Thèmes : Géographie, Géopolitique, Histoire.
Conférence du 14 janvier 2003
Par Claude DARRAS. Président de la Société Française d’Optique Physiologique, Rédacteur d’Optique Physiologique pour la revue Coup d’œil, Chevalier de l’Ordre National du Mérite et des Palmes Académiques et ancien Vice président du CDI de Garches.
La première conférence a raconté les exploits – au XVI° siècle – de CARTIER et de ses compagnons pour reconnaître les terres situées le long des rives du Saint-Laurent. On espérait, d’une part découvrir un passage vers l’ouest, et d’autre part trouver des richesses comme celles que les Espagnols et les Portugais ramenaient du reste de l’Amérique. On vous a dit combien étaient bons les rapports des Français avec les tribus des Montagnais et des Algonquins, ce qui a rendu moins pénibles leurs essais de passer sur place les hivers très rigoureux de ces contrées. Mais faute de ramener en France de l’or et des pierres précieuses, Cartier n’eut pas un grand soutien du pouvoir royal. Les seules marchandises de valeur qui venaient du Canada étaient des fourrures et des pelleteries que l’on échangeait avec les indiens.
La deuxième conférence fut consacrée à l’histoire de la Nouvelle France au XVII° siècle. CHAMPLAIN réussit à installer une colonie permanente et à fonder de vraies villes, comme Québec et Montréal. Dès cette époque il y avait un trafic régulier de bateaux qui faisaient la navette entre la France et le Canada. L’Atlantique était déjà très fréquenté : il y avait des caravelles, souvent de petite taille, qui amenaient des colons et des provisions puis rapportaient en Europe des peaux et des fourrures ; on comptait aussi un grand nombre de pêcheurs qui se rendaient sur les bancs de Terre-Neuve qui étaient très poissonneux.
Après la mort de CHAMPLAIN, en 1635, la colonie végéta quelque peu mais continuait à se développer. Puis COLBERT décida Louis XIV de porter ses efforts sur le Canada. On se dota d’une solide marine et l’on envoya des gouverneurs efficaces : d’abord Jean TALON, puis FRONTENAC. Une des difficultés, sur place, venaient des Iroquois, qu’on avait bien du mal à maintenir sur leur territoire du sud. Les missionnaires qui partaient loin de leurs bases avaient peu de chance de survivre, alors que ceux qui restaient avec les tribus amies, les Hurons en particulier, menaient une vie tranquille. Mais ce qui était bien plus dangereux, c’étaient les attaques des Anglais qui voulaient conquérir cette Belle Province que les Français avaient tant de mal à coloniser (carte 19). Il faut rappeler qu’en 1635, on n’y dénombrait que cinq cents colons alors qu’ils y en avaient plus de deux mille en Nouvelle-Angleterre. Le déséquilibre ne fit que s’accentuer puisqu’en 1716 nous ne pouvions réunir seulement que 4.500 hommes en état de porter les armes, contre 60. 000 dans les colonies anglaises. Un rapport de 1 à 13.

Forts de leur nombre, les Anglais et leurs alliés iroquois ne cessent d’attaquer les terres occupées par les Français et ne connaissent l’échec que devant Québec, la seule ville fortifiée du Canada. La situation de l’Amérique dépend aussi des évènements européens : le traité de Ryswick, en 1697, limitait les possessions Françaises et anglaises comme le montre la carte. Nous verrons tout à l’heure que le traite d’Utrecht, en 1713, réduira encore notre territoire.
C’est donc sur cette image de la Nouvelle France mutilée que s’était achevée notre conférence de l’année dernière.
Il nous reste à raconter l’histoire du Canada jusqu’à la fin du XVIII° siècle … et ce n’est pas un récit facile ! D’abord parce qu’une grande quantité d’évènements à l’échelle mondiale vont influencer l’existence de notre colonie. Ensuite, parce que la politique de la France a manqué de cohérence, le moins qu’on puisse en dire ! Malgré les imbroglios des situations qui vont se succéder, nous allons essayer d’être clairs et … pas ennuyeux. C’est ainsi qu’on ne va pas s’attarder sur les grands évènements historiques que vous pouvez trouver dans n’importe quel livre d’histoire. Par contre nous allons raconter les aventures de personnages pittoresques, qui sont méconnus pour beaucoup d’entre eux.
Voyons d’abord ce qui se passe au Canada : nous sommes en 1698, le Gouverneur FRONTENAC meurt à Québec. Il est remplacé par Hector de CALLIERES dont le frère, François, négocia le Traité de Ryswick qui nous permit de garder nos territoires pendant quelques temps. A cette époque fut construit le fort de Louisbourg (carte 20) sur l’Île Royale. Il constituait une place stratégique importante devant l’entrée du Saint-Laurent.

