LA NOUVELLE FRANCE, 2ème conférence 2002

Thèmes : Géographie, Géopolitique, Histoire.
Conférence du mardi 15 janvier 2002

Par Claude DARRAS. Président de la Société Française d’Optique Physiologique, Rédacteur d’Optique Physiologique pour la revue Coup d’oeil, Chevalier de l’Ordre National du Mérite et des Palmes Académiques et ancien Vice président du CDI de Garches.

 

La première conférence a d’abord raconté l’histoire de la découverte de l’Amérique du Nord par les Vikings dans les années 900. Ils ne s’implantèrent guère sur ce continent car les hivers y étaient trop rigoureux, à l’exception de quelques tribus, venues du Groenland, qui restèrent une dizaine d’années sur Terre-Neuve. Un site archéologique y a été découvert, comprenant des ruines d’habitations et des vestiges divers. L’endroit est désormais classé par l’UNESCO.

A cette exception près, les européens qui s’approchaient des côtes du futur Canada n’étaient que des pêcheurs qui ne s’aventuraient pas sur la terre.

Jacques Cartier, mandaté par François 1er, organisa une première expédition, en 1534. Il explora ce qui est maintenant la Gaspaisie. Il n’y resta que quelques semaines, revenant à Saint-Malo avant l’hiver. Il ramena cependant avec lui deux jeunes indigènes, qu’il appelait à tort des Hurons, et qui devinrent ses interprètes pour les prochains voyages. Le but de cette exploration était, d’une part, de découvrir un passage vers l’Océan Pacifique, et d’autre part, de ramener des richesses comme l’or que les Espagnols avaient trouvé en grande quantité dans le reste du nouveau continent. On sait que ces deux espoirs furent déçus. Cartier, séduit quand même par ce beau pays, persuada François 1er d’en faire la conquête. Deux autres expéditions plus importantes, en 1535 et en 1541, explorèrent les rives du Saint-Laurent, fondèrent la ville de Québec et jetèrent les bases d’une éventuelle colonisation. Le roi fit cadeau à Cartier de bons et solides bateaux, de taille moyenne, telle la Grande Hermine qui fit plusieurs fois la traversée de L’Atlantique.

Mais par la faute de collaborateurs incapables et malhonnêtes, comme le triste sire de Roberval, et malgré de bons contacts avec les populations locales, Cartier échoua dans sa tentative d’installer une colonie permanente. D’autant plus que le pouvoir royal ne lui accordait pas l’appui nécessaire. En 1544, on rapatrie, sans gloire, ceux qui restaient encore au Canada. En 1557 Jacques Cartier meurt de la peste à Saint-Malo, et ainsi s’achève la première période de l’histoire de la Nouvelle France, telle qu’on vous l’a racontée l’année dernière.

Fautes de tonnes d’or ou de monceaux d’épices, les successeurs de Cartier se contentèrent de faire le commerce de fourrures avec les indiens, ce qui était d’un excellent rapport et ce qui explique que plusieurs marchands s’en disputaient le monopole.

Nous en arrivons à la deuxième période de la colonisation.

Le temps passe : François 1er est mort en 1547, ses successeurs sont empêtrés dans les guerres de religion et ont autre chose à penser que la conquête de territoires nouveaux. Il faut attendre le tout début du XVII° siècle, alors que Henri IV et Sully avaient la France bien en main, pour que l’on s’intéresse à nouveau à la Nouvelle France.

Un capitaine de Saint-Malo, Pierre Chauvin, avait plusieurs fois fait le voyage jusqu’à Tadoussac pour ramener de riches chargements de fourrures. Il avait même laissé sur place une quinzaine d’hommes qui ne réussirent à passer l’hiver que secourus et nourris par les indiens. En 1601, Chauvin mourrait et laissait son privilège au Gouverneur de Dieppe, Aymard de Chastes, nommé par Henri IV Vice-Amiral des Mers du Ponant et Vice-Roi des terres américaines … sur lesquelles il ne mit jamais les pieds ! … Celui-ci forma une compagnie avec des marchands de Rouen, de Dieppe et de Saint-Malo afin de s’installer sérieusement au Canada et d’en exploiter efficacement les richesses. On chargea un négociant de Saint-Malo, le sieur François Dupont-Grave, d’organiser cette entreprise. Il choisit comme capitaine un marin expérimenté : Samuel de Champlain.

 

 

Qui était Champlain ?

Samuel Champlain est né en 1567, à Brouage, en Saintonge, fils d’un Capitaine de marine. Un de ses oncles était un marin si réputé qu’il devint pilote général de la Flotte espagnole. Le jeune Samuel ne pouvait pas suivre une autre carrière que celle de la mer. « Dès mon bas âge, écrivit-il un jour, l’art de la navigation m’a attiré et m’a provoqué à m’exposer presque toute ma vie aux ondes impétueuses de l’Océan » … et si la vie de Cartier fut bien remplie, celle de Champlain fut encore plus aventureuse !

Curieusement il commence à servir comme maréchal des logis dans l’armée royale ; puis il fit une expédition en Espagne avec son oncle en 1599. Avec lui il partit pour le Mexique et y séjourna deux ans. A son retour il publie un mémoire qu’il adresse à Henri IV qui le nomme géographe du roi. Nous avons plusieurs cartes dessinées par Champlain, telle cette carte de la Martinique qui date de 1599. Le roi le fait résider à Dieppe. C’est là qu’il rencontre l’Amiral de Chastes qui le prend en estime et lui propose de faire un voyage au Canada « pour voir ce qui s’y passe ».

