Thèmes : Histoire, Société.
Conférence du mardi 26 mai 1992 par Émile Brichard.
HISTOIRE DE GARCHES ET DES GARCHOIS
A TRAVERS LES RUES, LES SITES, LES BÂTIMENTS
L’intérêt que les Garchois portent à leur commune avait permis en cette fin d’année, d’offrir au conférencier une salle fort convenablement garnie et cela fut très réconfortant pour lui-même, mais aussi pour les nombreuses personnes qui s’étaient avant lui penchées, longuement, patiemment et avec talent sur l’histoire de Garches et des Garchois. Et c’est tout le monde qui s’est trouvé fort honoré de la présence de Monsieur Gautier, Maire de Garches, et de plusieurs de ses conseillers.
*
***
C’est pourquoi, je tiens d’abord à rendre hommage à tous ceux, qui par leurs travaux, les renseignements qu’ils ont pu oralement me fournir, ont contribué à éveiller, puis entretenir votre intérêt.
Je pense à la sympathique émulation que m’a procurée Madame Sart, avec la remarquable exposition qu’elle a présentée à la bibliothèque Maurice Genevoix, à Monsieur Pénotet qui compléta et termina les travaux fort documentés du Professeur Nicole, aux conférenciers du C.D.I., Messieurs Nenna, Delaunay, Mesdames Hervier et Boulmer, qui nous firent mieux connaître l’histoire de notre hôpital depuis le premier hospice, celle de l’Institut Pasteur et la valeur et la variété du patrimoine de Garches. Je pense aussi aux histoires des communes voisines qui m’ont montré que la notion de limite administrative est fort nouvelle et trop étroite pour donner une idée complète de la vie de nos ancêtres, qu’ils fussent humbles ou célèbres.
Pour éviter les redites, je passerai rapidement sur certains points qui ont été traités en détail par mes prédécesseurs, préférant fixer ma recherche sur des points qu’ils ont pu considérer – à juste titre d’ailleurs – comme « hors sujet ».
*
***
Les leçons du paysage
Je voudrais faire sentir à chacun qu’il est à la fois, témoin et acteur de l’histoire, témoin en sachant déchiffrer les leçons du paysage, acteur, en sachant comment nous contribuons à son évolution.
L’histoire de l’architecture nous est donnée par la silhouette, la matière, les indications de confort de nos maisons et immeubles qui montrent l’évolution de nos conditions d’existence. La présence de la cheminée unique et du garage, témoignent de l’Installation du chauffage central et de l’automobile, conquêtes des dernières décennies.
Histoire de la propriété aussi : le morcel1ement des grands domaines tel celui des Bauveau-Craon montre l’évolution de la société, celui du Docteur Civiale indiquant en outre la « descente » du vil1age rural vers le nouveau moyen de transport de la fin du 19ème siècle, le Chemin de Fer.
Une simple promenade nous montre aussi l’évolution de la pédagogie depuis l’école Jules Ferry, avec sa meulière concassée, ses tableaux noirs et ses bâtons de craie. Nous sentons presque l’odeur de l’encre violette. Mais quelques centaines de mètres plus loin, c’est le collège Bergson avec son relais hertzien, ses écrans vidéo, ses ordinateurs et sa salle aux équipements qui annoncent l’an 2000.
La végétation sait aussi raconter son histoire. Il a fallu à nos ancêtres mille cinq cents ans pour utiliser, conquérir, puis repousser la végétation naturelle de la forêt de Rouvre, les chênes confinés actuellement dans l’étroit Bois de Boulogne, ou la forêt des Yvelines qui venait jusqu’au Chesnay. Les châtaigniers aussi ne restent plus guère que sous forme de « sente »…, de « résidence »…, et les « Châtaigneraies » voisines dénomment des immeubles. Quant aux « Bruyères », il reste une « Brière » sur nos anciennes cartes, elles ne voisinent plus que dans quelques souvenirs avec les « Garennes » : sur Buzenval, c’est maintenant la rue du Général Colonieu.