Enfin, en 1701, un traité de paix solennel est conclu avec les Iroquois, grâce aux efforts de Le MOYNE D’IBERVILLE qui, rappelez-vous, s’était illustré déjà dans la Baie d’Hudson aux dépens des Anglais. Il avait été aidé par quelques chefs indiens, dont certains étaient convertis au catholicisme, tel le chef Huron, KONDIARONK, dit LE RAT, qui se fit notre ambassadeur auprès des diverses tribus. Hélas, il mourut au cours des transactions et fut enterré en grandes pompes en l’église de Montréal. Sur sa tombe on pouvait lire cette inscription : « Cy gît Le Rat, chef Huron ».
Les négociations étant achevées avec les tribus indiennes, il fut décidé d’organiser, le 4 août, une grande cérémonie pour célébrer la paix. Toutes les tribus étaient représentées : pour sceller le Traité, trente et un colliers furent distribués aux chefs des diverses nations indiennes. Chacun d’eux prononça un discours, traduit par les missionnaires qui connaissaient leur dialecte. Pour ces circonstances exceptionnelles, les chefs avaient revêtu leurs plus beaux ornements dont certains étaient étranges, voire cocasses : tel le chef OUTAGAMIS qui s’était peint le visage en rouge et avait mis sur sa tête une perruque poudrée, pour faire honneur au gouverneur. L’effet était tellement comique, que malgré le désir des Français de garder leur sérieux, tous éclatèrent de rire ! On eut très peur de l’incident diplomatique. Mais ces quolibets ne déconcertèrent pas OUTAGAMIS qui ôta sa perruque et prononça son discours sans embarras. Ils affirmèrent tous qu’ils sacrifiaient leurs intérêts particuliers à la paix générale. Pour confirmer le traité, Monsieur de CALLIERES alluma le calumet qui passa ensuite de mains en mains (on devrait dire de bouches en bouches !). De nombreux cadeaux furent distribués à tous les délégués.
Ce traité eut une influence considérable sur toutes les nations indigènes. La preuve : il ne sera pas violé pendant un demi-siècle. Le Gouverneur CALLIERES meurt le 26 mai 1703. Il est remplacé par le Marquis de VANDREUIL. La colonie peut espérer se développer calmement.
Effectivement les rives du Saint-Laurent connurent quelques années de paix, mais c’est en Acadie que les Anglais attaquèrent les positions françaises (carte 20). La population de cette province avait été bouleversée par l’arrivée massive des réfugiés indiens Abénaquis. Ceux-ci avaient été chassés des territoires de la Nouvelle Angleterre car leurs tribus, converties au catholicisme, restaient fidèles aux Français. Ils étaient persécutés par les Anglais et, pour se venger, semaient la terreur dans les villages occupés par les protestants. Ils s’étaient donc repliés à l’est du lac Champlain mais, de leurs nouvelles bases, ils continuaient de mener des raids dans le Massachusetts.
Les Anglais décidèrent de les mettre à raison définitivement. C’était, en plus, pour eux une bonne occasion de s’emparer de toute l’Acadie. Ils préparèrent donc leur attaque, mais pas assez discrètement. Car, prévenu de leurs intentions, de VANDREUIL, au cours de l’hiver 1703-1704, envoya d’urgence des renforts : un commando de 250 hommes, bien entraînés, qui traversèrent à la raquette les bois enneigés. Aussitôt sur place ils mirent en déroute les troupes anglaises qui ne s’attendaient pas à des adversaires si déterminés. 120 prisonniers furent emmenés à Montréal où ils furent bien traités, contrairement à ce qui se passait à Boston pour les prisonniers canadiens qui y subissaient les plus mauvais traitements.
Au printemps 1704, les Anglais préparèrent leur vengeance. Le 2 juillet, une flotte de vingt-deux bâtiments apparaît devant Port-Royal et débarque des troupes. Elles détruisent toutes les habitations qui étaient au bord de la mer, et commencent le siège de la ville.
Mais celle-ci non seulement se défend bien, mais repousse les Anglais jusqu’à la mer, sans empêcher ceux-ci de s’embarquer avec, comme prisonniers, une cinquantaine de vieillards, de femmes et d’enfants qu’ils emmenèrent à Boston.
Les années suivantes, les Abénaquis renouvelèrent avec plus d’audace leurs incursions dans les villages anglais, leurs anciens territoires. Ils étaient dirigés par un français dont les Anglais conservèrent longtemps un terrifiant souvenir : le baron de SAINT-CASTIN. C’est un personnage extraordinaire : d’origine béarnaise, Capitaine des armées royales, il vint s’établir en Acadie vers 1670. Il y construisit un fort, à Pentagoet, sur les bords de la rivière Penobscot, en face Port-Royal qui se trouve de l’autre côté de la Baie de Fundy. Il épousa la fille d’un chef Abénaquis. Pendant trente ans, grâce à son courage et sa science des combats, il repoussa toutes les attaques dirigées sur l’Acadie. Principalement celle du 6 juin 1707 qui fut commandée par le colonel MARCH. Vingt-quatre vaisseaux portant deux mille hommes de troupe entrent dans la baie de Fundy, et mettent encore une fois le siège devant Port-Royal. Le gouverneur, Monsieur de SUBERCASE, se défend vaillamment, le fort est bien armé et les munitions ne manquent pas. SAINT-CASTIN est alerte, il traverse la Baie et arrive avec ses guerriers Abénaquis ; il prend à revers les Anglais et met leur troupe en déroute. Elles réembarquent en catastrophe et se sauvent piteusement.
Le plus drôle de l’affaire, c’est qu’à Boston on était tellement persuadé du succès de l’expédition qu’on avait commencé les réjouissances en l’honneur de la prise de Port-Royal. La ville était décorée et les discours étaient prêts pour accueillir les héros ! La fureur de la population fut telle que MARCH évita de revenir à Boston où il risquait d’être lynché. Cependant, comme il avait des amis bien placés, les autorités lui gardent quand même leur confiance : sur les ordres de la Reine d’Angleterre, il lui fut ordonné de recommencer une nouvelle attaque. On lui donne des renforts et il repart vers Port-Royal en août 1707, seulement deux mois après son échec. MARCH débarque avec ses troupes le 21, et mettent encore à feu et à sang les environs de Port-Royal. Que croyez-vous qu’il arriva ? Une fois de plus, SAINT-CASTIN et ses troupes indiennes arrivent en vitesse, infligent une raclée aux Anglais qui, comme deux mois auparavant, réembarquent le 31, laissant de nombreux morts sur le terrain. A tel point que les Français mirent une semaine à enterrer les cadavres que l’on trouvait un peu partout. MARCH, comme l’autre fois évita de revenir à Boston ! On n’entendit plus parler de lui …
En 1708, SAINT-CASTIN revient en France pour recueillir un héritage, laissant le fort à son fils aîné. En 1722 celui-ci sera fait prisonnier par trahison (on vous dira comment tout à l’heure), jeté dans les cachots de Boston puis envoyé en Angleterre. Là, il réussira à s’évader, repassera en France pour trouver son père mourant. Il reviendra en Acadie, en 1731, et achèvera sa vie dans la tribu qui l’avait vu naître. Il y aurait encore dans la région des descendants portant le nom de Saint-Castin.
Revenons à Port-Royal. On est en 1707, la ville est encore Française, victorieuse mais épuisée par les deux combats qu’elle a menés. Monsieur de SUBERCASE apprend que les Anglais n’ont pas renoncé à s’emparer de l’Acadie et qu’il se préparent à un assaut qu’ils veulent définitif. Pour cela ils rassemblent une formidable expédition : en 1710, le 5 octobre, cinquante et un vaisseaux arrivent sous les ordres du général NICOLSON. Ils débarquent dix mille hommes le lendemain. Devant une telle force, de SUBERCASE décide de résister à l’abri des fortifications laissant les Anglais dévaster, encore une fois, la campagne environnante. Mais SAINT-CASTIN n’est plus là pour porter secours. Aussi, n’ayant plus de munitions, les Français se rendent le 16 octobre. Comme ils n’ont plus de vivres, les Anglais sont obligés de nourrir les cent cinquante-six hommes survivants. Il restait par contre beaucoup de canons. Alors se passe un marchandage étrange : Monsieur de SUBERCASE vendit les canons au général anglais pour acquitter les dettes qu’il avait personnellement contractées au nom du roi !
Cette fois, les Anglais s’installent à Port-Royal et, en l’honneur de la reine ANNE, ils donnent à la ville le nom d’Annapolis-Royal, qu’elle a gardé depuis. Toute la région est maintenant un Parc Historique, ce qui prouve que les combats qui se passèrent à cette époque ont laissé un souvenir marquant.
Fier de son succès, le général NICOLSON revient à Londres pour persuader la Reine de l’urgence de s’emparer de Québec, d’autant plus que la France, occupée par les problèmes européens, était privée de ressources et ne pouvait pas aider les canadiens, si l’on menait contre eux une attaque de grande envergure.
Le ministère de Londres se rallia volontiers à la proposition d’une expédition contre la Nouvelle France. Les préparatifs furent vivement menés et on fit ce qu’il faut pour disposer d’une force redoutable. C’est ainsi qu’on vit partir soixante-dix-sept navires de guerre et de transport sous les ordres de l’amiral WALKER. On comptait sept régiments de vétérans qui avaient combattu en Europe et un bataillon de soldats de marine. Arrivés à Boston l’amiral complète le corps expéditionnaire par deux mille miliciens, ce qui faisait une troupe de dix mille soldats, en plus des équipages de marins. L’armée, car c’était une véritable armée, était commandée par le brigadier-général HILL. Celui-ci était un familier de la reine ANNE.
Par ailleurs le général NICOLSON, revenu à Boston, avait reçu l’ordre d’envahir le Canada, par voie de terre, pour réaliser une double invasion. Il avait à sa disposition quatre mille soldats réguliers et six cents indiens alliés des Anglais. C’est donc près de 15.000 hommes qui s’apprêtaient à envahir le Canada. Laguerre se présentait tellement bien que lord BOLINGBROCKE, un des chefs du parti au pouvoir, écrivait à la reine : « Vous pouvez être assurée que nous sommes dès maintenant maîtres de toute l’Amérique Septentrionale. »
Le 30 juillet 1711, l’amiral WALKER partait de Boston à bord de « l’Edgar », vaisseau de soixante-dix canons, suivi de tous les bateaux, poussés par un bon vent de sud-est.
De tels préparatifs ne pouvaient pas passer inaperçus des Français. Monsieur de VANDREUIL décide se battre, organise très sérieusement la défense : comme il ne dispose que de petits navires faiblement armés, il renforce les fortifications de Québec, place cent canons sur les remparts et mobilise une milice. De plus huit cents indiens se disent prêts à venir en renfort. Les tribus et les villages, le long du Saint-Laurent, sont en état d’alerte et un détachement sous les ordres de Le MOYNE DE LONGUEIL part observer l’ennemi du côté de Chambly (carte 21). Ainsi on attendait l’anglais de pied ferme … et, c’est à peine croyable ! toutes ces dispositions furent inutiles !