Une sorte d’enquête avant de mener des expéditions plus ambitieuses.

Pour ce premier voyage il part de Honfleur, le 15 mars 1603, avec Dupont-Grave, remonte le Saint-Laurent jusqu’aux rapides après Hochelaga, puis revient après être passé par l’Acadie. Il date son rapport du 15 novembre 1603.

Une remarque en passant : notez combien la navigation, depuis un siècle, était devenue assez sûre. La traversée de l’Atlantique nord était devenue banale. Dans ce récit, et le précédent, nous avons passé sous silence un grand nombre d’aller-retours sans histoire de pêcheurs ou de chasseurs de fourrures qui se rendaient sur les rivages américains et en revenaient avant la mauvaise saison. Seuls les hivernages étaient redoutés. C’est dire combien les bateaux, des caravelles souvent de petite taille, étaient fiables et les marins de qualité. C’est important, car si la navigation avait été jugée dangereuse, nul doute que l’on n’aurait pas trouvé si facilement des volontaires pour aller outre-Atlantique. Or jamais, dans les documents que nous avons consultés, les dangers de la mer n’étaient évoqués comme un frein éventuel aux expéditions.

Donc Champlain, revenu de son voyage de routine, rédige un rapport très précis « sur les peuples qui y habitent et les animaux qui s’y trouvent ». Mais pendant son voyage le Gouverneur de Chastes est mort. Il est remplacé par Pierre du Guast, sieur de Monts, gentilhomme protestant resté très attaché au roi. De Monts connaît bien la situation : il avait accompagné déjà Chauvin, à Tadoussac, à titre personnel. Il estima que le climat des rives du Saint-Laurent était trop rude en hiver pour y établir une colonie permanente. Aussi décida-t-il de s’installer en Acadie.

On ignore le nombre de bateaux utilisés, mais on sait que l’expédition dirigée par Dupont-Grave comportait, en plus des matelots, cent vingt soldats et ouvriers, catholiques et protestants, ainsi que quelques gentilhommes. Parmi ceux-ci, Jean de Biencourt, sieur de Poutrincourt, un Picard, qui partait avec sa femme et ses enfants, persuadés qu’ils allaient trouver un monde meilleur. Champlain était capitaine de route.

Le départ est donné, du Havre, le 7 mars 1604 (carte 13) et l’on arrive en vue des côtes de l’Acadie le 6 mai, ce qui est, cette fois-ci, une assez longue traversée. Ils établissent leur camp sur une île, dans l’embouchure d’une rivière, et lui donne le nom de Sainte-Croix. La rivière porte encore aujourd’hui ce nom. On construit de solides cabanes et l’on passe l’hiver. On découvre qu’il est quand même sévère, quoique moins froid que sur le Saint-Laurent. Le scorbut fait encore des ravages : trente-six hommes en meurent, comme quoi les leçons de Cartier n’ont pas été retenues. Souvenez-vous, il avait appris des Indiens comment se soigner avec de l’écorce de thuya.

 

 

Au printemps, on décide de descendre plus au sud. Champlain, à bord d’une chaloupe, suit la côte, double le Cap Cod et trouve un site qui lui semble idéal, dans la profonde baie de Chesapeake, là où sera plus tard Baltimore. Il y ramène toute l’expédition qui s’installe en un lieu qu’ils baptisent Port-Royal et qui sera la future Annapolis. Nous sommes le 17 juin 1605. La région est vraiment merveilleuse : la terre est fertile et giboyeuse ; quant aux eaux, bien abritées, elles sont très poissonneuses. A cette vue Monsieur de Poutrincourt est enthousiasmé ! et il demande la concession de cette région, ce que lui accorde Monsieur de Monts qui avait qualité pour prendre cette initiative.

Voyant que tout était pour le mieux, de Monts revient en France avant l’hiver laissant le soin à Dupont-Grave et à ses ouvriers d’installer un village. Quant à Champlain, il avait pour mission de continuer l’exploration des côtes vers le sud et dans les terres. Le deuxième hivernage se passa bien …

Donc, de Monts arrive au Havre, accompagné de Poutrincourt qui voulait mettre ses affaires en ordre avant de s’exiler définitivement. Ils apprennent, à leur grande stupéfaction, que le privilège de de Monts est révoqué ! Cela, à la suite d’une plainte des pêcheurs bretons, basques et normands dont nous n’avons pas de détails précis. Poutrincourt ne se décourage pas et décide de repartir avec de nouveaux colons et du matériel.

Laissant de Monts s’occuper de leur situation légale, il quitte La Rochelle le 11 mai 1606 pour une traversée difficile car à cette époque les vents sont constamment contraires. Ils n’arrivent qu’en août à Port-Royal où l’on commençait à désespérer de les revoir. Un troisième hivernage se passe. Non sans quelques difficultés avec les indigènes qui se révèlent gentils mais assez chapardeurs. Morigénés par les Français, ils apprennent à respecter « le bien d’autrui », notion assez nouvelle pour eux. Nous verrons que la leçon a été comprise. Autre problème : la cohabitation entre catholiques et protestants ,ce qui provoque des violentes disputes. Ces querelles énervèrent à ce point Champlain que celui-ci plus tard n’admit que des catholiques dans ses expéditions.

