Thèmes : Civilisation, Géographie, Société.
Conférence du mardi 6 janvier 1987.
Par Monsieur GUIART, Professeur au Muséum d’Histoire Naturelle et Directeur du Laboratoire d’Ethnologie au Musée de l’Homme, venu nous parler de l’ethnologie dans le Pacifique.

Monsieur Guiart est parti en 1947 dans le Pacifique pour n’en revenir que 10 ans plus tard. Il y retourne chaque année.
L’ethnologie est beaucoup plus facile à définir à partir des ethnologues qu’à partir d’une idée propre concernant la discipline. Elle est née du contact européen avec des mondes nouveaux à partir de la fin du 18ème siècle. Les premières sociétés s’instituant sociétés d’ethnologie ont été créées en 1810 à New-York, puis dans les pays de l’Est européen qui dépendaient de l’Empire Austro-hongrois.
En tant que discipline enseignée à l’Université, « l’Antropology » est née dans le monde anglo-saxon. D’ailleurs 80% de la littérature spécialisée est de langue anglaise.
Cette discipline, en Angleterre, a été en particulier liée à l’expansion impériale du 19ème siècle.
A cette époque, des colonies s’établissaient partout et les britanniques y créèrent, avant les français, des chaires.
En France, l’ethnologie a été fondée dans les années 1920 avec la création du Musée d’ethnologie du Trocadéro, puis du Musée de l’Homme.
Dans les anciennes colonies françaises, pendant très longtemps, l’étude de la vie des peuples de ces colonies était entre les mains soit des militaires soit des missionnaires.
Cette discipline représente plus d’un siècle d’essais et d’erreurs. Elle s’est appliquée pendant longtemps à des peuples à faible dimension démographique.
La grande époque des expéditions est depuis longtemps achevée. En effet, pour comprendre un peuple et une culture, il faut y passer sa vie, voire plusieurs générations, en tout cas, plusieurs années agricoles.
Les ethnologues se sont d’abord intéressés à la vie matérielle des peuples. C’était plus facile. Les choses étaient visibles, on pouvait ramasser des objets, des instruments …
L’une des premières découvertes, peut-être un peu naïve, de cet « Occident moderne » fut que les technologies utilisées étaient souvent extrêmement raffinées, économes et efficaces.
Dans les pays tropicaux, lorsqu’on remplace une maison construite avec des murs de terre et des éléments végétaux très épais par de la maçonnerie et des toits en tôle, on ne fait pas un progrès. En effet, dans ce genre de maison, si l’on ne possède pas de climatisation (très coûteuse), on vit dans des bâtiments extrêmement chauds le jour et froids la nuit. Pareille observation peut d’ailleurs être faite dans toutes les cultures rurales : la « maison bretonne » obéit à des lois différentes de celles du savoyard qui lui-même est différent de l’habitation du vigneron bourguignon.

Cette erreur a été commise en Nouvelle-Calédonie avant la guerre. Les cases rondes où vivaient les populations ont été brûlées et remplacées par des maisons à l’européenne. Pendant une génération les gens ont vécu dans les courants d’air, attrapant des maladies pulmonaires, alors que dans leurs cases traditionnelles ils laissaient simplement brûler un petit feu la nuit qui suffisait à les chauffer. Les habitants des Iles Loyauté n’ont jamais vécu dans ces maisons. Ils y reçoivent mais couchent dans leurs cases.
Les ethnologues ont également appris que les gens ne vivaient pas dans la terreur les uns des autres. Une idée fausse circulait : en dehors de la paix introduite par la civilisation, les populations étaient ennemies d’un village à l’autre, ne communiquant pas et créant des micro-sociétés n’ayant pas de relations entre elles.
En fait, en dehors des sociétés spécialisées dans la guerre, elles sont tout à fait pacifiques, vivant de l’agriculture, se singularisant les unes des autres par leur forme d’organisation sociale et politique.
La règle générale est celle-ci : on peut se disputer entre frères, mais pas entre beaux-frères. Pour assurer les alliances, les hommes et les femmes se marient en dehors de leur village afin de s’assurer des alliés.
Les relations à distance sont parfaitement organisées ; les gens se visitent dans des conditions précises. Les océaniens savent organiser la réception, la nourriture, le coucher pour des milliers de gens pendant 5 jours.
Tout est prévu 2 ans à l’avance (récoltes …).
Les ethnologues se sont aperçus petit à petit qu’ils avaient en face d’eux des peuples ayant une organisation très raffinée.
Les règles de parenté sont tout à fait différentes des nôtres. Ils considèrent que tous les frères d’un même père et d’une même mère sont dans la même catégorie. Ils n’ont ni oncle ni tante mais que des pères et mères, les cousins et cousines étant des frères et sœurs. Les règles de parenté et matrimoniales assurent un gouvernement de la société par consensus au niveau immédiat car chacun sait comment il doit agir à partir du moment où il a catégorisé les autres.
Les populations, au lieu d’être organisées hiérarchiquement, le sont dans l’espace. Elles sont fondées sur l’échange d’objets fabriqués (voir photo ci-dessous).
Pendant près d’un siècle, le seul moyen de compréhension entre les Européens et les Océaniens était la Bible car l’essentiel du personnel européen était anglo-saxon, protestant et avait été élevé dans la connaissance de la Bible et de l’Ancien Testament. Ils cherchaient des modèles d’interprétation de ce qu’ils voyaient dans le livre des Juges et celui des Rois.
La constitution de la royauté des Israël avec David et Salomon servit de modèle. On vit se construire, sous la pression des missionnaires protestants et catholiques, des communautés chrétiennes.
Puis les gens se sont mis à commercer avec les européens (bois de santal, biche de mer considérée comme aphrodisiaque, noix de coco, etc.).

