisone, etc. Échéance ? deux, trois ans …

– On ne sait pas, dis-je.

– Non, fort heureusement on ne sait pas, dit-il en plissant malicieusement ses yeux. De toute façon, si c’est trop pénible, si c’est trop amoindrissant, je n’attendrai pas la fin. J’ai un pacte mutuel avec Cynthia pour ce genre de situation. Cela correspond pour moi, vous le savez, à une vieille éthique, si je puis dire … En ce moment ça va, mais je ne peux vraiment travailler que deux heures par jour. Après je suis crevé. Ces jours-ci je corrige les épreuves de Bricks to Babel … Quelle barbe !

Pierre, ajouta-t-il, tout cela, bien sûr, c’est un secret absolu. Vous ne pouvez le dire qu’à Flora parce qu’elle est votre femme et parce qu’elle est médecin … Bon, si vous voulez bien, pendant votre séjour on n’en parle plus. Et maintenant allons boire un coup.

Les deux jours suivants, il fit un temps splendide. Nous avons déjeuné en plein soleil, fêtant l’anniversaire d’Arthur.

Le dernier soir, lors d’un entretien avec Arthur j’ai mesuré l’importance de son « spiritualisme » (je ne trouve pas d’autre mot). Je lui avais cité Valéry : « Spiritualisme et matérialisme n’ont plus qu’un intérêt historique ». C’était dit, de ma part, dans une certaine intention provocatrice, car je savais que, face à la connaissance, il supportait mal ce genre de constat. L’application farouche qu’il mettait à critiquer le réductionnisme néodarwinien et sur tout à espérer un mini-lamarckisme en témoignait.

Avant de me répondre, il regarda longtemps un coin de plafond, la cigarette suspendue auprès de son oreille, puis d’une voix lente, grave et chaude, il me fit l’aveu suivant :

– Derrière les positions scientifiques, il y a des tendances affectives. Même si l’on ne remonte pas au Bon Dieu ni aux dogmes naïfs, notre sensibilité fût-elle éclairée par la science réagit diversement devant la proposition qui affirme « L’homme est l’aboutissement d’un processus sans finalité ».

Il voulait dire que, dans l’ignorance, le petit pas métaphysique est toujours tentateur. Rejetant comme seules causes le hasard et la nécessité, il reprit, toujours très lentement avec un petit sourire. Je penche pour une vision hiérarchique et finaliste, d’abord parce que je la crois plus vraie ensuite parce que je ne veux pas appliquer à l’évolution les mots terribles que Macbeth réserve à l’histoire humaine : « Un conte narré par un idiot, rempli de bruit et de fureur, et qui ne veut rien dire ».

 

 

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