Écoutez la suite : l’amiral WALKER, faisant route vers l’estuaire du Saint-Laurent, est rejoint par une frégate – le « Chester » – qui, quelques jours avant, avait capturé un bâtiment français – le »Neptune » de 120 tonneaux – qui amenait à Québec soixante-dix soldats en renfort. Le capitaine, nommé PARADIS, était un vieux loup de mer qui en était à son quarantième voyage au Canada. Il connaissait parfaitement les difficultés de la navigation pour remonter le fleuve avec ses courants contraires, ses vents imprévisibles, ses îles, ses roches et ses dangereux bancs de sables. L’amiral anglais crut bien faire de prendre cet homme à son bord et de lui promettre une forte récompense s’il voulait bien piloter la flotte jusqu’à Tadoussac. Le capitaine PARADIS accepta …
Et alors, que se passe-t-il ? Voilà que, quoiqu’en été, le 22 août, une terrible tempête se lève, dispersant les navires qui pourtant avaient la consigne de rester groupés. A tel point que l’amiral donne l’ordre, assez surprenant, de tirer à boulets sur les transports de troupe qui s’éparpillent parce qu’ils sont moins manœuvrables. Puis à cause d’un brouillard épais, rendant la visibilité nulle, plusieurs navires s’échouent, d’autres chavirent, sombrant corps et biens. Le vaisseau-amiral, qui était parti en tête, se trouve séparé de son escadre ; il revient en arrière et découvre l’ampleur du désastre. Sur l’Île aux Œufs, île sauvage et inhabitée, huit gros transports de troupes se sont brisés. On arrive à sauver quelques marins survivants sans trop s’occuper des soldats. Ceux qui sont tombés à l’eau sont morts car les eaux du Saint-Laurent sont très froides, même en été, quant aux autres, ils restent sur l’île sans ressources.
WALKER, quand la mer est devenue plus calme, réunit les navires qui restent et tient un conseil de guerre avec les commandants. Ceux-ci sont d’avis qu’on ne peut remonter le fleuve sans risque et surtout qu’il est imprudent de tenter un débarquement, maintenant que leurs forces sont décimées. D’autant qu’ils ne faisaient pas confiance au capitaine PARADIS pour les mener à Québec … ce en quoi ils n’avaient pas tort !
Alors ils reviennent, s’arrêtent au Cap Breton, dans la baie des Espagnols et profitent de cette escale pour réparer les bateaux. Sur le rivage ils osent planter une croix pour marquer leur passage afin que cette terre soit considérée comme une possession anglaise. Enfin ils repartent… mais leurs malheurs ne sont pas terminés : une frégate de trente-six canons se perd dans le golfe, puis trois transports de troupes chavirent. Et voilà qu’arrive en rade de Portsmouth le vaisseau « Edgar », qui n’avait plus l’amiral à son bord, prend feu et explose, disparaissant totalement avec ses 470 hommes, marins et soldats.
WALKER est rendu responsable de cet échec : il est rayé de la liste des amiraux, privé de sa solde, assailli d’injures à son retour en Angleterre. Il doit se réfugier aux Barbades puis en Caroline où il mourut en 1725.
A Québec, quand on apprit la nouvelle on affréta quelques navires pour aller voir ce qui restait à l’Île aux Œufs. On découvre un spectacle épouvantable : plus de deux mille cadavres jonchent le sol de l’île et parmi eux beaucoup de femmes, ce qui surprend les Français. L’explication c’est que les Anglais, tellement persuadés de la réussite de leur conquête, avaient distribués déjà les emplois administratifs et que les préposés étaient venus avec leur famille et leurs domestiques !
La vue de tant de morts est affreuse et la puanteur insupportable. Par contre le butin fut énorme, on chargea cinq navires de matériel récupéré : des armes, des meubles, de la vaisselle, des matériaux maritimes en très grande quantité. Pendant un an on ramena des trésors. Tous les canadiens et les indiens en profitèrent.
L’aventure terrible de cette expédition manquée mérite quand même une certaine réflexion : effectivement on sait que, depuis près de deux siècles, les navires Français allaient et venaient dans l’estuaire du Saint-Laurent, puis remontaient le fleuve au moins jusqu’aux rapides de Lachine après Montréal. Or aucune catastrophe marine majeure n’est signalée dans les annales dont nous disposons pour raconter cette histoire. Les Anglais ont eu vraiment une malchance incroyable ! Ils ont eu contre eux trois circonstances : d’abord ils ont subi une imprévisible tempête, exceptionnelle en été. Puis ils se sont trouvés en plein brouillard dans une zone où il faut pouvoir surveiller tous les obstacles. Enfin, folie de leur part, ils ont fait confiance à un prisonnier, le capitaine Français PARADIS, pour les guider dans ces dangereux parages !
Pour les canadiens et leurs amis indiens, cet évènement fut un miracle et ils remercièrent Dieu de les avoir sauvés d’une guerre qui aurait fait beaucoup de victimes. La déroute des anglais fit plus de conversions que les discours des missionnaires !
Restaient les troupes du général NICHOLSON, qui devaient attaquer par les terres, à partir du lac Michigan (carte 22). Son expédition prit du retard puis, prévenu du désastre de l’escadre de WALKER, il n’osa pas se heurter aux forces Françaises qui étaient intactes. Alors, histoire de nous créer un maximum d’ennuis, il essaya – loin de Montréal – de convaincre les Iroquois du sud de nous déclarer la guerre. Mais ils refusèrent de trahir leur parole. Devant leur attitude hostile, le général se rendit compte qu’il n’avait pas intérêt à insister. Il réussit cependant à persuader une autre tribu de s’emparer du fort de Detroit. C’étaient des indiens OUTAGAMIS qui se faisaient appeler les « Renards » ; ils étaient de véritables brigands, détestés de toutes les autres peuplades.

Ces Renards, armés par les anglais, attaquèrent le fort qui était commandé le sieur DUBUISSON. Comme il n’était entouré que de tribus amies, celui-ci n’avait seulement besoin que d’une vingtaine d’hommes armés à sa disposition. Il n’avait donc aucune chance de tenir plusieurs jours de siège, malgré ses deux ou trois canons. Aussitôt il envoie, de nuit, un indien, qui résidait au fort, pour chercher des secours. Il arrive à éviter les Renards qui encerclent les Français et prévient les chefs alliés. Une troupe arrive toute vitesse : elle compte six cents hommes, Hurons, Outaouais, Sakis, etc. tous heureux d’en découdre avec ces salopards de Renards. Le fort est vite libéré et les Renards se sauvent. On les poursuit, ils se retranchent dans un de leur villages, puis dans un autre, mieux défendu par de hautes palissades. Ce sont eux maintenant qui sont assiégés. On amène un canon et la position est enlevée. Plus de deux mille Renards périrent et les survivants se tinrent tranquilles pendant des années. Quant à NICOLSON et ses troupes, sans se mêler à la bataille, ils se retirèrent discrètement et, sans gloire, revinrent à Boston.
Dans ces mêmes années, les Français décidèrent de libérer Terre-Neuve qui était occupée par les Anglais (carte 23). Ils s’en servaient comme base pour attaquer nos bateaux qui passaient près de l’île soit pour pécher, soit pour aller au Canada. Le 15 janvier 1705, en plein hiver, Monsieur de SUBERCASE partit de Québec avec 450 hommes vigoureux et accoutumés aux conditions climatiques de la région. Chaque soldat partait avec vingt jours de vivres, ses armes et munitions et une couverture. Il débarqua dans la baie de Plaisance qu’il savait peu défendue. De fait il ne rencontra pas de résistance de la part de la ville. Il faut dire que l’île était peu peuplée et les habitants ne se trouvaient que dans les villages dont seulement quelques-uns étaient fortifiés. On marcha jusqu’à un autre hameau dont les habitants surpris et effrayes ne résistèrent pas. Puis la petite armée se dirigea vers Saint-Jean, bien défendu par deux forts. L’attaque échoua devant les canons anglais et une quinzaine de Français furent tués. Les nôtres n’insistèrent pas, faute d’armes suffisantes et revinrent vers la côte, non sans ravager les villages de Bonaviste et de Carboniere. Ils avaient eu le temps de bien repérer les fortifications de Saint-Jean.

SUBERCASE revient à Port-Royal qui était encore occupé par les Français. Nous avons vu qu’il en a été nommé gouverneur. Un de ses lieutenants, Monsieur de SAINT-OVIDE, décide de recommencer, à ses frais, la campagne contre Saint-Jean. Il recrute 120 habitants de la ville, indiens et colons, ainsi que 20 soldats venus de l’Acadie et 24 hommes de la garnison. Fin décembre ils débarquent et arrivent à quatre lieux de Saint-Jean, le 1er janvier 1709. Instruit par SUBERCASE de la disposition des fortifications, deux heures avant le lever du jour, il fait franchir une palissade mal gardée. La surprise est totale, les Anglais se défendent comme ils peuvent, blessant une dizaine d’hommes. Puis il se réfugient dans un deuxième fort pour se mettre à l’abri. SAINT-OVIDE et ses hommes pénètrent dans la place en même temps qu’eux, avant qu’ils aient pu se barricader. Devant une telle impétuosité la garnison se rend. On découvre que l’armement comptait dix-huit canons et vingt-quatre mortiers. Heureusement que la vivacité des assaillants a empêché les anglais de s’en servir.
Un troisième fort se rend après deux jours de bataille. Mais le supérieur de SAINT-OVIDE, Monsieur de COSTEBELLE, contre l’avis de son lieutenant, estime que nous n’avons pas assez d’hommes pour occuper la région. Il donne l’ordre de détruire les forts, de saisir tout l’armement et de réembarquer, en laissant une petite garnison Plaisance. Le commerce des Anglais sur les côtes de Terre-Neuve était momentanément ruiné. Quelques années plus tard ils revinrent et à nouveau occupèrent les lieux.
Toutes ces histoires que nous venons de raconter montre que nous étions tout fait capables de défendre la colonie. Nous avions perdu Port-Royal, mais avec une aide militaire convenable nous aurions conservé toutes nos positions. Les Anglais étaient bien convaincus de nos capacités. Écoutez cet extrait d’un rapport que l’assemblée de la Nouvelle-York a adressé à la reine Anne, en 1709 :
« Si les Français, après avoir gagné peu à peu les nations sauvages, se jettent sur nos colonies, il sera presque impossible aux forces que la Grande Bretagne pourra envoyer contre eux de les vaincre ou de les réduire. »
Hélas, alors qu’en Amérique du Nord, nous pouvions être maîtres de la situation, les puissances rivales d’Europe, épuisées par les guerres, en arrivaient à traiter. Malgré la victoire de Denain, remportée par le Maréchal de VILLARS, ce qui facilita les négociations, le Traité d’Utrecht est signé. La France conservait une partie de la Flandre, Lille, Maubeuge et quelques villes du Nord. Mais on sacrifiait nos possessions du Canada : (carte 24) on perdait l’Acadie, la Baie d’Hudson, le port de Plaisance et toute l’Île de Terre-Neuve. On nous laissait quand même le droit de pêcher et de sécher le poisson sur une petite zone entre le cap Bonaviste et la Pointe Riche, au Nord. On gardait l’île de Cap-Breton avec sa ville fortifiée de Louisbourg et toutes celles de la Baie du Saint-Laurent. Nous pouvions encore circuler dans le golfe. Par contre cinq cantons iroquois étaient considérés comme appartenant à la Grande Bretagne … disposition que les indiens contestèrent pendant des années. Ceux-ci ne pouvaient pas en effet comprendre comment on pouvait être gagnant sur le terrain et perdant sur le tapis vert !