Il y eut une très grande adaptation surtout de la part des sociétés les plus organisées qui essayèrent de tirer parti de la présence européenne.
L’ethnologie aujourd’hui consiste à voir ce qu’était la situation dès l’époque où l’on peut la connaître par la tradition orale, les archives, etc., voir ce qui s’est passé depuis et comprendre les raisons des comportements d’aujourd’hui.
Monsieur Guiart termina son exposé par la projection de diapositives sur les Iles Fidji, la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Calédonie …

ANNEXE 1
L’ETHNOLOGIE FRANÇAISE
Bien que l’essor des sciences ethnologiques en France se soit surtout affirmé à partir des années trente, l’inventaire des œuvres réalisées avant cette date n’en est pas moins très riche ; la différence est que l’ethnologie, après 1930, devient de plus en plus le travail de professionnels, alors qu’avant cette date, elle a été faite par des chercheurs appartenant à d’autres disciplines ou par des « amateurs ». Cette ethnologie française du premier tiers du siècle a été faite, d’une part à partir de la philosophie, d’autre part à partir de l’action ; ceux qui venaient de la spéculation, attirés par le goût du concret et du réel vérifiable et ceux qui venaient de l’entreprise missionnaire ou administrative, attirés par le besoin de la connaissance désintéressée et le désir d’une mise en ordre scientifique de leurs constats empiriques, se sont rencontrés à mi-chemin.
1. – L’ethnologie des philosophes et des sociologues
La caractéristique commune de ces chercheurs est qu’ils n’ont pas connu le terrain (Durkheim, Boughé, Lévy-Bruhl, Mauss).
2. – L’ethnologie des praticiens
Paul Rivet, médecin, titulaire de la chaire d’anthropologie du Muséum, fut le créateur du Musée de l’Homme, qu’il conçut avec Lucien Lévy-Bruhl et Marcel Mauss et réalisa.
Rivet fut à la fois un anthropologue, un américaniste qui a travaillé en linguistique, en archéologie et en ethnologie générale, enfin un animateur, qui a été à l’origine de nombreux programmes de recherche.
Marcel Granet séjourna quelques années en Chine.
Parmi les missionnaires, administrateurs ou officiers, on peut citer : Leenhardt, Delafesse et Monteil.
ANNEXE II
QUAND LES BIOLOGISTES ÉLARGISSENT LE CHAMP DES ETHNOLOGUES
Témoignages du Professeur Jean Bernard dans son ouvrage « le sang et l’histoire ».
1. – « En 1952, j’ai le bonheur, pendant quelques jours, de visiter Rio de Janeiro avec Paul Rivet. Paul Rivet est alors âgé de 76 ans. Il a créé le Musée de l’Homme. Il a aussi créé l’anthropologie de l’Amérique indienne. Paul Rivet évoque son premier voyage en Amérique du Sud. C’est en 1900. Il est médecin sous-lieutenant, ou plutôt, comme on disait alors, médecin aide-major de deuxième classe, terminant ses études à l’École de Santé militaire de Lyon. Il est désigné comme médecin de l’expédition française qui va mesurer le mètre à l’Équateur. Paul Rivet, devenu grand anthropologue, s’est éloigné de la médecine, mais est resté médecin. Il m’interroge. Il souhaite connaître les progrès de l’hématologie. Cependant, à l’ombre des arbres centenaires, j’apprends l’histoire lointaine de l’Amérique du Sud … Anthropologie, ethnologie, hématologie ne cessent de s’entrelacer au long des entretiens. Quelques années plus tard, les travaux des hématologues confirment, avec éclat, la haute valeur de la plupart des hypothèses de Paul Rivet ».
2. – En 1978, Jacques Ruffié va étudier les Ainu dans l’Ile d’Hokkaido.
Que sont réellement les Ainu ? Blancs ou jaunes ? D’où viennent-ils ? Les controverses ouvertes par les descriptions de La Pérouse se poursuivent depuis deux cents ans.
La teinte claire de la peau, la pilosité, la forme des yeux, tous ces traits si différents de ceux des Japonais, sont invoqués par ceux qui affirment que les Ainu sont des Blancs, des Européens.
Cette thèse est encore soutenue par le savant japonais Kodama en 1970.
La langue des Ainu ne se rattache à aucun dialecte connu d’Asie.
Les études du sang des Ainu, l’hématologie ont permis de répondre aux questions posées, de classer les Ainu.
Ainsi, l’hématologie est formelle ; les Ainu ne sont pas des Blancs. Ils sont, très vraisemblablement, des Asiatiques différents des Japonais actuels, de vieux Asiatiques. Ils sont probablement les derniers survivants des populations qui peuplèrent l’Asie Orientale avant l’arrivée, à une date relativement récente, des Mongoloïdes proprement dits (les Jaunes actuels) différenciés sur les plateaux d’Asie Centrale au cours de la dernière glaciation.
