Franc-maçonnerie

Thèmes : histoire, société.
Conférence du mardi 14 février 1995 par Christophe Hérédia.

 

La Franc-Maçonnerie est une institution méconnue et qui fait par conséquent l’objet d’interprétations qui ne sont pas toujours bien fondées.

Les origines de la Franc-Maçonnerie sont anglo-saxonnes. On trouve la première trace du mot « franc-maçon » en 1876, sous sa forme anglaise « freemason » (homme libre). En France, le terme « franc-maçon » serait à rapprocher du « franc-mestier ».

Les maçons n’étaient pas des serfs, ils travaillaient pour des institutions religieuses ou seigneuriales et étaient libres de se déplacer. Ils étaient, entre autres, capables de polir très finement la pierre, d’où le terme employé dès le Moyen-Age de « maçons de franches pierres ». Les qualités de travail, la compétence et la liberté de déplacement caractérisaient à l’origine ces maçons.

A partir du 12ème siècle, les maçons se regroupaient dans des loges, sortes de huttes en bois érigées près des chantiers des cathédrales. Ils se réunissaient pour parler de leur métier et transmettre leur savoir.

Dès le 13ème siècle, une hiérarchie s’était déjà instaurée et comportait différents grades que l’on retrouve dans la Franc-Maçonnerie moderne : « le maître » qui transmettait les secrets du métier aux « apprentis ». On demeurait apprenti pendant plusieurs années avant d’être reconnu « compagnon ».

A partir du 15ème siècle, les besoins d’architecture n’étant plus les mêmes, cette Franc-Maçonnerie médiévale va disparaître. Les chantiers de cathédrale disparaissent et les gens du métier cessent peu à peu de se regrouper.

La Franc-Maçonnerie moderne est née en 1717 avec la fondation de la Grande Loge de Londres. Elle se pose en héritière directe des bâtisseurs du Moyen-Age, se disant Franc-Maçonnerie « spéculative », c’est-à-dire se basant sur les idées philosophiques, l’entraide, l’amélioration de la société, en référence aux francs-maçons « opératifs » qui travaillaient sur les chantiers des cathédrales.

En 1723, les « constitutions » de la Franc-Maçonnerie seront rédigées par James Anderson, pasteur de l’église presbytérienne écossaise, et Jean-Théophile Desaguliers, Français natif de La Rochelle et fils d’un pasteur protestant. Ces « constitutions » sont des règles, des comportements à adopter. Si près de 90% des francs-maçons ne sont plus du métier du bâtiment, on a gardé les symboles des bâtisseurs du Moyen-Age : la truelle, l’équerre et le compas, le ciseau et le maillet, la perpendiculaire et le niveau, la règle et le levier, les gants et le tablier.

A cette époque, deux institutions seront créées : la Grande Loge Nationale de France et le Grand Orient (Orient : d’où vient la lumière). La Loge de France est toujours restée plus proche des Anglo-Saxons tandis que le Grand Orient a évolué davantage vers ce qui est plus « français » et notamment, en 1877, dans la croyance au « Grand Architecte de l’Univers ».

En effet, si les francs-maçons se regroupent, font véhiculer leurs idées, essaient d’améliorer la société, attachent beaucoup d’importance à la tolérance, font des actes de charité et ont une grande puissance politique, à l’origine ils exigeaient la croyance en Dieu, ce qui est toujours le cas pour les Francs-Maçons d’obédience anglaise (Dieu étant le « Grand Architecte de l’Univers »), par contre, le Grand Orient n’impose pas cette croyance.

Les Stuart, famille régnante, exilés à Saint-Germain-en-Laye par la révolution de Guillaume d’Orange, vont participer à l’introduction de la Franc-Maçonnerie en France. Elle sera tout d’abord et pendant des décennies, une Franc-Maçonnerie avant tout aristocratique. Les premières loges françaises apparaissent juste après la Constitution, en 1725. Elles sont très proches du pouvoir royal et protégées par Louis XV puis Louis XVI (certains affirment que Louis XVI était franc-maçon, mais aucun texte ne le précise).