Un navire venu de France apprend à Poutrincourt que de Monts est ruiné, que la Colonie est désavouée et … qu’il faut rentrer ! A contre cœur, avec Champlain, il laisse le village à la garde d’une tribu d’indiens avec qui ils avaient de bons rapports et ils arrivent à Honfleur.

Trois ans passent … Poutrincourt, toujours décidé à vivre en Nouvelle France, prend l’initiative de revenir à Port-Royal et retrouve les choses exactement comme il les avait laissées. A leur grande satisfaction, les indigènes avaient bien entretenu les bâtiments, ce qui démontre combien étaient bonnes, à cette époque, les relations avec les gens du pays.

Mais les difficultés n’étaient pas terminées pour cette petite colonie : alors que Henri IV avait nommé, le 7 novembre 1603, de Monts « lieutenant général pour les terres comprises entre le 40° et le 46° degré » de parallèle, le roi d’Angleterre, Jacques 1er, accordait une charte de colonisation du 36° au 45° degré (carte 13 encore). Les deux territoires se chevauchaient ce qui provoqua une catastrophe ! Un navire de guerre anglais vint s’emparer de Port-Royal, tua une partie des Français et les survivants se sauvèrent dans la forêt, protégés par leurs amis indiens. Ils trouvèrent refuge tout au fond de la Baie de Chesapeake ; depuis cette époque, ce site porte le nom français de « Hâvre de Grâce ». Cet acte de piraterie passa inaperçu des Français de sorte que cet épisode de la colonisation de cette partie de l’Amérique fut oublié alors qu’il avait commencé dans les meilleures conditions.

Pour mémoire, trois ans plus tôt, en 1607, les anglais avaient fondé la ville de Jamestown, en Virginie. Rappelons qu’en 1620 le navire Mayflower débarque au Cap Cod où les puritains fondent la colonie du Massachusetts. Autre évènement historique, c’est en 1619 que le premier contingent d’esclaves est arrivé d’Afrique. Passons … ce n’est pas cette histoire que nous racontons !

De Monts était quand même toujours lieutenant général de la Nouvelle France. Il laissait à Poutrincourt la charge de récupérer Port-Royal et, sur les conseils de Champlain, il résolut de diriger ses efforts sur le Canada, là où les Anglais n’avaient pas de mauvaises intentions, pour le moment. Il fréta deux navires : l’un dirigé par Dupont-Grave qui devait séjourner à Tadoussac, l’autre aux ordres de Champlain qui avait pour mission de créer un poste à Québec. Ils partent de Honfleur le 13 avril 1608.

Dès son arrivée, Champlain fait mener les travaux à vive allure : des maisons solides pouvant bien résister à l’hiver, des entrepôts et une digue pour décharger les navires. A tel point que les ouvriers amenés de France commencent à trouver trop durs le travail et la discipline imposés. L’ambiance du chantier est tellement mauvaise que quelques-uns d’entre eux complotent et décident d’assassiner Champlain. Heureusement celui-ci est prévenu, il fait arrêter les coupables et fait pendre leur chef. Puis il renvoie les autres en France, par le premier bateau en partance. En punition ils sont envoyés aux Galères. Cet exemple de fermeté rétablit l’ordre et le calme, ce qui permet d’achever l’installation avant les premiers froids.

Dupont-Grave retourne en France avec une cargaison de peaux et de fourrures qui payeront les frais de l’expédition. Champlain reste à Québec avec une trentaine d’hommes. Cette année l’hiver fut terrible, huit colons seulement survécurent au froid et au scorbut. Même les indiens venaient chercher du secours … à croire que le thuya ne faisait plus recette, même chez eux !

Les beaux jours arrivant avec le printemps, Champlain, qui avait reçu des renforts, décide d’aller reconnaître les terres plus à l’ouest dont les récits de Cartier avaient parlé, sachant très bien qu’il ne trouverait ni diamants ni or ! Voilà qu’arrivé à la rivière Sainte-Marie et ses rapides (carte 14), il rencontre une troupe d’indiens Algonquins, qui avaient eu connaissance de la puissance des armes des Français. Ils demandent à Champlain de les aider à se débarrasser d’une bande d’Iroquois qui venaient constamment piller leurs terres et voler leurs troupeaux. Champlain y voit l’occasion de s’allier une tribu avec laquelle il n’avait jamais eu de contact. Il part donc, le 2 juillet, avec quelques volontaires, acceptant de monter dans les canots des indiens, en faisant très attention de ne pas mouiller la poudre de leurs arquebuses dans ces esquifs très instables. Ils remontent une rivière et arrivent à un lac qui portera son nom. La victoire fut facile à remporter ! Les Algonquins firent de grandes fêtes en l’honneur des Français et leur promirent une éternelle amitié … Mais cette victoire facile eût de fâcheuses conséquences politiques : Champlain s’était fait, pour longtemps, des ennemis de plusieurs tribus iroquoises, celles qui sont rive droite … comme quoi, il n’est pas toujours bon de s’occuper des affaires des autres. Ces Iroquois posèrent de nombreux problèmes aux colons pendant des dizaines d’années.