Ainsi, ce que l’Angleterre n’avait pas réussi à conquérir par les armes, elle l’obtint par l’indifférence de nos représentants. L’Acadie devint la Nouvelle-Écosse et les Britanniques commencèrent une colonisation très organisée et agressive. Les Français qui habitaient encore la région, depuis plusieurs générations, ainsi que leurs allies Abénaquis, n’avaient pas été avertis des conditions du Traité. Ce sont les Anglais qui leur annoncèrent que Louis XIV les avait abandonnés et que c’étaient eux les nouveaux maîtres. Très surpris, les colons ne voulurent pas les croire ! Ils envoyèrent à Boston des émissaires, en délégation, pour en avoir confirmation et savoir quelle sera leur nouvelle situation dans des terres devenues britanniques. On les fit prisonniers dès leur arrivée et on informa leur famille qu’on les gardait en otages, qu’ils seraient libérés contre rançon ! Les colons et les Abénaquis, conseillés par un missionnaire, le Père RASLE, afin de libérer leurs députés, rassemblent cette rançon. Cinq notables viennent la verser mais ils se retrouvent en prison eux aussi. Alors vous imaginez que les Acadiens se révoltent et menacent les villages anglais. Ils ont à leur tête le baron de SAINT-CASTIN, le fils, qui, las de cette guérilla, décide de trouver une solution amiable à la cohabitation. On ne pouvait pas continuer à se disputer éternellement !
C’est ainsi que survint l’incident que nous avons évoqué précédemment : pour négocier avec lui, les Anglais envoient un officier que SAINT-CASTIN connaissait bien. Il arrive avec un navire devant le village où habitait le Français et envoya à terre un de ses hommes pour inviter SAINT-CASTIN à une collation. Celui-ci, sans méfiance, monte à bord, et le bateau appareille aussitôt pour Boston où il est incarcéré. On sait la suite …
Restait le Père RASLE, dont l’influence était considérable chez les ABÉNAQUIS chez qui il vivait depuis plus de trente ans. Les indiens lui étaient fidèles et refusaient évidemment de se convertir au protestantisme. Sachant combien il était détesté des Anglais, le gouverneur lui avait proposé de revenir à Québec. Mais il avait refusé, voulant rester au milieu de la tribu qui l’avait adopté.
Il fut promis 25.000 francs à celui qui le livrerait aux nouvelles autorités. Cette infamie ne fit qu’inspirer un profond dégoût pour ceux qui faisaient une telle proposition. Alors on envoya une petite troupe pour s’emparer du missionnaire. Mais les indiens le cachèrent dans un coin abrité et on ne le trouva pas. Une autre expédition fut organisée : elle comportait 300 hommes armés qui attaquèrent le village en tirant à l’aveuglette à travers les habitations, tuant femmes et enfants ! Alerté par les cris et les coups de feu, le Père RASLE sort de sa cabane et va au-devant des soldats pour faire cesser la fusillade. Percé de coups, le vieillard s’effondre. Alors les meurtriers s’acharnent sur son corps, le mettent en pièce, brisant tous ses membres et lui remplissent la bouche de terre …
Le gouvernement de la métropole, informé par VANDREUIL de ce meurtre d’un Français en pleine paix, ne formula aucune protestation. Louis XIV était mort et la Régence se souciait peu du Père RASLE et de ses amis Abénaquis !
En 1716 le Marquis de VANDREUIL mourrait à Québec (carte 25). C’était un bon officier et un administrateur vigilant. Il eut le souci permanent de renforcer la défense de Québec avec de solides fortifications. Pour cela il ne cessa de demander des subsides au ministre PONTCHARTRAIN qui n’envoya pas grand-chose : comme toujours les canadiens ne devaient compter que sur eux-mêmes.

Pourtant la paix va régner pendant trente et un ans, ce qui permettra un nouvel essor de la population essentiellement agricole. Monsieur de VAUDREUIL, de la famille des PONTCHARTRAIN, est remplacé par le marquis de BEAUHARNOIS. Un intendant est nommé : Monsieur HOCQUART, un homme énergique, dont l’esprit d’initiative contribua au développement du Canada. Les industries commencent à s’installer : un chantier naval à Québec et quelques fabriques de toiles et d’étoffes pour les besoins locaux. Puis surtout l’exploitation du bois qui devait prendre une extension considérable : déjà, en 1735, 5.000 planches et 25 bordages de pins furent envoyés à Rochefort, avec aussi 400 barils de goudron. On cultivait le tabac à Chambly. Des mines de plomb, de cuivre et de fer furent découvertes. Enfin à Trois-Rivières on installa des forges qui fabriquèrent 600.000 de livres de fer par année.
On le voit, sans attendre l’aide de la France, le pays quoique replié sur lui-même était en progrès. Les Anglais bloquaient son expansion au sud, au nord et à l’est. Il ne restait qu’à explorer plus en avant vers l’ouest. Peut-être pour trouver le chemin de la Chine ?
Ce fut l’extraordinaire aventure de VARENNES de La VERENDRYE et de ses enfants. Son père avait été pendant vingt-deux ans gouverneur de Trois-Rivières. Il fut envoyé en France pour servir au régiment de Bretagne. Blessé à la bataille de Malplaquet, il revient au Canada (carte 26). En 1728 il commande le fort du lac Nipigon, au nord du Lac Supérieur. Monsieur de BEAUHARNOIS le chargea de reconnaître les pays de l’Ouest, jusqu’à la mer, si possible. Pour payer les frais de l’expédition, il était autorisé à faire le commerce de fourrures. De telle sorte qu’au fur et mesure qu’il s’enfonçait dans des terres inconnues, pendant plusieurs années, il envoyait à Montréal des colis de pelleteries avec des nouvelles de son voyage. Il était accompagné d’un missionnaire, le Père MESSAGER. Autant vous le dire maintenant, La VERENDRYE ne tirera pas fortune de son expédition, au contraire il en sera souvent pour ses frais.

On imagine mal quelle incroyable somme d’efforts il fallut ces hommes pour pénétrer dans un pays inconnu, tantôt à pied, tantôt en canots d’écorce, passant la mauvaise saison dans des conditions d’hivernage qu’on n’oserait pas accepter aujourd’hui !
Ils avaient pour mission de prendre contact avec les peuplades inconnues, de dresser des cartes de la région et de prévoir l’établissement de futures bases où des colons pourraient venir s’installer. C’est ainsi qu’ils fondèrent le fort Dauphin sur le lac Manitoba, le Fort Maurepas sur la rivière Winnipeg, le fort Bourbon, le fort Rouge dans le haut Missouri et vers les sources de la rivière Yellowstone. Le 1er janvier 1743 le fils aîné de La VERENDRYE avec un de ses frères se trouvent au pied des Montagnes Rocheuses dont les sommets barraient la route vers le Pacifique.
Entre temps, leur père était revenu à Montréal présenter au gouverneur les résultats de son voyage et mettre de l’ordre dans ses affaires. En effet les marchands avec lesquels il avait passé contrat pour réceptionner les fourrures, devaient en échange lui renvoyer des munitions, des médicaments et divers matériels dont il avait besoin. Or il ne recevait rien de ses associés : il fallait donc mettre les choses au point. Il repart avec un nouveau missionnaire, le père AUNEAU car le Père Messager malade était décédé. De retour dans l’ouest il apprend que son neveu est mort de froid. Mais le pire arrive quand une bande de Sioux massacre un petit groupe d’explorateurs, dirigé par l’un des fils de La VERENDRYE. Leurs corps furent découverts, la tête scalpée, à quelques lieux seulement du fort du Lac des Bois. La zone se révélant peu sûre fut évacuée.
Après d’autres aventures La VERENDRYE, criblé de dettes et fatigué, revient définitivement à Québec pour y remplir ses fonctions de capitaine. Ses fils continuaient son œuvre d’exploration malgré les difficultés provoquées par les Sioux, seuls indiens avec lesquels ils avaient des problèmes. En 1749, la demande du gouverneur, il se prépare, malgré son âge, à rejoindre un de ses fils au Fort Bourbon. Mais il avait trop présumé de ses forces et meurt le 6 décembre 1749 à Montréal. Ses enfants sont rappelés à Québec, abandonnant les postes de traite qu’ils avaient fondés. Ils finirent leur vie dans le besoin avec la petite paye de leur grade d’enseigne ! Par contre, ceux que l’on avait envoyés pour les remplacer se contentèrent de faire un commerce profitable avec les indiens et firent fortune. De même que le gouverneur qui toucha son pourcentage qui s’éleva à 300.000 francs. Comme on disait à l’époque : « Les VERENDRYE avaient semé, d’autres récoltaient ».
Ces épisodes marquent la fin de la dernière période pacifique du Canada français. En 1744, la guerre reprend entre la France et l’Angleterre. Cela commence par la prise de Louisbourg sur l’Île Royale, aujourd’hui Cap Breton (carte 27). En 1746 le duc d’ANVILLE tenta de la reprendre et échoua lamentablement. En 1748, la France obtient quand même au Traité d’Aix-la-Chapelle, la restitution de Louisbourg. C’est à cette date que les Anglais édifient une grande base navale à Halifax dans l’ancienne Acadie, en Nouvelle Écosse, à 300 kilomètres environ de Louisbourg.

