
Thèmes : histoire, société.
Conférence du mardi 18 février 1992 par Denise de Castilla.
Mardi 18 février, Denise de Castilla, graphologue et psychologue de formation, expert auprès des tribunaux, nous a expliqué ce qu’est la graphologie et quelle en est son utilisation.
Histoire
Les premiers travaux relatifs à la graphologie remontent à 1624. Carlo Baldo, professeur de psychologie et médecin commence à établir des rapprochements entre le caractère et l’écriture d’une personne.
Au 18ème siècle, Lavater et Goethe, son ami, comprennent qu’il faut faire sortir cette « science de son état purement empirique et l’élever, par des principes, par des règles précises, à l’état de vraie science. »
En 1872, l’abbé Jean-Hippolyte Michon, donne ses premières bases et son nom à un art considéré d’abord comme divinatoire. Il étudie le « mouvement graphique, chose dont personne n’a jamais parlé », avec une loupe « qui est à l’écriture ce que le scalpel est à l’anatomie », et considère que « le premier diagnostic à faire dans une écriture est celui du trait : l’âme ici s’est peinte involontairement, fatalement ».
Dès la fin du 19ème siècle, Jean Crépieux-Jamin organise les quelques cent-soixante-quinze signes en sept grandes espèces : direction, continuité, forme, vitesse, pression, dimension, ordonnance ; il propose un modèle d’analyse de l’écriture comportant l’appréciation de l’harmonie du graphisme, puis le relevé des signes selon leur fréquence et leur intensité. Il énonce quinze règles, dont les suivantes : « Ne pas s’engager à fond dans un examen graphologique sur un seul document ; rechercher d’abord les caractéristiques graphiques et classer les dominantes par ordre d’intensité … »
Crépieux-Jamin a eu le mérite de rendre populaire la graphologie. Il démontra, seul contre tous ses collègues, l’innocence du capitaine Dreyfus.
Depuis cette époque et jusqu’à l’heure actuelle, lorsqu’on fait une analyse graphologique, on établit « une définition de l’écriture », on étudie les genres, les espèces. On tient compte de la marge, des décrochements, de la pression, de la signature (la signature est ce qui nous représente en société ou ce que l’on voudrait être), les paraphes, la place de la signature par rapport au texte …
En 1917, Karl Ludwig Klages fait paraître un livre « Expression du caractère dans l’écriture ». Pour lui, l’homme, qui est force active, doit maintenir l’esprit (ordre et régularité) et la vie (création, mouvement, turbulence). Les rythmes de l’écriture reflètent jusque dans le moindre trait le jeu de ces forces : « celui qui va au fond des choses, verra l’être tout entier dans chaque trait, et celui-là seulement qui sait le reconnaître ici, découvre dans l’écriture le germe de vie du scripteur ». Grâce à Klages, on tient compte de l’élan vital de l’écriture.
A l’apport de Klages, s’ajoute celui de Max Pulver. Il écrit « Le symbolisme de l’écriture ». Il s’attache particulièrement à la pression exercée par la plume dans un espace considéré comme symbolique et où la profondeur prend une importance capitale : « la plume dont l’élan vers le haut et le bas produit la grandeur variable de l’écriture, dont le glissement en avant et en arrière crée l’espace graphique, pénètre aussi en profondeur ». La gauche, dans la page, représente le passé et la droite l’avenir.
En 1938, Walter Egar écrit « La graphologie par le trait ». Il s’est surtout attaché à la pression, à la coulée d’encre sur le papier.
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Le travail de Freud et de Jung est utile aux graphologues. L’écriture révèle des problèmes névrotiques liés à l’enfance et non résolus (fixation au stade anal, problèmes œdipiens). Au vu d’un graphisme, il est possible de déceler une tendance, et l’on peut parler, comme Jung, de personnalité, de revendication virile, de problèmes œdipiens, de choix narcissique, mais rien ne permet au graphologue de dire si cela est vécu ou simplement fantasmé.
Szondi, psychiatre, biologiste hongrois, a fait des recherches sur l’hérédité. Il a construit un test très utilisé (photographies). Ses études ont été adaptées à la graphologie.
La graphologie est une technique que tout le monde peut apprendre. La difficulté réside dans l’analyse et la synthèse.
Le graphologue est tenu au secret professionnel.
Les applications de la graphologie intéressent des domaines très variés : psychiatrie, neurologie, psychanalyse, secteur judiciaire avec « l’expertise en écriture », et enfin, vie professionnelle. Dans ce dernier domaine, la graphologie est très utilisée pour le recrutement. En effet, la plupart des grandes entreprises françaises utilisent des graphologues pour sélectionner des candidats.
Une question se pose : la graphologie peut-elle apporter quelque chose dans le domaine de la pathologie mentale ? La réponse est positive à condition de bien savoir ce qu’on peut lui demander. Comme tout instrument, elle a ses limites qu’il est sage de ne pas outrepasser, si on tient à conserver la rigueur nécessaire.