Mais lisons aussi dans notre paysage, l’histoire de nos nouveaux « cordons ombilicaux » : notre nouvelle exigence – à peine séculaire -, celle de l’eau potable s’inscrit par l’aqueduc et la toute nouvelle résidence de l’Avre ; puis sont venus le gaz, l’électricité, le téléphone, sans oublier – nouvelles exigences, nouveaux besoins ? – ceux qui savent se passer de fils et de tuyaux : le son et l’image.
Si nous ajoutons les « conquêtes de la route », c’est de plus d’un siècle d’histoire dont nous venons d’être témoin et acteur.
*
***
L’histoire commune de la Presqu’ile de Gennevilliers
Au temps des chasseurs de l’âge de la pierre taillée, au cours d’une période interglaciaire, le nom de « levalloisien, » témoigne d’une technique pratiquée dans la région. Il ne peut être question de limiter à telle commune les rares vestiges de l’artisanat de l’époque. Il semble que la vaste plaine qui s’étend au Nord de Garches servait de réserve de chasse, réserve-piège car limitée sur trois côtés par la Seine. De rares objets de pierre ont été retrouvés au pied du coteau qu’exploitèrent quelques dizaines de milliers d’années plus tard les briqueteries dont nous trouvons trace sur nos anciennes cartes postales aux emplacements actuels de Buzenval ou des Laboratoires Debat. Mais, perte, habitat ou transport par ruissellement, nous ignorons la cause précise de leur gisement.
L’habitat gaulois est lui une certitude comme est une certitude que la puissante tribu des Carnutes (Chartres) avoisinait nos terroirs où étaient installée la plus modeste peuplade des Parisii (Paris). Les noms actuels de La Marche (Marnes), La Celle (Saint-Cloud), Chatillon (Sèvres) semblent indiquer une zone plus ou moins contestée. L’Évêché de Chartres s’étendit ensuite jusqu’aux rives de la Seine face à celui de Paris. Sa partie Nord devient l’Évêché de Versailles et les noms de Jouy-en-Josas (Versailles) et de Rueil ou La Celle-en-Pincerais (nom aujourd’hui disparu) confirment cette notion de limite.
Partageons également avec nos voisins les vertus de l’air pur, du « Bon Air » que l’on retrouve de Meudon – où le château servait de lieu de convalescence aux enfants royaux trop souvent malades à Versailles – à Rueil ou pour tenter de prolonger la vie du Père Joseph, « l’Éminence Grise », Richelieu accueillit son conseiller. Nous sommes bien sûr passés par Garches où l’Hospice de la Miséricorde annonça l’Hospice Brézin puis l’Hôpital Poincaré.
Je ne vous dirai pas quel Conseil Municipal prit le 18 août 1857, la délibération suivante : « La position salubre du village y attire constamment de Paris une population aisée … d’autre part sous le rapport de la pureté de l’air, la situation du village est tellement appréciée et sa réputation de salubrité si bien établie qu’un grand nombre de nourrissons y sont envoyés chaque année sur l’indication des médecins de Paris ».
Vous voyez qu’une histoire strictement locale est difficile.
*
***
Le village oublié.
Après l’autarcie des villas gallo-romaines et les rudes temps mérovingiens, le terroir de Novigentum (le nouveau gué) est devenu Saint-Cloud en l’honneur d’un petit-fils de Clovis, mais ses annexes : Menus … Garches … Marnes … La Celle … n’ont que bien peu d’importance. C’est pourtant à cette époque que s’installent les villages, se répandent les cultures, et notamment celle de la vigne, se tracent les routes qui remplaceront les voies romaines. L’ébauche de notre Nationale 10 par Sèvres, de la Nationale 13 par Nanterre et Rueil est notée dès le 6è me siècle.
C’est surtout à cette époque que s’établissent sur les terres des monastères, des moines défricheurs qui permettront l’installation de populations stables sur les dépendances des trois grandes abbayes, Saint-Denis, Saint-Germain, Sainte-Geneviève et dont le triple rôle de conservation, d’assistance et de gestion est parfaitement rapporté dans les « Polyptiques » qui les font revivre. Leur importance, et notamment celle du Polyptique d’Irminion – moine de Saint-Germain – est comparable à celle qu’auront près de mille ans plus tard les « Cahiers de Doléances » en 1789, pour la connaissance de la vie rurale.