Le désir des britanniques de s’implanter complètement en cette région fit le malheur des Acadiens. Jusqu’à cette époque l’occupation anglaise fut en fait nominale : une petite garnison occupait l’ancienne Port-Royal, mais la population dans la campagne restait en grande partie française et catholique. En 1755, le gouverneur Charles LAWRENCE décida d’expulser tous les francophones, soit environ 10.000 personnes de tout âge. C’est ce qu’on appela : « Le grand dérangement ». On fit rassembler tous les habitants dans les églises, puis on les emmena dans des forts où on les déclara prisonniers. De là ils furent entassés dans des navires marchands et disperses dans diverses colonies anglaises où ils furent très mal accueillis et traités en parias. D’autres, environ 3500, furent envoyés en France. Ils se retrouvèrent quelques-uns à Belle-Île et surtout dans le Poitou où vivent encore plusieurs de leurs descendants.
Plus d’un millier se réfugièrent en Louisiane et fondèrent une petite ethnie qui porte maintenant le nom de « Cajun », déformation du mot acadie. Beaucoup, qui s’étaient cachés dans les bois, furent poursuivis et abattus. D’autres s’étaient retirés à Québec ou à Saint-Pierre et Miquelon. Quant à ceux qui étaient restés, ils n’avaient plus aucun droit civique, ni droit de propriété, et travaillaient comme manœuvres dans les ports. Ce n’est qu’au siècle suivant que les survivants acadiens purent vivre normalement et retrouver leur langue et leurs traditions.
A l’autre extrémité du domaine contrôlé par les Français se trouvaient deux places fortes : le fort Le Bœuf, un peu au sud du lac Érié et le fort Duquesne, encore plus au sud. Les Anglais qui ont une base militaire non loin de là, le fort Nécessité, considèrent que cette région leur appartient. Forts de leurs droits, ils envoient un émissaire au fort Duquesne pour demander d’évacuer la position et, si les Français refusaient de partir, on lui demandait de relever les plans du fort pour pouvoir l’attaquer plus tard. Cet émissaire porte un nom célèbre : c’est le jeune Georges WASHINGTON. Agé de 22 ans, il avait d’abord été géomètre puis s’était engagé dans les milices de Virginie, Il avait le grade de major. Arrivé au fort, après quelques escarmouches, il remet une lettre du Gouverneur de Virginie au commandant du fort, VILLIERS de JUMONVILLE, le priant d’évacuer la position. Celui-ci, à titre de réponse, lui en fait remettre une autre de son chef, Monsieur de CONTRECŒUR. C’est une sommation demandant aux Anglais de retourner chez eux. Au cours de la discussion qui suivit, des coups de feu sont échangés et JUMONVILE reçoit une balle en pleine tête. WASHINGTON, plutôt embarrassé, ne reste pas et revient au fort Nécessité. Il envoie un rapport à ses chefs en minimisant ses responsabilités.
La nouvelle de cette agression provoque une énorme indignation non seulement au Canada, mais aussi en France. On demande à Monsieur de CONTRECŒUR de préparer une offensive pour venger cet assassinat. Sous les ordres du frère de JUMONVILLE, une troupe de 600 canadiens est réunie. Elle attaque le fort Nécessité, pourtant défendu par une batterie d’artillerie, et contraignent les Anglais à capituler, le 3 juillet 1754, à 8 heures du soir. Dans le document de la capitulation, cosigné par WASHINGTON et par VILLIERS, le mot « assassin » est en toute lettre, montrant que WASHINGTON reconnaît bien les circonstances de la mort de l’officier Français. Cette interprétation fut contestée plus tard par les historiens américains. WASHINGTON et ses troupes fut autorisé à retourner en Virginie. Quant au fort Nécessité, il fut rasé.
Pendant ce temps la vie à Québec continuait : le gouverneur de LA GALISSONNIERE avait été remplacé, en 1740, par de LA JONQUIERE qui meurt en 1752. Le marquis DUQUESNE de MENNEVILLE prend sa place ; c’est un parent du célèbre amiral. Tous ces administrateurs réclament en vain des secours à la métropole. Henri MARTIN a écrit à propos de la politique de LOUIS XV (et de la POMPADOUR !) : « Il n’y a pas dans la conduite des affaires d’exemple d’une nation trahie à ce point par son gouvernement. »
Il faut se rappeler qu’en France on s’intéresse plus à nos possessions des Indes dont DUPLEIX est le Gouverneur Général. Celui-ci a l’ambition d’installer dans ce pays une grande puissance coloniale Française. Mais il est désavoué par la Compagnie des Indes qui lui reproche de négliger ses intérêts commerciaux. En 1754 on lui interdit toute activité politique. Là encore on déplore la faiblesse et l’incohérence du pouvoir.
A partir des années 1755, la guerre est vraiment déclarée. Les Anglais attaquent sur mer tous les navires Français que leurs vaisseaux peuvent rencontrer. Les nôtres se défendent bien, mais les pertes sont sévères de chaque côté. Sur terre le fort Duquesnes est à nouveau attaqué. DE CONTRECŒUR rassemble ses troupes, Françaises et indiennes, et met en déroute l’armée que commandaient le général BRADDOCK, qui fut tué, et WASHINGTON. Cette bataille est appelée victoire de la Monongahela, du nom de la rivière dans laquelle un grand nombre d’Anglais se noyèrent en voulant s’échapper. WASHINGTON avoua : « Nous avons été battus honteusement par une poignée d’hommes … nous avons tout perdu ! ». Grâce à cette victoire nous gardions le contrôle de la haute vallée de l’Ohio.
Une autre bataille se déroula près du fort Frontenac. Elle fut remportée par les Anglais mais ils subirent tellement de pertes qu’ils s’abstinrent d’aller plus loin. Ainsi nos possessions du sud étaient maintenues … provisoirement.
Il faut parler maintenant d’un autre héros de l’aventure canadienne : Louis-Joseph de MONTCALM, marquis de Saint-Véran, né le 28 février 1712, dans le Gard. A 17 ans il était déjà capitaine sous les ordres du maréchal de Berwick. Il fit campagne en Bohème. En 1743, il est nommé colonel, se bat dans les Alpes où il est blessé. Est-ce un hasard de l’histoire ou un signe du destin ? Il s’était marié en 1734 avec la petite-nièce de l’intendant TALON qui avait contribué si largement à l’essor de Canada. Ensuite il se consacra à la gestion des États du Languedoc. En novembre 1755, il monte à Paris rencontrer le ministre de la Guerre, d’ARGENSON. Ce dernier est séduit par les qualités de l’homme, aussi quand il doit nommer un général pour les troupes de Québec, c’est MONTCALM qu’il choisit.

Il emmenait au Canada deux hommes de grande valeur : le chevalier de LEVIS et le capitaine BOUGAINVILLE qui s’illustra plus tard comme mathématicien, ce qui est peu connu, et comme navigateur ce que tout le monde sait.
MONTCALM partait avec 1500 hommes pour compléter un régiment de 3800 soldats qu’il trouverait sur place. Il découvrit qu’ils étaient mal nourris, sans souliers, sans solde et n’ayant souvent comme munitions que celles prises à l’ennemi. Et pourtant c’est avec eux qu’il réussit une série d’exploits.
Pour comprendre une telle pénurie, il faut savoir qu’à Québec une véritable mafia détournait à son profit les subsides qui venaient de France. Dirigée par l’intendant BIGOT – l’infâme BIGOT comme on l’appelait -, elle monopolisait tout le commerce du pays, achetant à bas prix et revendant avec des bénéfices énormes. Montcalm écrivit au Ministère : « Il parait que tous se hâtent de faire fortune avant la perte de la colonie ». Une autre fois, dans une lettre à sa mère, la marquise de SAINT-VERAN, on peut lire : » Quel pays ! Tous les marauds y font fortune et tous les honnêtes gens s’y ruinent ».
Malgré ces circonstances désastreuses, ces hommes vont accomplir des prouesses (carte 28). On commença par consolider les fortifications des forts Duquesnes, Frontenac et Niagara. Puis on décida de s’emparer du fort Chouaguen, une immense place forte au sud du lac Ontario qui servait aux Anglais à contrôler toute la région. Le colonel de LERY, le 17 mars 1756, part de Montréal avec 93 soldats de marine, 170 miliciens et 82 indiens. Ils arrivent d’abord au fort Bull, un peu au nord de Chouaguen. La place est enlevée à la première attaque. C’est une aubaine, car les hangars du fort contenaient une énorme quantité de vivres et de munitions. Ces approvisionnements servirent à ravitailler les forts Français qui manquaient de tout. Quelques mois plus tard, après une dure bataille, Chouaguen est détruit à son tour.