 

 

 

De retour de cette expédition, Champlain repartit pour la France pour informer de Monts des travaux entrepris à Québec. Il alla lui-même voir le Roi Henri IV qui le reçut avec bienveillance et le chargea du gouvernement de la Colonie … et le voilà à nouveau parti, pour le Canada, avec Dupont-Grave, le 18 avril 1610, avec chacun un navire. Ils emmenaient des ouvriers pour construire une véritable ville. Ils arrivent le 26 mai à Tadoussac. Ils ne savent évidemment pas que le roi a été assassiné 12 jours plus tôt …

Avec surprise Champlain y trouve une tribu d’Indiens Montagnais qui l’attendait impatiemment ! Ces Montagnais étaient des amis de longue date. Ceux-ci avaient appris comment il avait aidé les Algonquins contre les Iroquois du sud et leur chef demanda qu’on l’aide, lui aussi, à vaincre une autre bande d’Iroquois qui avaient construit un fort dans leur propre territoire, ce qui était évidemment une injure à leur Honneur. Champlain ne peut leur refuser cette aide militaire. Il accepte de participer cette expédition punitive qui se termina par le traitement très cruel des vaincus. Ce comportement sauvage ne fut pas du goût des Français et Champlain le fit savoir, mais c’était dans les traditions du pays : malheur aux vaincus !

Donc Henri IV meurt assassiné le 14 mai 1610 ! Champlain, revenu à Québec, apprend la mort du roi par le commandant d’un navire marchand venu de France. Immédiatement il décide de partir ; il laisse un contingent pour exécuter les travaux prévus et retourne en France, afin de savoir ce qui serait décidé à la Cour concernant le Canada. Il arrive à Honfleur le 27 septembre.

Il profite de son séjour pour se marier, le 29 décembre 1610 avec Hélène Boulle, dont le père était secrétaire de la Chambre du roi. Il avait comme témoin Mr du Monts qui avait encore le titre de Lieutenant Général. Un beau mariage certes, mais un mariage bien curieux ! La mariée n’avait que douze ans et ce n’est que dix ans plus tard que Champlain la fit venir au Canada. Hélène n’y resta que quatre années et revint en France pour se retirer dans un couvent. Il ne semble pas que Champlain s’en soit montre chagriné, en fait, comme le dit Castelot, à propos des sentiments qu’il avait pour son épouse : « Il n’aimait que la Nouvelle France » …

Au printemps 1611 il retraverse l’Océan, arrive à Québec où, finalement, tout se passe bien. Il apprend qu’un groupe de colons est parti faire commerce de pelleteries à Hochelaga. Il les rejoint et, comme l’avait fait Cartier, 86 ans avant lui, il décide d’établir une base en cet endroit où les gros bateaux peuvent encore naviguer, avant les rapides. Après un accord avec les indiens Algonquins et aussi avec des Hurons qui s’étaient déplacés vers !’est, il choisit une île pour construire quelques solides cabanes, aidé d’ailleurs par les indiens qui étaient passés maîtres dans ce genre de constructions. Trente ans plus tard devait naître un village du nom de Mont-Royal, qui devint Montréal.

De retour à Québec, il reçoit des nouvelles de France. Il faut rappeler qu’à cette époque existait un trafic régulier de navires qui, pendant la bonne saison, faisaient la navette entre les ports de l’Europe et le Canada. Or ce que Champlain apprend l’inquiète. Louis XIII a été sacré à Reims, mais c’est Marie de Médicis qui gouverne et il sait qu’elle n’aime guère les  »canadiens ». Il repart en vitesse et arrive le 11 août à La Rochelle.

Monsieur du Monts avait pris sa retraite et s’était retiré en Saintonge. Il est remplacé par Charles de Bourbon, comme lieutenant Général de la Nouvelle France. Connaissant la qualité de l’homme, il nomme Champlain son représentant au Canada, le 15 octobre 1612. Hélas Charles de Bourbon meurt le 1er novembre. Son neveu, le Prince de Condé, est nommé vice-roi et, heureusement, confirme Champlain comme gouverneur militaire et politique du Canada. Champlain obtient le privilège de la traite de trois navires qui feraient commerce de pelleteries et qui devraient remettre à la colonie la valeur du vingtième de leurs marchandises. En plus, à chaque traversée, les vaisseaux devraient emmener six hommes qui resteraient sur place. La colonisation prend enfin bonne tournure …

Et voilà Champlain, une fois de plus, parti pour Québec, le 7 mai 1613 (carte 15). Il explore la rivière Outaouais, passe à un hameau qui sera plus tard Ottawa et va jusqu’au lac dit (aujourd’hui !) « des Allumettes ». Il faut savoir que cette rivière est très large – trois à cinq fois comme la Seine – mais elle comporte quelques rapides où Champlain faillit se noyer dans des eaux qui, même en plein été, sont très froides. Cette excursion avait pour but de vérifier une information donnée par les indiens, selon laquelle la mer était toute proche. Pour Champlain ce ne pouvait être que l’Océan Pacifique … En réalité ce n’étaient que les grands Lacs nord-américains. Toutes ses excursions dans cette partie du Canada se passaient en toute sécurité … Ce n’étaient pas les territoires Iroquois !