C’est alors qu’à lieu la première « Bataille de Buzenval » ou plutôt la première mention de son rôle stratégique. Les Vikings, lors de leurs invasions avaient établi la base de leurs raids dans l’Ile d’Oissel, face à Rouen. Charles II le Chauve, petit-fils de Charlemagne, avait hérité, au Traité de Verdun, de la partie Ouest de l’Empire, partie qui allait devenir la France. Il devait à la fois défendre son bien et la Papauté contre les Vikings et les païens. Pour protéger Paris, il établit un poste de guet fortifié qu’il confia à un de ses lieutenants nommé Boson. Ainsi, Paris serait informé quelques heures avant l’arrivée des pillards. Ce lieu confié à Boson devint Buzenval.
Le temps de Saint-Louis est celui de notre église, puisque ce fut Robert de la Marche – chapelain et confesseur du Roi -, de la famille à qui appartenait le domaine de la Marche, qui la fit bâtir. Elle fut la première église consacrée au Saint Roi. Sur son histoire, ses destructions, sa reconstruction, ses embellissements contemporains, je vous renvoie aux documents cités en préambule.
Vinrent alors, une nouvelle fois des temps de grande misère :
- Ceux de la Guerre de Cent Ans où mercenaires et « grandes compagnies », Anglais et Français, Armagnacs et Bourguignons, ajoutent leurs destructions à celles de la Peste noire et de la famine. »… Ils brûlent en passant, Marly, Louveciennes, Boulogne, Nanterre, Saint-Cloud, Saint-Germain … », écrit un chroniqueur. Comme au temps des invasions normandes, Garches n’est pas cité. L’a-t-on oublié, épargné, ou le village était-il si insignifiant qu’il ne justifiait pas la citation ? Garches reste anonyme comme dans cette description : « Les Parisiens voyaient monter jusqu’au ciel les fumées et les flammes d’une infinité de lieux et venir à eux le troupeau lamentable des hommes, des femmes et des petits-enfants qui fuyaient champs et villages ».
Quoiqu’il en soit, c’est dans une région de déserts et de friches que se réinstallèrent les paysans d’Ile-de-France à la fin de cette guerre.
Temps de grande misère aussi que …
- ceux des guerres de religion lorsqu’eut lieu la deuxième bataille de Buzenval. Elle eut pour cause et but la nécessité du ravitaillement de Paris aux mains de la Ligue (Catholiques ultras) sous le règne de Charles IX. Buzenval était devenu un château de guet et de loisirs faiblement tenu par quelques hommes. Il fut pris, repris, « poulaillers et provisionneurs purent reprendre le chemin de Paris » après une bataille où furent distribuées « six-vingts canonnades ».
- ceux d’une guerre oubliée, « La Fronde » des Parlementaires puis des Princes contre Mazarin. Garches, cette fois est à l’ordre du jour, un nommé Palluau ayant installé à Villeneuve-l’Etang, ses mercenaires al1emands et polonais.
On comprend mieux, après ce millénaire, qu’un pouvoir central autoritaire ait pu s’imposer aux Français.
… Oublié au temps des Folies et des chasses royales …
Saint-Cloud, Rueil, Sèvres étaient protégés de murs. Pas Alors nous avons vu passer les Gardes-Suisses, les équipages des favorites et les chasses royales.
Les Suisses montrèrent aux rois de France une fidélité de près de trois siècles. Avant qu’ils soient encasernés à Rueil et à Courbevoie, ils logeaient chez les habitants des villages de l’Ouest Parisien entre Saint-Germain et Paris (Le Louvre et le Palais-Royal). La cohabitation s’effectua sans heurt et souvent avec intérêt et curiosité. Ils étaient si « bel homme », ces Suisses, et avaient de si beaux uniformes ; ils acceptaient aussi de rendre de petits services aux champs comme aux vignes, nouaient quelques amitiés, quelques amourettes. Les registres des paroisses en témoignent. Cantonnés à Rueil et à Courbevoie, ils continuèrent à suivre le « Chemin des Suisses », défilant tous les cinq jours avec musique et en grand apparat par troupes de deux cents hommes allant prendre leur service à Versailles ou en revenant.