Puis ce fut le tour d’un autre point stratégique, le fort William-Henry d’être pris d’assaut, le 9 août 1757. A cette occasion Montcalm ne put empêcher une tribu indienne de traiter sauvagement les prisonniers anglais. Les lois de la guerre n’étaient pas les mêmes pour les européens et les indiens.
Cette campagne de 1757 était en définitive de la France. L’armée anglaise malgré son énorme supériorité numérique restait impuissante face à nos troupes en guenilles et mal nourries.
A Londres, cette suite d’échecs est insupportable. Le ministre de la guerre, William PITT, ne décolère plus. Henri Martin dit de lui : « Il haïssait la France comme un romain haïssait Carthage… » Appuyé par l’opinion publique, il prend la décision de conquérir le Canada définitivement. Il fait venir d’Amérique un conseiller qui connaissait bien la situation et le terrain. Devinez qui ? Benjamin FRANKLIN ! ! Il avait 51 ans, c’était le député de Pennsylvanie. A l’époque il n’était pas spécialement anti-Français, mais farouchement anti-canadien.
Vingt vaisseaux de ligne, dix-huit frégates et 14.000 soldats furent d’abord dirigés vers Louisbourg, sous les ordres du général AMHERST. Par ailleurs 50.000 hommes, sous les ordres du général ABERCROMBY, devaient attaquer la vallée de l’Ohio et les environs du Lac Champlain.
MONTCALM ne recevait aucun renfort de France malgré les appels désespérés qu’il envoyait. Le 2 juin la flotte anglaise arrive devant Louisbourg dont les remparts sont en mauvais état, faute de moyens de les entretenir. La ville résiste héroïquement, mais le 27 juillet elle capitule. Les soldats sont faits prisonniers, les civils transportés en France. Ces semaines qu’ont duré le siège a permis, quand même, à MONTCALM de s’organiser et de mener une offensive. Ce fut la victoire de Carillon, au début juillet.
Mais à partir du mois d’août, l’offensive est générale sur tous les fronts. Les forts sont pris les uns après les autres dont Duquesnes et Frontenac. Les Anglais subissent des pertes énormes mais avancent quand même. Montcalm, le 1er septembre, sachant qu’il ne pouvait plus résister, écrit encore au ministre : « Monseigneur, la situation de La Nouvelle France est des plus critiques si la paix ne vient pas au secours ». Il envoie en France BOUGAINVILLE qui, après un voyage très rapide et ayant échappé aux navires britanniques, arrive à Versailles.
A sa grande surprise, il est très bien reçu ! Le roi le nomme « vainqueur de Carillon » et chevalier de St Louis. Comble de l’hypocrisie, on chanta un Te Deum Paris en l’honneur des victoires de MONTCALM en Amérique ! Mais quand BOUGAINVILLE réclame des secours au Ministre de la Marine, BERRYER – c’est une créature de La POMPADOUR – celui-ci lui répond : » Monsieur, quand le feu est à la maison, on ne s’occupe pas de l’écurie ! ». Le Ministre de la Guerre, le vieux maréchal de BELLE-ISLE, adressa à MONTCALM un message vraiment étrange après le refus de tout appui : « Il est de la dernière importance de conserver un pied au Canada … Le roi compte sur votre courage … »Autrement dit : allez-vous faire tuer … mais ne comptez pas sur nous pour vous aider !
MONTCALM n’a plus que 3.200 soldats actifs valides. Le gouverneur mobilise tous les canadiens de 16 60 ans : dix mille hommes répondent à l’appel. 900 Iroquois et Hurons se joignent à eux, mais sans enthousiasme car ils savent que la partie est perdue. Cependant ils sont prêts pour un « baroud d’honneur », histoire de nuire à ces Anglais qu’ils détestent (Carte 29). William PITT confie l’attaque de Québec au Général WOLFE, qui remontait le Saint-Laurent avec 12.000 fantassins, plus 18.000 matelots et artilleurs à bord de VINGT vaisseaux puissamment armés et trente frégates plus légères. En même temps le général AMHERST, avec 15.000 hommes marchait par les terres vers Québec pour se joindre au général WOLFE. Une troisième armée, celle qui avait pris le fort Duquesnes, était chargée de s’emparer de Montréal.

Le 25 juin la flotte anglaise arrive au complet devant Québec, ayant évité, cette fois-ci, tous les pièges du fleuve grâce à un pilote, un traître canadien, Denis de Vitré, qui en échange reçut une grosse somme d’argent.
Les Anglais, installés dans l’Île d’Orléans, commencent le siège de la ville. Ils la bombardent jour et nuit, détruisent toutes les habitations et les fermes des environs, soit 1400 maisons. Ils massacrent les habitants et égorgent les bestiaux. Ils rasent aussi tous les arbres fruitiers, stupidité qu’ils regretteront plus tard.
Montcalm reste en ville se livrant de temps en temps à des escarmouches. Quand le 31 juillet, Wolfe tente une attaque avec 8.000 hommes de troupe et une grosse préparation d’artillerie. De Lévis les attend et les repousse tant bien que mal. Montcalm arrive à son secours et ils mettent en déroute les assaillants qui rembarquent laissant 600 morts sur les berges du fleuve. Wolfe est très déçu et il en tombe malade … ce qui laisse quelques semaines de répit aux assiégés.
Autre souci pour le général anglais : il attendait l’armée de AMHERST qui devait le rejoindre. Or celle-ci n’avançait que lentement dans un pays hostile. Elle était retardée par des embuscades continuelles que lui tendaient les canadiens et les indiens. Encore que beaucoup de ces derniers, sentant le vent tourner, s’abstenaient des combats. Certains même passaient au service des Anglais.
Québec était toujours bombardé : la moitié des maisons étaient détruites. Montréal à son tour était assiégé, mais les villes résistaient et nous étions en automne. L’amiral SAUNDERS prévient WOLFE qu’il va se retirer à Halifax avant que les glaces immobilisent les navires et les rendent très vulnérables. Alors WOLFE va tenter une attaque surprise dans la nuit du 12 au 13 septembre. Informé par deux déserteurs, il sait qu’il y a un point faible, l’Anse du Foulon, défendue par un officier lamentable, de VERGOR. Cet ancien commandant du fort de Beauséjour, qu’il avait lâchement abandonné, n’avait échappé au Conseil de Guerre que sur l’intervention de l’intendant BIGOT, dont il était l’ami. De VERGOR dormait au moment de l’attaque et il est fait prisonnier.
WOLFE débarque des troupes et occupe, avec 8.000 hommes, la plaine dite d’Abraham. Il veut prendre à revers celles de MONTCALM. Celui-ci alerte tous les hommes disponibles et tente de repousser les assaillants. On se fusille bout portant. Lentement les Français reculent, Wolfe entraîne ses troupes en avant et il est touché, d’abord au poignet puis en pleine poitrine. On lui dit que les Français sont battus, il souffle : « Alors je meurs content ».