Le Grand Maître de la Loge française, à cette époque, était Condé, le comte de Clermont. Le Duc de Chartres, devenu duc d’Orléans, le célèbre Philippe Egalité, était à la tête d’une loge très célèbre alors dans toute la France, il sera guillotiné (Guillotin était franc-maçon. Il avait essayé de rendre « plus humaines » les exécutions en perfectionnant la guillotine) … et plus égalitaires.

On a souvent attribué à la Franc-Maçonnerie la responsabilité de la Révolution Française. C’est vrai qu’il y a eu beaucoup de révolutionnaires qui étaient francs-maçons, mais beaucoup ont aussi été guillotinés. Danton et Robespierre, contrairement à certaines affirmations, n’étaient pas francs-maçons. Par contre, Camille Desmoulins était franc-maçon, ainsi que Malesherbes.

La devise maçonnique « liberté, égalité, fraternité » date de quelques années après la Révolution, elle n’a donc pas été inventée par la Franc-Maçonnerie.

A cette époque, il y eut des loges extrêmement philosophiques dont la célèbre Loge des Neuf Sœurs, fondée par l’astronome Jérôme Lalande qui regroupaient des artistes : Houdon, le grand sculpteur, Voltaire a été initié quelques mois avant de mourir, à plus de 80 ans, alors qu’il avait toujours critiqué la Franc-Maçonnerie. Le « Vénérable » ou Président de cette Loge était le scientifique Franklin … Les francs-maçons ont été de grands personnages pour la décolonisation, tel Lafayette, Bolivar, … Une des plus belles œuvres franc-maçonniques que nous connaissons en Musique est « La flûte enchantée » de Mozart qui fut le plus grand franc-maçon musicien.

Après la tourmente révolutionnaire, arrive « l’âge d’or » de la Franc-maçonnerie, c’est celui de l’Empire. Des loges vont se développer à travers la France, elles seront parfois intitulées « Saint-Napoléon », « Saint-Joseph » (le frère de Napoléon), beaucoup de membres de la famille de l’Empereur étaient francs-maçons : son frère Joseph et Joséphine, qui a créé des Loges féminines.

Le Grand Maçon de l’Empire était surtout Cambacérès. Napoléon n’était probablement pas franc-maçon mais baignait dans ce milieu et pouvait surveiller toutes les idées qui étaient véhiculées dans ces loges.

Une grande partie des maréchaux de l’Empire était francs-maçons : les connaisseurs appellent les boulevards des Maréchaux de la petite ceinture de Paris « les boulevards des francs-maçons » Ney, Lefevre, Kellerman, Exelmans, etc. étaient des francs-maçons. Les loges étaient itinérantes et suivaient les campagnes militaires.

L’Empire a contribué beaucoup à l’implantation de la Franc-Maçonnerie dans tous les pays d’Europe occidentale et méridionale. Elle existait déjà dans certains pays, Frédéric II était franc-maçon, par contre en Espagne, elle était durement réprimée par l’église, de même qu’en Italie. On peut dire que la Franc-Maçonnerie est à l’origine de l’unification italienne. Garibaldi était franc-maçon.

Avec la Restauration et le retour de la royauté, la franc-maçonnerie, si elle s’éclipse quelque peu, ne disparaît pas car Louis XVIII était proche des francs-maçons. On va bien sûr débaptiser les loges, plutôt que de s’appeler « Saint-Napoléon », elles s’appelleront « Saint-Louis », par exemple, pour s’adapter au pouvoir. Si en France, la Franc-Maçonnerie perd de son importance, ce n’est pas le cas à l’étranger où Bolivar, le général Miranda et d’autres, francs-maçons, ont lutté contre l’Espagne.