Les itinéraires de Madame de Maintenon traversaient également Garches. Sa première Maison d’Éducation de Jeunes Filles, qui allaient devenir « Les Demoiselles de Saint-Cyr » était installée à Rueil et un personnage qu’elle patronnait, Monsieur de Chamillard était à Villeneuve-l’Étang. Le rôle de Chamillard est oublié, peut-être parce que ce fut un rôle de fin de règne. Il fut consulté à propos de la Révocation de l’Édit de Nantes et remplit auprès de Louis XIV vieillissant, le rôle de Colbert aux Finances et de Louvois à la Guerre. Il intervient, avec un rôle modérateur lors de la révolte des Camisards en pays Cévenol.
Itinéraires garchois aussi que ceux de Madame de Pompadour. Entre des « Ermitages » de Montretout (Saint-Cloud), de Beauregard (La Celle-Saint-Cloud) et de Bellevue (Meudon), elle faisait entretenir une voierie personnelle afin que le roi puisse commodément venir y déguster « de temps en temps deux œufs à la coque ». Pour des réceptions plus importantes, elle avait l’Hôtel de Verneuil – il allait devenir le Palais de l’Élysée.
… Oublié, mais cependant actif …
… Car nos Garchois n’étaient pas que badauds ; suivons-les dans leurs activités. Un historien a pu décrire autour de Paris « la couronne de pampres ». C’est le moment de parler de nos vendangeurs. La toponymie locale abonde en souvenirs de cette activité. Le morcellement des terres faisait que chaque propriétaire travaillait sur plusieurs paroisses. Alors oublions une fois encore les frontières : « Rue des Vignes, les Pince-vins, les Pissottes, les Bons Raisins » se retrouvent dans chaque terroir. A vous de les découvrir. Traditions et travaux, fêtes et jeux, ban des vendanges et garde-messiers étaient les mêmes dans chaque paroisse, les chansons aussi. Elles sont rapportées dans les ouvrages locaux avec verdeur ou solennité suivant le tempérament ou l’humeur de l’auteur.
Il y aurait aussi beaucoup à dire sur l’industrie de la blanchisserie, et beaucoup de souvenirs, car les traces des manèges où les chevaux tournaient, tirant l’eau des puits ou agitant la tonne ou le linge se brassait existent encore à Garches ; sur les soucis de pollution de l’air, car les cheminées, à Suresnes au moins, devaient être pourvues d’appareils « fumivores » ; anecdotes nombreuses aussi, car cette activité de blanchisserie s’étendit sur plus de trois cent ans.
Comme s’étendit sur plus de trois cents ans celle des nourrissages. Les vaches laitières achetées à Paris après vêlage étaient nourries à l’étable pour leur lait, puis au pré, attendant l’équarrissage. Les moutons débarquaient entre Suresnes et le Val d’Or en un lieu appelé le « port aux moutons » et étaient nourris sur le plateau où sera le champ de courses et sur les coteaux de Buzenval. Les bébés aussi étaient mis en nourrice à Garches, mais cela, vous le savez : l’air y était si pur.
*
***
Les temps de la révolution
Il n’est « douceur de vivre qui ne s’achève même par une grande « espérance ». Nous avons vu venir et passer les évènements de la révolution, d’abord sans trop croire aux nouveautés techniques qui annonçaient des changements : eau de javel, pompe à feu de Chaillot, pommes de terre de Neuilly, aérostat de Saint-Cloud, puis sans trop croire non plus à leur gravité. Les Garchois sont-ils allés voir Louis XVI au pont de Sèvres le 17 juillet 1789 après la prise de la Bastille, ou le 6 octobre ramené captif avec sa famille de Versailles aux Tuileries ?