Quelques instants plus tard, MONTCALM est, lui aussi, mortellement blessé par une balle reçue dans les reins. Au chirurgien qui sondait sa plaie il demande combien il lui restait à vivre ? « Quelques heures », dit le médecin. « Tant mieux, dit MONTCALM, je ne verrai pas les Anglais dans Québec ! »
Il fut ramené dans la ville, pendant que nos troupes contenaient encore l’avance des Anglais. On le déposa, rue Saint-Louis, chez le chirurgien ARNOUX. Il confia la ville à Monsieur de RAMESAY, commandant de la place ; c’était un homme faible. Il mourut, le 14 septembre à 5 heures du matin. Le soir même il est enterré dans la chapelle des Ursulines à moitié détruite par les projectiles.
Bougainville, en place de l’autre côté de la ville, au camp de Beauport, n’apprend que trop tard la mort de son chef et la déroute de la troupe. Celle-ci se replie jusqu’au camp. Avec le gouverneur Pierre de VAUDREUIL – le fils de celui dont nous avons parlé précédemment – qui était resté avec lui, BOUGAINVILLE décide une retraite jusqu’à la rivière Jacques-Cartier qui pouvait servir de ligne de défense. De LEVIS, qui était toujours à Montréal, est rappelé de toute urgence : il était prévu que c’était lui qui devait remplacer MONTCALM en cas de mort.
Les Anglais entourent Québec sans y pénétrer et se préparent à un long siège car ils craignent l’énergie des Français qui, à chacune des attaques, leur infligent de lourdes pertes. A la grande surprise du général TOWNSHEND, successeur de WOLFE, voilà que le commandant de RAMESAY capitule le 18 septembre, sans aucune sommation. Le général anglais, très heureux de cette issue imprévue, laissa la vie sauve à ceux, civils ou militaires, qui étaient encore en ville.
De LEVIS s’apprêtait à aller défendre Québec, quand il apprend la capitulation qu’il juge honteuse. Avec BOUGAINVILLE il ramène à Trois Rivières la troupe qui lui reste et prépare l’hivernage. Les Anglais en font autant, laissent une garnison de 8.000 hommes à Québec et toute la flotte repart, le 18 octobre comme prévu, Halifax. De LEVIS écrit au ministre BELLE-ISLE pour le mettre au courant de la situation et lui demander ce qu’il doit faire. Car curieusement les communications avec la France continuaient à fonctionner. Comment ? je n’en sais rien !
Faute de réponse, l’indomptable de LEVIS organisa une nouvelle tactique. Profitant du repos que le général anglais impose à ses troupes, il rassemble ce qui reste des siennes. On réunit : 179 officiers, 3.610 soldats, 2.820 miliciens, 200 indiens fidèles et 352 non combattants, chirurgiens, domestiques ou secrétaires. Ce serait encore une force redoutable quand on connaît le courage de ces hommes. Mais ils sont affamés, mal équipés et ils manquent de munitions.
Ils se préparent quand même pendant tout l’hiver et, le 20 avril, ils partent de Montréal pour reprendre Québec.
Malheureusement les Anglais sont prévenus et se portent à leur rencontre. C’est la bataille de Sainte-Foye, la dernière victoire Française au Canada. Le chevalier de LEVIS fait preuve de tant d’habileté et ses hommes ont tant de courage que les Anglais se replient dans la ville. Les Canadiens font le siège de Québec, mais essuient de sérieuses canonnades. Nos bateaux arrivent de Montréal pour prêter main forte aux soldats et leur apporter un peu de vivres, du pain essentiellement, et des armes. Ils sont attaqués par les vaisseaux anglais et résistent de leur mieux. Telle l’Atalante, dont l’histoire a gardé le souvenir. Commandée par VAUQUELIN, elle soutint pendant deux heures une lutte acharnée pour permettre à des renforts de débarquer. Totalement privé de munitions, il doit se rendre. L’amiral anglais, admirant son courage, lui accorde la liberté et le renvoie en France. Il sera reçu par le ministre BERRYER, l’indigne protégé de la Pompadour. Malgré plusieurs recommandations de personnages bien en place la Cour, VAUQUELIN non seulement n’aura pas de récompense pour son courage, parce qu’il n’est pas gentilhomme, mais il sera versé dans la marine marchande …
De LEVIS revient à Montréal, le 29 mai, pour analyser la situation. Elle est désespérée, les réserves sont nulles, on meurt de faim, les responsables se sont enfuis avec leur fortune laissant le Trésor public vide. On résiste encore quatre mois, puis De VAUDREUIL ordonne à de LEVIS et à BOUGAINVILLE de capituler le 8 septembre 1760. Le lendemain 20.000 Anglais occupent Montréal qu’ils ne quitteront plus.
Le 10 février 1763, le traité de Paris, le plus honteux que la France ait jamais signé, cède à l’Angleterre toutes nos colonies d’Amérique, sauf Saint-Pierre et Miquelon.
Sur ces tristes évènements devait s’achever notre récit. Mais le Canada fut encore, sous LOUIS XVI, l’occasion d’un épisode assez étonnant quoique peu connu. Il faut vous le raconter.
C’est ce qui fut appelé « l’affaire La PÉROUSE ».
Nous sommes en 1781, sous le règne de LOUIS XVI, La PÉROUSE a 40 ans et il est déjà très célèbre, comme navigateur et comme officier de grand courage. Pour aider les Américains dans leur lutte contre les Britanniques, il avait mis à mal des vaisseaux anglais et en avait ramené plusieurs à Brest comme prise de guerre.
Le ministre de la marine, le marquis de CASTRIES, eut l’idée de s’emparer des forts de la Baie d’Hudson, en s’y rendant par la mer (Carte 30) afin de priver les Anglais de cette voie d’accès pour le commerce des fourrures. En effet, depuis un siècle, ceux-ci avaient un service régulier de navires qui, l’été, venaient prendre livraison des marchandises que les colons amassaient dans deux sites : les forts York et Prince de Galles. L’hiver interrompait ce trafic car les mers sont bloquées par les glaces.

Le projet de De CASTRIES est jugé insensé par beaucoup, mais il s’entête, d’autant plus qu’il assure avoir sous la main le seul homme capable de mener une telle expédition.
C’est ainsi qu’il envoie l’ordre à La PÉROUSE, qui se trouve à Saint-Domingue, de préparer trois navires pour cette mission. Avec la consigne d’en garder le plus grand secret. La PÉROUSE est seul à connaître le but du voyage, même ses officiers n’en savent rien. Il considère, lui aussi que c’est une folie, qu’il ne connaît pas la région, qu’il n’a aucune carte des passages maritimes et que les bateaux (figure) dont il dispose sont de bons vaisseaux, bien armés, mais ne sont pas faits pour naviguer dans ces latitudes. Cependant il doit obéir.
Pour ne pas laisser deviner qu’ils vont aller dans le grand Nord, on laisse tous les hommes avec leur tenue d’été et l’on n’emporte aucuns vêtements chauds ! Le départ est fixe le 31 mai 1782, ce qui est déjà tard. On va droit sur Terre-Neuve en évitant les navires anglais, nombreux dans ces parages (carte 30).
Les trois navires, le Sceptre, l’Astrée et l’Engageante s’engagent dans la Mer du Labrador. La température baisse de plus en plus. On jette l’ancre près d’une île inhabitée pour faire provision d’eau et surtout de bois de chauffage. La PÉROUSE est alors obligé de dévoiler le but du voyage. Les trois navires font route vers le nord-nord-est, sans savoir comment la mer et les côtes se présentent puisqu’ils n’ont aucune carte précise. Prudemment on rentre dans le détroit d’Hudson, en évitant les glaces flottantes et en se faufilant au milieu d’îles inconnues. Les coques des bateaux, quoique revêtues de cuivre, s’abîment et des fissures apparaissent dans le bois de chêne. Il faut les réparer tous les jours.
Le 18 juillet la petite escadre pénètre dans la Baie. On est en plein été, le soleil brille presque pendant 24 heures, mais il fait très froid. Comme le bois à brûler commençait à manquer, on s’arrête près d’une côte couverte d’arbres, et les marins frigorifiés débarquent. Ils sont accueillis par des Esquimaux, qui voyant les Français grelotter de froid, leur proposent spontanément des fourrures, des bottes en peau de phoque et même des sous-vêtements en plumes. Ils donnent aussi du lard et du saumon séché contre de petits cadeaux qu’on leur offre volontiers. C’est grâce à eux que 500 Français ne moururent pas du froid et de la faim ! Et cette générosité se renouvela à plusieurs escales.
Bien ragaillardis, nos hommes vent rechercher les deux forts dont ils ignoraient l’emplacement. Heureusement, renseigné par les indigènes, La PÉROUSE arrive en vue du fort Prince-de-Galles (fig.) et, à sa grande surprise, alors qu’il s’attendait à voir des fortins en bois, il découvre une véritable forteresse en lourdes pierres bien équarries. Il l’inspecte à la lunette et reconnaît une batterie de quarante gros canons. Le drapeau britannique flotte fièrement au-dessus du fort. Une construction si solide qu’aujourd’hui encore, on la trouve telle qu’elle était à cette époque !

La PÉROUSE comprend qu’une telle position ne pouvait être enlevée par un coup de main rapide. Alors, se payant de culot, il envoie au commandant anglais un parlementaire, protégé par un drapeau blanc, porteur d’une sommation : celle de capituler sans délai. A l’étonnement de tous, le commandant fait amener son drapeau, accepte les conditions et invite les officiers Français à dîner !
On a l’explication de cette reddition spontanée : il n’y avait, au fort, que des civils incapables de se servir des canons. La garnison avait été appelée dans le sud pour se battre contre les indépendantistes. Quelques jours plus tard, le 20 août, après une approche difficile le long de la rivière Nelson, ils s’emparaient de la même manière du fort York, où ne se trouvaient que des trappeurs avec leur famille.
La mission de La PÉROUSE était de démolir les deux forts. Ce qu’il ne fit pas. D’abord parce que la qualité de la construction rendait impossible une rapide destruction, mais surtout par humanité. Car détruire les forts qui servaient d’habitations, c’était condamner les civils, leurs femmes et leurs enfants, à mourir au cours de l’hiver. Ils se contenta de mettre hors d’usage les canons, laissant aux Anglais les fusils pour la chasse.
La mauvaise saison approchait avec tous ses dangers de navigation. La PÉROUSE reprend la mer, après avoir rempli ses navires de provisions offertes par les anglais très heureux de s’en tirer à si bon compte.
Le 10 septembre 1782, les trois navires débouchent du détroit et retrouvent le plein océan. Ils passent près d’une escadre anglaise, mais évitent un combat qui était perdu d’avance tant les bateaux sont en mauvais état et leur équipage fatigué et malade. Détournés de la route de Brest, ils arrivent, le 13 octobre, à Cadix chez les espagnols, leurs alliés. La PÉROUSE décide de se reposer dans ce port et de remettre les navires en état de reprendre la mer. Il envoie quand même immédiatement un rapport au Ministre afin de l’informer du déroulement de sa mission.
On répare deux des trois bateaux. L’Engageante est si endommagée qu’on la démolit. On soigne les malades, c’est-à-dire presque tout l’équipage et on rejoint Brest le 15 avril 1783.