L’époque florissante de la Franc-Maçonnerie est surtout la IIIème République. Ferry (les lois scolaires … et laïques), Littré, Grévy sont des francs-maçons. Plus tard, la loi du divorce est née avec des idées franc-maçonniques. La IIIème République était très anticléricale. La loi de la séparation de l’État et de l’Église date de cette période. L’église va riposter en accusant les francs-maçons d’être à la source de tous les malheurs. La Franc-Maçonnerie a pris parti pour Dreyfus, ce qui, en raison du courant antisémite, va faire beaucoup de tort à la Franc-Maçonnerie. Paul Doumer, personnage influent de la IIIème République, était franc-maçon.

Au cours de la Deuxième Guerre Mondiale, les francs-maçons seront tous fichés et limogés lorsqu’ils occupaient des places dans l’administration et certains ont été déportés ou torturés comme Pierre Brossolette, entre autres. Les temples et les bannières vont être saccagés. Il existait alors une symbiose entre juifs et francs-maçons.

Aujourd’hui, il y a 35 000 francs-maçons du Grand Orient, 15 000 de la Loge de France et environ 10 000 d’autres loges « irrégulières ». Au Grand Orient, les sympathies politiques se portent le plus souvent à Gauche : Henri Emmanuelli, Roland Dumas, Pierre Joxe, Charles Hernu sont francs-maçons.

Quelques exemples de francs-maçons célèbres :

Rudyard Kipling, dont l’attachement aux rites initiatiques transparaît dans « Le Livre de la Jungle » et dans « Kim ». Le sculpteur Bartholdi dont l’œuvre connue dans le monde entier, « la statue de la liberté », est un symbole maçonnique, Rouget de l’Isle, « La Marseillaise » est une œuvre franc-maçonnique. On peut citer également Charles Lindberg, les frères Montgolfier, Marc Chagall, Joséphine Baker, John Wayne, David Crockett, Roosevelt, Churchill, Allende, Mendes France, Jean Moulin, Arago, Louis Armstrong, Duke Ellington, Mark Twain, Arthur Conan Doyle, Abdel Kader, Atatürk, etc.

 

***

 

L’initiation

Avant d’être initié, le candidat aura dû être accepté par sa loge. Un ou deux frères l’aura parrainé. Il est interrogé par les membres de la loge. Pour répondre aux questions, le candidat a les yeux bandés. Ces questions portent sur la vie privée, ou d’ordre plus général : la société, etc. Suit un ultime vote de la loge qui décide d’admettre ou non le candidat. Le vote se déroule avec des boules noires et blanches. Il doit y avoir trois fois plus de boules blanches que de boules noires, sinon le candidat est « blackboulé ». Un nouvel entretien est toutefois possible.

Le candidat accepté a le grade d’Apprenti. Il assiste à certaines « tenues » (assemblées) où il reçoit une formation des maîtres et des compagnons. Il doit rester silencieux. Après une année, il doit présenter devant un jury, une conférence sur un sujet qu’il a choisi lui-même ou qui lui est imposé.

En cas de réussite, il passe au grade de Compagnon, il n’y a plus de vœu de silence et il peut assister à des « tenues » plus importantes. Après une année, il présentera une nouvelle conférence, sur un sujet plus sérieux et avec un jury plus important. Il passe alors au grade de Maître. Il existe un grand nombre de degrés à atteindre pour arriver au 33ème grade, celui de « Vénérable » qui préside la Loge.

 

***

 

Le langage franc-maçonnique

Des termes se substituent à d’autres termes et notamment pour le banquet annuel : tuile (assiette), étoile (bougie), glaive (couteau), cuiller (truelle), pioche (fourchette), canon (verre), matériau (aliments), poudre pétillante (champagne), poudre faible (eau), poudre forte (vin), mortier (pain), ciment (po ivre), etc.