 

 

Au mois d’août, il revient en France, pour surveiller ses intérêts. Grâce à la protection du Prince de Condé, il forme une société de gros marchands de Saint-Malo et de Rouen qui désormais prennent la responsabilité du trafic outre-Atlantique.

Il ne put retourner au Canada que le 24 avril 1615, emmenant avec lui quatre religieux de l’ordre des Récollets. Le Père Jamay s’installa à Québec où on lui construisit une chapelle. Le Père Dolbeau alla à Tadoussac. Le Père le Caron partit avec une douzaine de Français au pays des Hurons, vers l’ouest. Champlain les rejoignit peu de temps après. Ils arrivèrent sur les rives d’un énorme lac, véritable mer intérieure, que Champlain appela « Mer Douce » car les eaux n’étaient pas salées … C’était le futur Lac Huron.

 

 

Les Français reçus très favorablement, toujours précédés par ce qu’on pourrait appeler le « téléphone indien » passèrent d’excellents moments chez les Hurons qui les emmenaient en excursion, à la chasse, à la pêche, etc. et aussi dans quelques expéditions punitives contre les Iroquois. Mais une fois, malgré les mousquets, ils ne purent s’emparer d’une place forte trop bien défendue située d’ailleurs assez loin dans le Sud, au pied des monts Appalaches. Champlain, en cette occasion, n’insista pas vraiment. Il commençait à se rendre compte que de se mêler à ces affaires locales n’avait pas que des avantages.

Après être allé reconnaître le lac Ontario, Champlain, un peu malgré lui, passa l’hiver chez les Hurons. Le petit groupe de Français avaient avec eux des relations très amicales. Il revint enfin à Québec le 15 juillet 1616. Là il rassembla tous les responsables civils et religieux pour définir la politique à tenir dans l’avenir. Ils en arrivèrent à la conclusion que seule une forte immigration ainsi que la sédentarisation des indiens pouvaient aboutir à une bonne colonisation et une évangélisation durable des peuplades indigènes. Champlain, accompagné de deux religieux, revint donc en France pour défendre ces arguments.

Et voilà qu’il trouve le Prince de Condé à la Bastille ! Il est remplacé par le Maréchal de Thémines. Surgissent alors d’énormes difficultés administratives et des conflits d’intérêts interminables entre tous ceux qui veulent, maintenant, bénéficier des richesses venues du Nouveau-Monde. Bien entendu ces individus ne sont pas intéressés par la colonisation des terres nouvelles, malgré les arguments que Champlain ne cesse de défendre auprès de la Cour.

En 1617, il emmène au Canada, pour la première fois, une famille : celle de Louis Hébert apothicaire. Celui-ci, tout jeune, avait déjà fait le voyage avec de Poutrincourt et avait gardé la nostalgie du Nouveau Monde. Aidé de tous les Français, il construit une maison sur les hauteurs de Québec, là où sera le Château Frontenac. Hébert, en colon exemplaire, se livre à la culture et initie les indiens aux méthodes européennes. On commence à fortifier les rives du Saint-Laurent devant Québec. Ce sera la première ville fortifiée du Nouveau-Monde et elle aura bien besoin de ces murailles pour se défendre plus tard.

 

 

Une fois de plus ! Champlain revient à Paris où l’attendent mille tracasseries de la part des marchands associés, et cela dans l’indifférence de la Cour qui se soucie peu des possessions lointaines. De 1620 à 1627, le temps passe en voyages annuels qui lui permettent d’apporter des colons, du matériel, des médicaments. C’est alors que le Cardinal de Richelieu arrive au Ministère. C’est un changement de politique qui s’amorce : il prend enfin la colonie sous sa protection et, le 29 avril 1627, il signe l’établissement d’une Compagnie de cent associés, qui s’engagent à envoyer annuellement deux à trois cents colons et d’assurer leur subsistance pendant trois ans. Champlain est membre de droit de la Compagnie.

Il est en fait gouverneur du Canada. On lui construit une habitation au milieu du fort de Québec, dans la Basse Ville. Champlain espère connaître enfin l’aboutissement de 25 années d’efforts … Et l’histoire se renouvelle ! c’est une fois de plus la catastrophe ! voilà que les Anglais, encore eux, se manifestent … et de quelle façon !

Le roi d’Angleterre confie la mission à deux frères, du nom de Kertk, de s’emparer des possessions françaises du Canada. Ces frères Kertk étaient des huguenots dieppois qui avaient émigré en Grande Bretagne. A la tête de cinq navires de guerre, ils vont directement à Tadoussac, mettent à sac le village et coulent les bateaux de commerce qui s’y trouvaient.

Ensuite ils vont mettre le siège devant Québec, non sans détruire encore toute la flotte Française qui n’était pas armée pour se défendre. Mais Champlain avec l’avis de Dupont-Grave qui, comme par hasard !, était au Canada à ce moment, décide de résister derrière les remparts. Les réserves s’épuisent malgré l’aide de la famille Hébert qui apporte leurs provisions personnelles. Les frères Kertk, qui savent le fort bien défendu, se contentent d’attendre que la famine fasse son œuvre.