Auparavant, il avait fallu rédiger les cahiers de Doléances où après avoir fait place au misérabilisme, – il fallait bien se faire plaindre – les sentiments et les propositions populaires s’exprimèrent. On y parlait de chasses « les plaisirs du Roi », de vignes, d’impôts. On y rêvait aussi d’égalité, de démocratie. On savait récriminer : l’impôt sur le « trop bu, la coutume « d’avant vin » est jugé « indécent » comme la taxe sur les groseilliers ou celle que devaient payer « les déchireurs » de bateaux de Bougival (seule commune à avoir fait délibérer et signer des femmes). Suresnes se plaignait : « les vignerons sont moins aisés que les autres agriculteurs ». On ne reculait pas parfois devant la flagornerie : » Nous supplions sa majesté d’accepter et de recevoir de la nation un surnom digne des qualités d’un si grand monarque : père du peuple et régénérateur de la France ».
Dans notre région, les cahiers de Bonneuil-sur-Marne et de Massy me paraissent être ceux qui atteignent à une plus grande élévation. Le cahier de Garches est intégralement cité dans l’ouvrage du Professeur Nicole, ainsi que les pittoresques aventures de l’Abbé Prozelle. Ne voulant pas allonger mon propos, je vous y renvoie. Mais nos registres municipaux ne gardent pas seulement la signature de l’Abbé Prozelle mais la trace des nouveaux prénoms « Mercure », « Liberté » et celle des premiers divorces dont semblent avoir rapidement profité nos Garchois (et Garchoises).
Garches sut garder son nom, mais Saint-Cloud devint « Pont la Montagne », et Saint-Germain, « Montagne du Bon Air ». On dut accueillir aussi, puisque Saint-Cloud, Meudon, Suresnes sont cités, des « Emigrés de l’intérieur » qui se trouvaient plus en sécurité à quelques kilomètres de Paris. La municipalité se dota d’un sceau révolutionnaire ainsi que le Comité de Surveillance qui fut créé à Garches -vous les retrouverez dans « le fonds local » de la bibliothèque de Saint-Cloud.
Les besoins de l’époque – la poudre à canon – développèrent une nouvelle activité dont est peut-être témoin notre rue des Lilas. On découvrit que la cendre des lilas avait pour qualité de permettre la réduction chimique du salpêtre et sa transformation en poudre à canon. Chacun fut donc invité à planter des lilas afin de « … fournir la poudre qui doit écraser les tyrans ».
Il semble pourtant que supportant heurs et malheurs, les Garchois aient pu à la fin des tourmentes de la Révolution et de l’Empire, se contenter de l’aveu d’un des pères de la Révolution, l’abbé Sieyès et dire : « J’ai vécu ».
*
***
Le cas du domaine de Villeneuve l’Étang – La Marche
Il a suscité pendant plusieurs siècles quelques litiges entre Garches et Marnes (qui n’était pas encore la Coquette) et peut-être en suscite-t-il encore. Mais j’ai fait tellement d’annexions depuis le début de mon propos que vous me permettez de continuer.
Reconnaissons au domaine sa double vocation de recherche et de détente, l’une et l’autre récemment accentuées par l’installation d’un musée de la Recherche Scientifique à l’Institut Pasteur et la réhabilitation de l’Étang de Villeneuve à l’entretien duquel concourent les pêcheurs garchois.
Mais le domaine fut au cours des ans siège de nombreuses activités. Les étangs notamment, furent une réserve de glace que l’on conservait soigneusement pour les sorbets d’été de Versailles ou de Marly. Sait-on aussi que Louis XVI et sa famille, au Temple, après le 10 août bénéficièrent des « glaçons » de l’étang de Vil1e-d’Avray. Une pareille activité justifia en 1857 l’exploitation des six hectares et demi de l’étang et l’installation en 1898 d’une usine qui fournissait 25 à 30 tonnes de glace par jour.
Quand le Maréchal Soult fut propriétaire du domaine, il établit un élevage de moutons dont les pensionnaires broutaient aussi sur le plateau … qui fut la Bergerie où était concentrée l’artillerie prussienne en Janvier 1871.
Un hippodrome fut aussi installé à la Marche mais Edmond Blanc son fondateur le quitte vite pour s’installer à Saint-Cloud, sur les terres de la Fouilleuse que nous retrouverons au prochain chapitre.