Sans s’attendre à une arrivée triomphale La PÉROUSE espérait être bien reçu. N’avait-il pas réalisé une performance que tout le monde pensait impossible ! Dans des conditions épouvantables il n’avait perdu que 66 hommes, morts de froid ou de maladie. Il avait enfin reconnu une route maritime que personne en France n’avait jamais prise … Oui. Mais il avait désobéi en ne détruisant pas les forts anglais.
Non seulement il est accueilli froidement, mais on l’écarte de tout service actif. Quant à son rapport, il est mis au secret et de son expédition on n’en parle pas. On n’ose pas lui infliger des sanctions, mais La PÉROUSE se retrouve au Ministère de la Marine à remplir des tâches administratives.
Par ailleurs, le duc d’AIGUILLON, ministre de la Guerre, et De CASTRIES, ministre de la Marine, avaient un grand projet en tête : celui de refaire, pour le compte de la France, le voyage autour du monde que les navires de James COOK venaient de réussir, quoiqu’il soit mort en découvrant les îles Hawaï. Déjà BOUGAINVILLE avait montré que ce périple était possible, mais il restait bien des terres inconnues à découvrir et à prendre possession. Le roi LOUIS XVI et Marie-Antoinette s’étaient pleinement investis dans cette aventure. Ignorant que La PÉROUSE était en disgrâce, ils proposèrent au ministre de lui confier le commandement. Alors De CASTRIES est obligé de leur raconter « l’affaire La PÉROUSE », affirmant qu’on ne pouvait faire confiance un officier indiscipliné, « trop émotif et trop mou ».
Le roi s’étonne que ces faits ne figurent dans aucun des rapports qu’on lui a transmis. La reine lui conseille d’avoir des détails de cette affaire, de la bouche même de La PÉROUSE. Justement, le 19 septembre 1783, au cours d’un lâcher de ballon montgolfière dans le parc de Versailles, La PÉROUSE se trouve dans l’assistance. Le roi le fait chercher et lui demande de s’expliquer sur sa conduite dans la Baie d’Hudson.
Il raconte que les Anglais n’étaient que des trappeurs inoffensifs, que la destruction des forts les aurait empêchés de survivre et que laisser des femmes et des enfants mourir de faim n’était pas sa façon de faire la guerre.
C’était une fière réponse. Marie-Antoinette fut la première à réagir et félicita La PÉROUSE de sa conduite de vrai gentilhomme. Le roi, conscient des difficultés de navigation qu’il avait su dominer, sans hésiter le jugea digne de la mission. C’est ainsi qu’il vécut l’une des plus extraordinaires aventures maritimes. Hélas, comme COOK, il n’en revint pas : ses deux bateaux, l’Astrolabe et la Boussole, ont chaviré dans les récifs de l’île Vanikoro.
Ainsi périt celui qui fut, un peu malgré lui, un héros épisodique de la Nouvelle France.
C’est ainsi que nous achevons le récit de trois siècles d’histoire de la « Belle Province ». On a dit que des hommes comme Cartier, Champlain, Montcalm, Bougainville, La Pérouse … la France n’était capable que d’en produire que quelques-uns par siècle ! Combien l’on regrette que le pouvoir politique n’ait pas su les mettre vraiment en valeur.
Claude DARRAS 2002
Notes sur les évènements qui marquèrent la fin de la présence Française au Canada.
Nous avons vu que le peu de volonté du pouvoir politique français est responsable de la perte de nos possessions outre-Atlantique. Quelques phrases sont restées célèbres, à propos de « ces quelques arpents de neige » sans intérêt. Choiseul a dit par exemple : « On a joué un bon tour aux Anglais en leur cédant le Canada ! » …
En réalité il ne faut pas croire que l’on a abandonné la Nouvelle France de gaîté de cœur. Certes, les « philosophes » du XVIII° siècle étaient, par doctrine, opposés à une colonisation de peuplement aux dépens des « bons sauvages » chers à J.-J. Rousseau.
Cependant le ministre de la Guerre, le maréchal Belle-Isle, le 13 janvier 17 57, écrit : « Nous ne ferons jamais de paix solide avec l’Angleterre si nous ne pouvons avoir l’Acadie ». Choiseul, le 3 février 1759, écrit à Vaudreuil et à Montcalm : « Le roi a prouvé combien il a à cœur la conservation du Canada ». Par ailleurs, le gouvernement a dépensé d’énormes sommes pour l’édification du fort de Louisbourg et les expéditions navales pour le peupler et le défendre. Mirabeau écrit dans « L’Ami des Hommes » (1756) : « … L’Acadie, heureux le ministre qui signera le traité de sa restitution ». Rappelons la protestation véhémente de la Chambre de Commerce de La Rochelle contre l’abandon du Canada.
Mais malgré ces bonnes intentions, il en fut ce que vous savez …
Un mot du rapatriement de 3 à 4000 Acadiens, après 1755 jusqu’en 1763, dans la région du Poitou. On a dit que la France a traité aussi mal que l’Angleterre les quelques Acadiens qui purent regagner leur patrie d’origine. C’est absolument inexact. Non seulement le pouvoir royal a facilité leur installation, mais il leur versa des subventions importantes pendant plus de trente ans. L’installation, aux environs de Châtellerault, de 1500 Acadiens fut une véritable réalisation physiocratique. Leur ayant attribué des terres, on les encouragea à mettre en pratique les doctrines économiques de l’époque. En fait, on leur demandait de fonder une « colonie intérieure exemplaire » sous la direction du marquis de Pérusse des Cars, un grand seigneur agronome du XVIII° siècle. C’est ainsi que de nombreuses terres incultes, les « brandes », furent mises en cultures.
Mais cette situation ne plaisait pas à beaucoup d’Acadiens qui se sentaient embrigadés, eux qui avaient pris l’habitude de l’indépendance. Et puis il y avait une majorité de ceux qui étaient marins et qui ne voulaient pas devenir cultivateurs. De sorte qu’un grand nombre émigrèrent en Louisiane, rejoignant ceux qui étaient venus directement d’Acadie. L’expérience physiocratique, pleine de bonnes intentions, des exilés Acadiens ne fut donc pas une grande réussite.
CHRONOLOGIE DE LA NOUVELLE FRANCE
9° et 10° s. Les Vikings longent les côtes du Canada. 1487 – J. Cabot découvre le Cap Breton.
1524 et 1528 – Verrazano longe la côte ouest de l’Amérique du Nord. Jacques Cartier est à son bord.
1534, 1535 et 1541 – Les trois voyages de J. Cartier. Il fonde le village de Québec.
1557 – Mort de Cartier.
1603 – Premier voyage de Samuel de Champlain.
1608 – Champlain fait de Québec la capitale du Canada.
1613 – Champlain explore la région des grands lacs.
1627 – Il est nommé Gouverneur du Canada.
1631 – Les anglais s’emparent de Québec.
1632 – Traité de St Germain en Laye qui nous rend le Canada.
1635 – Mort de Champlain. 1642- Fondation de Montréal.
1657-60 – Guerre avec les Iroquois.
1665 – Nomination de Jean Talon excellent administrateur.
1672 – Nomination de Frontenac.
1679 à 1681 – Exploration du Mississippi par Marquette puis par Cavelier de la Salle.
1689 – Reprise de la guerre avec les Iroquois.
1697 – Traité de Ryswick, partage du Canada entre la France et l’Angleterre.
1698 – Mort de Frontenac remplacé par de Callières.
1701 – Traité de paix solennel avec les Iroquois.
1703 – Les anglais attaquent l’Acadie.
1708 – Prise de Port-Royal et de l’Acadie par les Anglais.
1711 – Désastreuse expédition navale de l’Amiral Walker.
1713- Traité d’Utrecht, réduisant nos possessions.
1728 – Exploration de l’Ouest canadien par La Verendrye.
1744 – Reprise de la guerre avec les anglais qui prennent Louisbourg.
1755 – Expulsion des francophones catholiques d’Acadie : le « grand dérangement ».
1755 – Washington est envoyé se battre, sans succès, contre les français.
– Montcalm arrive à Québec.
1757 – Victoires militaires de Montcalm.
1759 – Le Général Wolfe attaque Québec.
1759 – Prise de Québec et mort de Montcalm (14 sept).
8/9/70 – Bougainville et de Levis capitulent.
10/2/73 – Traité de Paris qui cède toutes nos possessions sauf Saint Pierre et Miquelon.

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