 

La symbolique de la Franc-Maçonnerie

Les outils des constructeurs de cathédrales constituent le premier matériau utilisé pour façonner un symbolisme original. A partir du XVIIIème siècle, sont venus s’ajouter des symboles empruntés à divers ésotérismes (alchimie, Rose-Croix, Cabbale) et à la tradition judéo-chrétienne.

Il s’est ainsi constitué un corpus symbolique qui peut être divisé en cinq catégories :

. des symboles graphiques (que l’on retrouve sur le tableau de loge)

. des symboles sonores (mots de passe, acclamations, batteries)

. des symboles gestuels (signes de reconnaissance, marche…)

. des symboles rituels (c’est-à-dire intégrés dans un rite)

. des objets symboliques (vêtements, décors, mobilier…)

Le tracé, la vision ou l’évocation d’équerres, de compas, de maillets suscitent des idées de justice, de rectitude, de vertu, de fraternité. Le maçon utilise les symboles que sont les outils pour transformer la « pierre brute » en « pierre taillée » pour s’améliorer lui-même. Il peut prendre part à l’édification d’une société meilleure.

Le maillet est symbole de l’autorité, il est utilisé pour ouvrir et fermer les travaux et pour diriger les débats. Lorsqu’il est remis à l’Apprenti avec le ciseau « pour dégrossir la pierre brute », il est symbole d’intelligence.

Les symboles constituent un ciment qui soude les frères entre eux et qui exclut les profanes. Pour certains, le symbolisme joue un rôle d’accès au divin, à l’au-delà. L’exemple du symbole du Grand Architecte de l’Univers illustre cette fonction. Pour certains, il faut croire en un Dieu et en sa volonté révélée. Mais pour d’autres, le triangle (représentation du Grand Architecte) n’évoque rien d’autre que l’équilibre entre des forces morales opposées.

Le symbolisme fonde la maçonnerie et la maintient en vie. Il en est l’épine dorsale, le soubassement. C’est un langage universel qui assure à la maçonnerie une certaine unité en dépit des différences de religion, de philosophie, de sensibilité.

 

***

 

Société secrète ou fraternité discrète ?

Parce qu’elle a des secrets, la société maçonnique est réputée secrète, voire clandestine. Or, en France, la majorité des loges est constituée sous forme d’associations régies par la loi de 1901.

L’appartenance à la Franc-Maçonnerie est tenue secrète : un frère peut dévoiler son appartenance, mais non celle d’un autre frère, d’abord au nom du respect absolu de la vie privée, ensuite pour se préserver des réactions négatives dans le milieu professionnel ou politique. Tout ce qui se dit en loge est tenu secret, afin de ne pas être répandu sur la place publique. Sont également tenus secrets les publications internes, règlements des loges et rituels pratiqués. Ce sont des documents confidentiels qui ne regardent que la vie du groupe.

En réalité, ces secrets ont été et sont encore dévoilés. Il est pourtant un secret qui est incommunicable et inviolable car il est de l’ordre de l’expérience vécue : c’est celui qui résulte de l’initiation et du travail personnel.

« Le secret de la maçonnerie est inviolable par sa propre nature, puisque le maçon qui le sait ne le sait que pour l’avoir deviné. Il ne l’a appris de personne. II l’a découvert à force d’aller en Loge, d’observer, de raisonner, de déduite. » (Casanova).

Rassembler autour d’un idéal spirituel et d’un besoin de solidarité, en dehors de l’Église et des corps constitués, dans le secret et la liberté de la Loge, tel était le projet maçonnique. Aujourd’hui, mal connue, un peu anachronique, elle est teintée d’un mystère qui contribue tout à la fois à son inquiétante étrangeté et à son prestige.

 

 

Découvrez + de 1100 textes des conférences du CDI sur le site du CDI de Garches 

Vos commentaires et vos conseils contribuent à l’amélioration de nos parutions.
Vous disposez de l’espace « COMMENTAIRES » ci-dessous pour les exprimer.
Merci  et à bientôt pour votre prochaine visite.

 

 

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.