Le domaine est aussi un haut lieu de la reconnaissance et du souvenir avec le Mémorial Lafayette. Il rappelle que plus d’un an avant l’intervention américaine de 1917 en faveur des alliés, dès janvier 1916, entrainés par l’Ambassadeur des États-Unis, de jeunes aviateurs américains viendront combattre sur le front, de la Manche aux Vosges. Les portraits de Washington et de La Fayette, sous la voûte, sont entourés des insignes des escadrilles où ont combattu les volontaires. Dans la crypte, dix-sept vitraux rappellent leurs exploits et le dernier représente l’arc-en-ciel de la paix unissant New-York au Mont-Saint-Michel.
J’ai déjà évoqué Chamillard le méconnu. Après lui le domaine fut un moment habité par Law, le financier – trop connu, lui – de la Régence.
Que nous réserve encore ce domaine litigieux ?
*
***
Fastes et drames du Second Empire
Entre le Chemin de l’Empereur et la Route de l’Empereur, Garches vécut au rythme de l’Empire.
Il reste quelques souvenirs de la première moitié du 19ème siècle : le Chemin de Marengo et les passages à Garches de Charles X et de la duchesse d’Angoulême. Je vous renvoie – et vous renverrai souvent aux ouvrages précités.
Je préfère insister sur la double fidélité des La Bédoyère et des Bonaparte. Le père, Colonel d’Empire, fut fusillé en 1815 avec le Maréchal Ney pour fidélité à Napoléon 1er, la fille, comtesse La Bédoyère fut une dame d’honneur de l’Impératrice Eugénie. Leur mémoire est conservée à Garches par le souvenir de leur ancien domaine. Il faut rappeler aussi l’Installation du Docteur Civiale, urologue renommé, à proximité de son impérial patient ; faire remarquer également que le 13 juillet 1870, la guerre avec la Prusse fut décidée pratiquement dans le parc de Saint-Cloud entre le couple impérial et le ministre des Affaires Étrangères et que dès septembre 1870, Paris était investi, la ligne prussienne s’établissant après quelques résistances, de Bougival à Montretout par l’hospice Brézin.
Mais c’est la bataille du 19 janvier 1871, la lutte du dernier espoir qui en est le point culminant. J’ai déjà évoqué par deux fois – 1971 et 1987 – les épisodes de la bataille. Je n’y reviens pas. J’avais insisté sur l’élan et l’unanimité des combattants, puis le doute s’est installé à mesure que je découvrais de troubles arrière-pensées chez les uns et les autres. Je crois aujourd’hui que sont indéniables l’esprit de résistance et l’espoir qui leur est resté au cœur, jusqu’au dernier jour.
Je reviendrais volontiers sur ce sujet.
La vie quotidienne des Garchois continuait. L’agriculture faisait des progrès. Napoléon Ill avait installé à la Fouilleuse une ferme modèle, où cultures nouvelles et rares (la rue de la Melonière existe encore sur les pentes de Buzenval) et machines agricoles astucieuses se développent.
Cette ferme qui avait servi de cantonnement aux Prussiens après Waterloo devient, sous la IIIème République, colonie pénitentiaire pour les garçons, puis pour les filles, avant de devenir champ de courses.
Le monde moderne avec ses exigences et ses turbulences était lancé. Les grands domaines furent partagés. La Malmaison de Joséphine fut séparée de sa ferme de Saint-Cucufa, puis dut abandonner le vieux château de Boson qui deviendra le Collège Passy-Buzenval et le Golf de Saint-Cloud où Déroulède inaugura en 1913 – le nom et la date ne sont pas indifférents – un buste d’Henri Regnault, victime de la bataille du 19 Janvier.
Les moyens de communication se développèrent. Le chemin de fer atteignit Garches, puis en une seconde étape Saint -Nom la Bretèche. Cette installation n’alla pas sans difficultés : « La manie des chemins de fer dans laquelle nous sommes en France, si violemment précipités aujourd’hui, est un exemple frappant de la déraison sociale de notre temps ». Ni sans difficultés, ni sans drames, je pense à la catastrophe de Meudon où périt l’explorateur du Pôle Sud, Dumont d’Urville.