Un hiver passe. Les Français sont au bout de leur résistance : ils n’ont plus de nourriture ; ni de poudre. La mort dans l’âme, Champlain demande que lui et ses compagnons soient transportés en France. Ces conditions accordées, on leur donne un petit bateau pour faire la traversée avec quelques vivres. Un écrivain canadien a commenté ainsi cet épisode : « Ce retour leur permit d’aller dire en France que sous tous les cieux et par tous les temps il se pouvait trouver des hommes dont la mission consistait à trahir et à humilier la patrie » (Faucher de Saint-Maurice).

D’après certains textes, il semblerait que Champlain et ses compagnons aient fait escale en Angleterre avant de rejoindre la France. Ce n’est pas confirmé par d’autres.

Champlain arrive à Rouen, et pas content du tout ! En effet il apprend que la paix avait été signée avec l’Angleterre deux mois avant le jour où il avait rendu Québec ! Informé du fait, Richelieu réclame aussitôt la restitution du Canada. Les Anglais, évidemment, font tout pour la retarder. A tel point que Richelieu fait savoir qu’il va armer dix gros vaisseaux pour aller déloger les frères Kertk. La nouvelle, portée à Londres, produisit l’effet attendu : par le traité de St-Germain-en-Laye, du 29 mai 1632, le roi d’Angleterre s’engage à restituer tous territoires occupés par ses troupes, en Acadie et au Canada. Il promet aussi de réparer les dommages causés … mais ses efforts n’allèrent pas très loin dans ce sens !

Le 13 juillet, Québec est remis aux Français. Au printemps 1633, Champlain y retourne avec trois vaisseaux portant deux cents personnes : marins, familles de colons et religieux. Les indiens les accueillent avec joie, car ils n’avaient pas apprécié la morgue des Anglais. En 1634, un groupe de Hurons, informés du retour des Français, descendirent le Saint-Laurent jusqu’à Québec, apportant des peaux et demandant aux colons de revenir dans leur pays de l’ouest. Deux religieux et quelques hommes acceptèrent de partir avec eux. En 1634, Robert Giffard, un médecin apothicaire de Mortagne, vient s’installer à Québec, dont il deviendra le véritable seigneur. Il est venu avec six familles à qui on distribue des terres à cultiver, mais pas n’importe comment : par bandes perpendiculaires au fleuve, tout en laissant des arbres entre chaque, pour maintenir la terre sur des sols en pente. La mise en valeur des sols est organisée d’une manière exemplaire sous les ordres de Robert Giffard. Puis quarante-cinq Normands débarquent, mais ils sont plus intéressés par le commerce des fourrures. Ils arrivent avec leur famille, mais aussi avec quelques veuves et des jeunes filles de modeste condition qui épouseront les colons et les militaires … avec qui elles auront beaucoup d’enfants.

Champlain commençait à voir ses forces diminuer. Il dirigea encore la construction d’un fort à Trois-Rivières en collaboration avec des Montagnais et des Algonquins qui venaient y apporter les produits de leur chasse. Grâce à l’influence de Richelieu la colonie ne manquait pas d’aide et se développait sur des bases enfin plus solides et surtout mieux organisées parce que fondées sur une véritable politique d’intégration avec des décisions très généreuses, surtout pour l’époque : Richelieu reconnaît l’égalité juridique et civile des indiens qui se sont ralliés. Ceux-ci ont désormais le droit de venir s’installer en France. On compte effectivement un certain nombre d’émigrés indiens qui sont envoyés en métropole pour s’imprégner de notre culture. Dès leur arrivée, ils sont baptisés, souvent solennellement comme on le voit sur une gravure de l’époque où trois indiens sont baptisés par l’évêque de Paris, en présence de Marie de Médicis et du jeune Louis XIII. Notez qu’on donnait aux indiens le sobriquet de « topinambours » ! On ne sait pourquoi puisque les topinambours furent introduits en France par les portugais qui les amenèrent du Brésil ? Il n’y avait pas de topinambours en Nouvelle-France !

Après deux mois de souffrances, Champlain, paralysé, mourrait le 25 décembre 1635. Il avait fait vingt et une fois l’aller-retour France-Canada et c’était lui le réel fondateur de la colonie. A cette date, on comptait seulement cinq cents colons environ, alors qu’il y en avait plus de deux mille en Nouvelle-Angleterre. Mais cette poignée d’hommes et de femmes n’en est pas moins à l’origine d’un peuple de 6 millions d’âmes aujourd’hui … et qui parlent notre langue pratiquement comme Champlain la parlait … et c’est très sympathique !

Sept ans après la mort de Champlain, en 1642, Montréal est fondé, pour une congrégation religieuse, par Paul de Chomedey de Maisonneuve (1612- 1676) sous un premier nom de Ville-Marie. L’emplacement correspondait à la fin de la partie aisément navigable du Saint-Laurent. En amont il y avait les dangereux rapides de Lachine. Ce fut d’abord un centre de commerce de fourrures et le point de départ des missionnaires.