En tout état de cause, le graphologue s’interdit de poser un diagnostic psychiatrique. Il n’a pas la compétence pour le faire. Il serait d’ailleurs téméraire et outrecuidant de prétendre remplacer par la seule étude de l’écriture un examen clinique. De plus, un symptôme, une série de symptômes, ne font pas un diagnostic, tant qu’on n’a pas pu les rattacher à une cause.
Si le graphologue ne pose pas de diagnostic lorsqu’il décrit un caractère, il est en revanche dans son domaine lorsqu’il s’efforce de cerner une personnalité ou de prévoir des réactions, un comportement, dans une situation donnée. Le domaine de la graphologie est évidemment limité par rapport à celui de la psychopathologie, car, pour qu’il y ait écriture, il faut un scripteur capable d’écrire, physiquement et psychiquement, Cette condition écarte donc des études graphologiques les états déficitaires, les arriérations …
La graphologie est un mode d’expression qui met en jeu la personnalité tout entière : physique et psychique, consciente ou inconsciente. Elle renseigne mieux que l’entretien car elle décèle ce que le sujet tait volontairement ou involontairement : ses peurs, sa tristesse… De plus, l’écriture dit ce que le scripteur ne sait pas toujours : son degré de maturité, son niveau culturel, son mode de fonctionnement psycho-affectif, ses mécanismes de défense.
Cela dit, l’écriture ne révèle pas tout. Elle dit ce que sont les individus, non ce qu’ils font, ni ce qu’ils vont faire. Une même conduite peut avoir diverses causes, et la même personnalité peut choisir ou se laisser entraîner à des conduites différentes. L’écriture renseigne sur le vécu du sujet, non sur les constructions mentales édifiées par son imagination ; aussi, les psychoses délirantes peuvent-elles constituer un véritable piège graphologique. Une autre difficulté réside dans l’appréciation du degré plus ou moins pathologique de tel graphisme.
Toute pathologie peut avoir une expression dans le tracé graphique : la fatigue, une baisse de tonus, abîment le trait, cassent le rythme. Des troubles du champ visuel perturbent l’ordonnance et la mise en page, des troubles neurologiques donnent des tremblements, des saccades, des cassures. Une douleur vive et persistante peut même imprimer sa trace au niveau du schéma corporel que la lettre représente symboliquement. C’est ainsi que l’on a pu remarquer certaines cassures ou « tordions » sur les hampes ou les jambages de scripteurs affectés de lésions de la colonne vertébrale ou des membres inférieurs. Cependant ces signes sont aléatoires, non spécifiques. Ils peuvent alerter, amener à pousser plus loin les investigations, mais en aucun cas fournir les précisions utilisables pour un diagnostic.
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Madame de Castilla nous raconte, durant tout son exposé, des anecdotes de sa vie professionnelle, De nombreuses questions lui furent posées.
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NB – Les passages en gras dans le texte, sur lesquels Madame de Castilla a insisté lors de son exposé, montrent qu’il faut rester prudent sur l’interprétation et le jugement de l’écriture.
ANNEXE 1
La pathologie et l’écriture
Le trait
Il représente ce qu’il y a de plus inconscient, de moins volontaire et de moins concerté dans l’écriture. Il dépend du tonus physique et psychique. On pourrait le comparer au timbre de la voix : il peut varier d’un jour à l’autre selon l’humeur, l’émotion, la santé, mais il est difficile de le modifier, surtout de façon durable.
La conduite du trait
Elle est tributaire à la fois du fonctionnement neuromoteur et de l’état du scripteur. On observe par exemple un trait tremblé dans certaines intoxications et à la période de sénescence. Un trait à la fois tremblé, flou, léger, dans la maladie de Parkinson ; un trait baveux et frangé qui provient d’une tenue de plume trop lâche ; un trait poché, engorgé, lorsque le mouve ment se ralentit ; un trait spasmodique de l’irritabilité.
Le mouvement
Le mouvement qui anime le tracé est surtout lié aux éléments affectifs. C’est un peu l’équivalent de la démarche, de l’allure ; rapide ou lent, aisé ou crispé, expansif ou replié frileusement sur lui-même, il traduit la manière dont le scripteur aborde l’action, établit la communication, l’élan qu’il y met, les freins qui le brident, les contraintes qu’il s’impose.
L’espace
La prise de possession de l’espace va signifier la manière dont le scripteur se situe dans le cadre social et dans le temps. L’enfant a tendance à envahir la page, ses lignes flottent. Il est incapable de prendre ses distances et de discerner ses limites ; pour lui, le monde se résume à ce qu’il habite.
Au cours de l’apprentissage scolaire, il apprend à respecter les marges, à marquer les paragraphes. La mise en ordre de la page représente ainsi un sous-moi social, si bien que la manière dont l’ordonnance conventionnelle est respectée, ignorée, adaptée ou bafouée, est assez significative de l’attitude sociale du scripteur.