De nouvelles industries avec leurs essais, leurs audaces, installaient ateliers et logements dans notre banlieue. Blériot et Santos-Dumont ont laissé des souvenirs à Saint-Cloud, Talbot à Suresnes. Un contremaître nous quitta et s’installa en Angleterre, il s’appelait Monsieur Chevrolet.
Toutes ces histoires – et bien d’autres – auraient pu être contées par nos grands-parents. Il suffirait qu’un grand-père né vers 1850-1860 les ait confiées à notre écoute attentive vers 1925-1930, n’aurait eu alors que 70-75 ans.
Le 20ème siècle peut arriver.
*
***
Les vocations du dernier siècle
On comprend mieux alors comment se sont formées puis confortées les vocations de Garches.
Sa vocation hospitalière date des premières installations de l’Hospice de la Miséricorde que renouvela Brézin – qui ne fut pas docteur, je le rappelle, mais fondeur de canons -. Une partie de son domaine devint par legs le Haras de Monsieur Lupin ; dans une autre s’installera l’Hôpital Poincaré. Le professeur Nenna, dans une conférence au Cercle, nous a conté son histoire. De nos jours, cette vocation hospitalière se confirme par l’installation de résidences corporatives et d’établissements spécialisés pour les soins ou l’accueil de retraités.
La vocation scientifique n’est plus à démontrer. Je préfère vous proposer de recourir à des auteurs renommés, voire prestigieux.
Jean Rostand a longuement parlé de Davaine dans le second volume de ses « Hommes de Vérité ».
Jean Bernard raconte, dans son dernier volume « Circonstances », l’histoire de ses relations avec Gaston Ramon.
Albert Delaunay a retracé l’épopée de Pasteur et des Pastoriens dont la remarquable exposition consacrée à Pasteur au début de l’année s’est inspirée. Pierre Reculard a largement contribué à sa réussite.
Joël de Rosnay nous rappelle qu’un jeune chimiste qui commença ses recherches à l’Institut Pasteur, Chaîm Weizmann devint en 1948 le premier président de l’État d’Israël.
La vocation scientifique et l’art de vivre, le Docteur Debat sut les concilier lors de l’installation de ses laboratoires à Garches. Dans les années trente, il fut l’un des premiers à introduire le sens social et esthétique dans les établissements industriels et de recherche.
Au sujet de la vocation d’accueil et de détente, Je ne reviens pas sur la qualité de l’air de Garches, mais notre village sut « descendre » vers la gare lors de l’installation du chemin de fer et ainsi permettre la venue d’une nouvelle population qui profita du morcellement des grandes propriétés et du déclin du vignoble.
Les promenades en banlieue ont de tout temps attiré les Parisiens. Au de La Fontaine et de Boileau, la banlieue c’était Passy, puis ce furent Auteuil, Neuilly, Puteaux, Nanterre et Suresnes pour son vin. Garches aussi fut lieu de promenade puisqu’un lauréat du Prix de Garches, Monsieur Schneider, se souvient d’une correction paternelle dans le parc de Villeneuve,
Bien sûr, c’est moins dans nos souvenirs que « le muguet du bois d’Chaville » ou « Ma péniche au pont d’Saint-Cloud », mars à Saint-Cucufa, il y avait l’eau à la source et le lait à la ferme, et à Saint-Nicolas de Buzenval (alors école d’horticulture) les fruits rouges.
Cependant, cet accueil n’allait pas sans quelques réserves : l’agrandissement de l’Hôpital Poincaré, les premières « fêtes de l’Humanité » au Parc, côté Garches, l’Installation d’une cité d’urgence aux Gaudonnes lors de l’hiver 1954, ne rappellent pas que des souvenirs d’unanimité, car le Garchois sait manifester ses choix et ses opinions comme nous le verrons dans le dernier chapitre.