Par ailleurs Québec et ses environs commencent à se peupler. La ville est fréquentée par les indiens avec qui on a de bonnes relations ; la preuve : on n’a pas hésité à les armer de mousquets. En 1634, 42 artisans étaient arrivés du Perche, puis en 1636 ce sont une centaine de petits nobles désargentés, originaires de Normandie, qui sont venus s’installer. On envoie aussi de France des « femmes vertueuses » pour devenir les épouses des très nombreux célibataires. Nous ignorons sur quels critères on sélectionnait ces femmes qui acceptaient – de gré ou de force ? – de partir pour une vie aventureuse ! De sorte qu’en 1665, on compte 2500 Français dans la colonie. Mais on est loin des 40.000 anglais qui peuplent l’Amérique du Nord ! En fait, pour recruter des colons il faut souvent les contraindre à l’exil : nobles indésirables, vagabonds ramassés ici ou là … et les inévitables prostituées ! Il y a aussi des engagés volontaires : leur voyage est payé en échange d’un service de sept ans ; puis ils s’installeront au Canada, car le voyage de retour n’est évidemment pas prévu !

 

 

Les occupations des colons étaient, d’une part la culture de terres qui étaient allouées à des familles qui gardaient une partie des récoltes pour leurs besoins personnels et livraient le reste pour la communauté. D’autre part, et c’était l’élément essentiel de l’activité économique, la recherche des peaux de castors et autres animaux. Elle était confiée à  »des coureurs des bois » qui travaillaient pour le compte des commerçants québécois qui en tiraient de gros profits.

On chassait les « bêtes à poils » mais on faisait aussi commerce avec les indiens, essentiellement des Hurons et des Algonquins. Malheureusement la monnaie d’échange était surtout l’eau de vie, comme le prouve le tonneau que l’on peut le voir sur les images qui représentent ces trafics ! L’alcoolisme qui en résultera posera bien des problèmes de santé aux autochtones, ce qui provoquera une grande colère des missionnaires. L’évangélisation en effet était menée très activement, d’abord par des Récollets, religieux dans la tradition de Saint François, puis dès 1625 par des Jésuites qui ouvrirent des écoles et tentèrent d’instruire et de convertir les indiens, principalement les chefs de village. Ils apprenaient leur langue et menaient une rude vie de nomade, allant d’une tribu à l’autre avec un courage qui faisait l’admiration de tous. Les indiens étaient très surpris par l’écriture, « des signes qui parlent » disaient-ils. Mais le travail de ces missionnaires n’était pas facile car les indigènes, s’ils écoutaient attentivement les sermons, ne s’empressaient pas à changer leurs croyances. On ne comptait en 1665 qu’une centaine de Hurons convertis. Étonnés par les soutanes des religieux, les indiens les appelaient « les Robes Noires ». Les missionnaires qui partaient dans les grandes forêts se heurtaient surtout aux Iroquois qui s’en emparaient et les faisaient mourir dans d’épouvantables tortures. Nous avons une image qui représente le supplice de deux jésuites, Jean de Brebeuf et Gabriel Lallenand qui furent les premiers « martyrs du Nouveau Monde ».

Depuis plusieurs dizaines d’années et, souvenez-vous, Champlain en était en partie responsable – il y avait un contentieux sévère entre, d’un côté, les Français et leurs alliés Hurons et de l’autre les Iroquois dont les cinq tribus s’étaient réunies pour être plus fortes. Ils se livraient à des attaques continuelles, n’hésitant pas à s’approcher des villages des colons. Dès que ceux-ci s’éloignaient de leurs bases, ils tombaient dans des embuscades sanglantes. A tel point que l’insécurité commençait à menacer l’existence même de la Nouvelle France.

En 1653, une première milice est constituée, mais elle ne s’aventure pas loin des rives du Saint-Laurent. En 1657, Québec n’est sauvé que par l’héroïsme de ses habitants et, en 1660, c’est Montréal, assiégé par les Iroquois, qui est délivré par seize Français et quarante-quatre Hurons sous les ordres d’Adam Dollard des Ormeaux.

Nous l’avons laissé entendre : le développement de la Nouvelle France est très en retard par rapport à celui de la Nouvelle Angleterre : Boston possède déjà des bibliothèques, des imprimeries et une presse périodique. En 1626 le collège Harvard est fondé et deviendra la plus prestigieuse université américaine. Pendant ce temps, Québec commençait à se construire près du Saint-Laurent, exactement à la manière des villages bretons et normands. C’est quand même maintenant une vraie ville. Il reste encore dans le vieux Québec quelques maisons de cette époque. Cependant l’administration du pays est peu organisée : le Baron de la Hontan écrit « Ils ne payent ni sel ni taille, ils chassent et pêchent librement, en un mot ils sont libres ». En réalité cette liberté cache une colonisation anarchique. La seule autorité est celle de la Compagnie de Jésus qui essaye de maintenir un peu d’ordre dans une population dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle est disparate.

Le 10 mars 1661, Louis XIV annonce sa décision de gouverner seul, sans se laisser influencer par sa mère, Anne d’Autriche, ni par les grands du royaume. Colbert lui suffira et ce dernier aura beaucoup à faire, surtout pour reconstituer une marine marchande que Mazarin avait négligée. Cette même année il déclare que sa priorité est de « rétablir la gloire et l’honneur du royaume sur la mer ». En 1656, le budget de la marine n’est que 300.000 livres alors qu’il était de 5 millions de livres dix ans plus tôt. Colbert eut beaucoup de mal à convaincre Louis XIV de faire l’effort nécessaire, car le roi ne s’intéressait pas aux choses de la mer. Il n’était même jamais monté sur un bateau ! Enfin, en 1670, le budget atteindra 12 millions de livres : la Marine Française était sauvée !