3. – En 1971, Jean Dausset décide d’aller étudier les groupes sanguins et plus particulièrement les groupes HLA de l’Ile de Pâques. Avec patience, Jean Dausset, en quelques semaines, accomplit sa mission. Les résultats sont les suivants :
Le sang des Pascuans ressemble au sang des polynésiens et, dans une certaine mesure, au sang de certaines populations indiennes d’Amérique du Sud. Il est différent et du sang des Mélanésiens et du sang de nombreux autres Amérindiens qui sont très proches des Mongols du Nord-Est de l’Asie.
ANNEXE III
JEAN GUIART ET L’ART DU SEPIK
L’ouvrage de Jean Guiart « L’Océanie » a servi de référence l’Encyclopédie « Civilisation peuples et Mondes ».
Nous en tirons les extraits suivants :
1. – La Vallée du Sepik.
Dans l’art papou, une place particulière doit être faite à la région de la vallée du Sepik, vaste zone humide, à la fois montagneuse et marécageuse, où le Sepik et ses affluents constituent un réseau commode de communication. Cette facilité de contacts rend compte sans doute de la riche variété de l’art du Sepik, variété inhabituelle dans les arts dits « primitifs » où les styles se limitent généralement des formes peu nombreuses et permanentes. Au Sepik, les visages sont allongés, ronds ou en losange ; les yeux sont représentés par des points, des fentes, des cercles, ou des surfaces ovales. L’intérêt très grand que portent les habitants du bassin du Sepik à ce que nous appelons des objets d’art les conduit à en acquérir ; comme ce sont le plus souvent des objets rituels, liés des chants et des danses, ils prennent possession de l’ensemble, la chose et la formule, et ils enrichissent ainsi leurs propres cérémonies ; il arrive que le chant, parfois incompréhensible au nouvel acquéreur, soit abandonné et qu’un objet sacré dans un groupe soit profane dans un autre.
Divers par ses formes, l’art du Sepik est aussi abondant. Jean Guiart compare la région à une véritable usine qui a produit depuis un siècle des dizaines de milliers de pièces. Et il s’interroge sur la fécondité artistique de ces hommes dont l’espérance de vie atteignait à peine trente ans ; pourquoi apporter tant de soin à créer des œuvres fragiles et éphémères alors que la vie adulte était si brève ? Justement parce qu’elle était brève, répond Jean Guiart. Une belle pièce était exposée en public et conférait à son possesseur un haut prestige qui lui attirait envie et haine. Parce que le temps était compté, « le triomphe d’un jour valait la peine d’être goûté ».
2. – Le triangle polynésien.
La Polynésie constitue une province distincte, immense d’ailleurs, puisqu’elle forme un triangle dont les trois sommets sont la Nouvelle-Zélande, Hawaii, et l’Ile de Pâques.
Ce triangle est sans doute la dernière région du monde qu’occupa l’espèce humaine.
L’origine de ces migrations est l’Indonésie, et les premiers départs sont situés un millénaire environ av. J.-C. Les premières vagues d’hommes bruns se dirigèrent vers la Mélanésie voisine habitée par les populations noires de Papous et de Mélanésiens. Certains nouveaux venus s’y arrêtèrent, et leurs descendants se perdirent dans les groupes déjà établis ; d’autres continuèrent vers l’est et abordèrent aux Iles Fiji, en Polynésie centrale et les insatisfaits poussèrent jusqu’aux Iles Marquises. Par rapport à la Mélanésie, les Iles Polynésiennes présentaient le double avantage d’être habitées et plus salubres.
Ce bref aperçu de l’histoire probable des populations polynésiennes met en lumière deux faits importants : leur communauté d’origine, la richesse de l’héritage culturel dont ils disposaient lorsqu’ils ont migré dans les Iles du Pacifique. Avant leur départ d’Indonésie, les influences des grandes civilisations de l’Inde et de la Chine s’y faisaient déjà sentir.
Jean Guiart fait remarquer qu’aux formes les plus raffinées d’organisation sociale ou religieuse, correspond un art plastique presque inexistant : à Tonga, à Samoa, à Tahiti. Mais, ajoute-t-il, ce n’est pas une règle générale puisque la société hawaiienne à castes a produit de merveilleuses sculptures.
Découvrez + de 1100 textes des conférences du CDI sur le site du CDI de Garches
Vos commentaires et vos conseils contribuent à l’amélioration de nos parutions.
Vous disposez de l’espace « COMMENTAIRES » ci-dessous pour les exprimer.
Merci et à bientôt pour votre prochaine visite.

Laisser un commentaire