Allons ne soyons pas trop sévères. Garches a su parfois susciter l’envie des voisins ainsi qu’en témoigne le texte suivant. Il date du Siège de Paris : « Les habitants de Vaucresson réfugiés dans la capitale s’adressaient à la mairie que la commune de Garches y avait organisée, faisant preuve dans le désarroi général de beaucoup plus de présence d’esprit et d’intelligence que la municipalité de Vaucresson ».
*
***
Les Choix du Souvenir
Ces choix, dans nos souvenirs, nous les retrouvons dans les noms de nos rues, ceux qui ne sont pas imposés par le terroir, la direction ou l’origine, ils sont répertoriés dans le fascicule qu’a édité Madame Sart pour son exposition sur l’histoire de Garches. Je vous y renvoie.
Ces choix révèlent bien les options d’un village à la fois timide et tranquille et l’on se fie aux valeurs sûres.
Côté valeurs artistiques, nous en restons aux peintres des batailles : Meissonnier, de Neuville, Detaille ; pourtant Corot peignait à Ville d’Avray, Pissarro à Sèvres, Sisley à Louveciennes.
Politiquement aussi l’engagement garchois est discret : « La République » à Saint-Cloud est un boulevard, à Garches, une rue retirée. On préfère honorer les bonnes et saines alliances : Toulon et Kronstadt rappellent l’échange de visites des flottes française et russe au bon temps de l’alliance et de l’emprunt.
Pour la première guerre mondiale, Joffre et Foch s’imposent, mais Lyautey est bien un peu éloigné. La seconde guerre révèle, elle, un choix ambitieux et symbolique : le plus humble, Claude Liard, et le plus grand, de Gaulle, avec Leclerc dans le prolongement de Joffre et de Foch.
Les souvenirs locaux abondent, maires, docteurs, notables ou donateurs, et surtout ceux du Second Empire et de 1870-1871. Hommage justifié est rendu aux victimes de la bataille de Buzenval, à Henri Regnault le peintre, au Colonel de Rochebrune, à Gustave Lambert, jeune ingénieur-explorateur, avec la date de leur sacrifice, le 19 janvier.
Mais que vient faire le Marquis de Mores ? Il a donné bien du mal à Madame Sart, cet aventurier, extrémiste turbulent, que la IIIème République ne fut pas fâchée de voir se lancer dans une expédition hasardeuse : « Vous ne devez faciliter en rien l’expédition de Mores ». C ‘est à l’affection que lui portait son fils que nous devons qu’il soit resté dans notre mémoire,
Nos souvenirs personnels ont formé notre personnalité, nos souvenirs collectifs forgent bien un peu aussi notre histoire.
*
***
Conclusion
J’ai donné à mon propos l’allure d’une promenade et je m’aperçois que musarder en route m’a pris beaucoup de temps. Je veux pourtant vous proposer quelques promenades qu’il vous sera agréable de faire :
Celle du front de la bataille du 19 Janvier, évidemment.
Celle des vieilles vignes, par Rueil et Suresnes.
Celle de la Collaboration franco-américaine par le Mémorial La Fayette et le cimetière du Mont-Valérien.
Celle des peintres, de Sèvres à Marly.
Voyez, il y a encore beaucoup à faire et beaucoup à chercher sur notre territoire. Aurons-nous un jour un musée à Garches où nous pourrions montrer que l’histoire ne se fait pas seulement par l’épée et la plume, mais aussi par l’humble outil du paysan et de l’artisan ?
Nous avons parcouru le temps de l’établissement, puis celui de l’épanouissement, nous sommes arrivés il me semble à celui de la stabilité, à condition toutefois que stabilité ne veuille pas dire immobilité et n’interdise pas la recherche et la continuité, et j’aurais atteint le but que je proposais aujourd’hui si vous vous sentez au sortir de cette salle un peu plus acteur et témoin de l’histoire de notre histoire.
Emile Brichard
Découvrez + de 1100 textes des conférences du CDI sur le site du CDI de Garches
Vos commentaires et vos conseils contribuent à l’amélioration de nos parutions.
Vous disposez de l’espace « COMMENTAIRES » ci-dessous pour les exprimer.
Merci et à bientôt pour votre prochaine visite.

Laisser un commentaire