Un malade peut délirer complètement en conservant une ordonnance tout à fait correcte. Cela signifie que, malgré son délire, il continue d’observer les rites sociaux. A l’inverse, un état de confusion, même fugace (alcool par exemple), altère immédiatement l’ordonnance.
Un graphisme compact où les mots et les lignes sont serrés, où l’air ne circule pas, signifie que le scripteur étouffe dans ses problèmes, vis-à-vis desquels il ne peut prendre aucun recul. Trop de blanc, au contraire, et surtout de grandes plages blanches verticales, ce que les graphologues baptisent des « cheminées », traduisent soit l’inhibition, soit l’irruption d’un inconscient qui peut amener un comportement déconcertant.
La forme
La forme est dans l’écriture ce qui exprime le choix le plus conscient. On sait à quel point les adolescents se cherchent une écriture, imitant celle de leur père, de leur maître ou de leur camarade.
Certaines modes caractérisent le graphisme de telle époque, de tel milieu.
Par ailleurs, la forme est soumise aux contraintes du modèle calligraphique, dont on ne peut s’écarter trop fortement si on veut être lu et compris. Le choix de formes trop originales, bizarres, discordantes, n’est donc pas sans importance. Il faut en tirer les conclusions sur le plan du jugement et du mode de pensée.
La nécessité d’accélérer le mouvement imprime à la forme choisie ou imposée comme modèle une série de modifications qui vont la rendre plus personnelle. On retrouve ici l’opposition forme-mouvement que chaque personnalité résout à sa manière, selon qu’il privilégie la permanence des valeurs et des structures ou le dynamisme évolutif.
La forme est donc révélatrice du niveau de culture et du système de valeurs qui orientent les choix.
L’organisation
L’organisation de l’écriture est le domaine où se marquent avec prédilection les fonctions intellectuelles : raisonnement, mémoire, logique, analyse, synthèse.
Lorsque le fonctionnement de la pensée est bon, l’écriture se structure tout naturellement en mots ou séquences de mots, en phrases, en paragraphes qui reproduisent visuellement le cours de la pensée.
Si l’irrationnel joue un rôle important, la répartition est moins stricte, plus floue, mais sans pour autant s’écarter notablement d’une représentation correcte.
En revanche, la présence répétitive et insistante d’anomalies de construction : lettres manquantes, lettres ou syllabes inversées, néologismes, bizarreries, sont l’indice d’une déficience passagère (extrême fatigue par exemple) ou durable (lésion cérébrale débutante par exemple) du fonctionnement intellectuel.
L’harmonie
Aucun des éléments envisagés jusqu’ici ne peut s’apprécier isolément. Non seulement ils concourent tous à donner au graphisme sa personnalité, mais ils réagissent les uns sur les autres, créant ici des contrastes, ici des associations, tantôt se renforçant, tantôt s’annulant, ou produisant des dissonances.
Crépieux-Jamin, en insistant sur l’harmonie, avait bien noté la valeur d’équilibre du juste milieu qui ramène vers la moyenne les écarts en trop ou trop peu. L’écriture harmonieuse est effectivement l’indice d’une adaptation sociale satisfaisante. Le scripteur est bien intégré et ne fréquente pas les allées de la pathologie.
Le rythme
Le rythme de l’écriture concerne aussi bien le mouvement que le trait, les formes, les espacements. Il constitue la pulsation qui conserve l’unité dans la diversité, et signifie que le scripteur maîtrise la situation en maintenant son identité à travers les adaptations nécessaires.
Si le scripteur ne maîtrise pas la situation, le rythme se relâche, se dissout. S’il fait un effort pour garder le contrôle, le rythme se raidit par la contrainte.
Un rythme souple et rebondissant semble exclure la pathologie. C’est en effet, avec le trait, la qualité qui se trouve altérée le plus rapidement.
L’homogénéité
Plus encore que l’harmonie, l’homogénéité et à prendre en compte en psychopathologie.
Une écriture est homogène lorsqu’elle reste semblable à elle-même d’un bout à l’autre du document. II peut y avoir une évolution progressive, par fatigue, par exemple, ou hâte, ou libération dans l’action, mais il n’y a pas de rupture brusque. De même les inégalités, irrégularités ou contrastes n’empêchent pas l’homogénéité : l’écriture reste bien identifiable jusque dans ses inégalités.
Au contraire, l’écriture n’est pas homogène lorsqu’elle se présente sous forme de fragments séparés par des ruptures soudaines, juxtaposés sans transitions. Ces « changements de train », ces plages de mouvement, appui, direction différente, s’observent chez les enfants et les adolescents, mais aussi chez certains psychopathes, c’est-à-dire lorsque la personnalité est incertaine, hésitante sur son identité, lorsqu’elle manque de cohésion.
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ANNEXE 2
De A à Z, ce que révèle votre écriture
Une minute de récréation, pour votre curiosité, vos sourires peut-être, plus que pour votre enseignement…

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