Or le développement de la France d’Outremer exige un trafic maritime régulier avec des navires marchands mais aussi des vaisseaux de guerre pour les protéger et défendre les possessions de la Nouvelle France. On a vu ce que leur absence a permis aux frères Kertk de s’emparer de nos villes du Canada. Colbert relance les arsenaux de Rochefort, de Brest et de Marseille qui font des prodiges : en deux ans seulement, on compte cent dix-sept vaisseaux de ligne capables de se rendre sur toutes les mers du monde. Les ports sont remis en état, comme celui du Havre qui est bien aménagé pour recevoir de gros bateaux. On va pouvoir donner un nouvel essor à nos établissements du Canada.

Pour vous donner une idée du retard que nous avions par rapport aux autres grandes puissances, sachez qu’en 1637, donc 30 années auparavant, les Espagnols dans un port de Panama avaient, en un mois, chargé 82 navires pleins d’or, d’argent et de pierres précieuses. L’Espagne ainsi était très riche ! Ce ne sont pas les taxes sur l’importation des fourrures canadiennes qui pouvaient rapporter autant au Trésor Public français ! Il est certain que la faible rentabilité de nos colonies explique la mollesse politique de la France pour l’extension du contrôle de la région.

On crée cependant une nouvelle compagnie, la Société des Indes Occidentales, à qui l’on confie le monopole du commerce canadien. De plus, en 1663, le pays, doté d’une nouvelle administration civile, est définitivement intégré dans le domaine royal. Jean TALON en est nommé administrateur en 1665 et débarque à Québec au mois de mai. C’est un homme remarquable que le pouvoir royal a choisi et s’il ne resta que sept années à son poste, c’est à lui que la Belle Province doit d’être ce qu’elle est aujourd’hui. Il faut regretter que son nom ne soit pas connu des Français et peu des Canadiens. Alors qu’un « salopard » comme Roberval a laissé son nom une ville, l’admirable intendant que fut Talon n’a pas eu cet honneur ! Une grande avenue de Montréal porte quand même son nom.

La première urgence est la sécurité : il fait venir de France le glorieux régiment de Carignan-Salières, une troupe bien organisée et bien armée pour ce genre de mission. Dès la fin de l’année 1666 les Iroquois, terrorisés, sont, sinon pacifiés, mais au moins repoussés dans leur territoire dont ils n’osent plus sortir.

Ensuite il fallait peupler la colonie. Talon pendant son gouvernement va doubler le nombre de résidents, en convertissant en « habitants » les soldats qui désiraient rester au Canada et à qui on donnait des terres pour s’installer. On continue faire venir de la métropole des épouses « convenables », sinon « vertueuses », pour les célibataires. A partir de ce moment une natalité extraordinairement forte fera le reste. Le dénombrement de 1673 fait état de·6715 Français pour les différents villages qui se construisent sur les rives du Saint-Laurent. L’on est désormais autonome en ce qui concerne la nourriture. L’artisanat assure la fabrication des objets de première nécessité. Une route carrossable, « la Route du Roy », relie Montréal à Québec longeant les rives du fleuve qui commencent à compter plusieurs hameaux, comme Trois-Rivières, qui deviendront des villes.

En 1672, Jean Talon est rappelé en France et nous ignorons ce qu’il devient, si ce n’est que le roi le nomme baron. Il est remplacé par un nouveau gouverneur : Louis de Buade, comte de Frontenac, un personnage dont la vie fut pleine d’aventures de toutes sortes, dont l’honnêteté n’était certes pas la vertu principale, mais dont l’habileté fut un vrai bonheur pour le Canada. Il a, lui, laissé son nom à un magnifique château qui domine Québec.

Frontenac est né à Saint-Germain en Laye, en 1620, issu d’une vieille famille périgourdine, bien en place à la Cour puisque Louis XIII est son parrain. Voué au métier des armes, il commande le régiment de Normandie à la fin de la Guerre de Trente Ans. En 1648, il épouse Anne de la Grange, réputée pour sa beauté et sa forte personnalité. Elle le compromet au moment de la Fronde, mais il arrive à se sauver de cette situation politique délicate, ce qui lui coûte par contre beaucoup d’argent. Par ailleurs, Anne est très dépensière si bien que, la paix civile revenue, Frontenac est criblé de dettes. Louis XIV le tire d’affaires en l’éloignant de ses créanciers : il lui donne la charge de Gouverneur Général de la Nouvelle-France.

Il arrive donc à Québec au printemps 1672. On ne sait pas si son épouse l’accompagne, nul n’y fait allusion mais on dit de lui « qu’il est plein de panache ». Très vite il s’intéresse au commerce des fourrures, sans doute parce qu’il y trouvait son intérêt. Pour donner plus d’ampleur à ce commerce de pelleteries, il décide de prospecter plus loin. Il fait établir un nouveau poste de traite au lieu-dit Cataroconi, sur le lac Ontario (fig. 16), qu’on appellera longtemps le « Fort Frontenac », à l’emplacement de l’actuel Kingstone. En 1680, d’autres postes furent bâtis, beaucoup plus loin de Montréal, par un émissaire du gouverneur, Cavelier de La Salle, qui devait devenir célèbre : ce sont les forts Saint-Louis et Crèvecœur. Ces installations ont été rendues possibles parce que Frontenac maintenait la paix avec les redoutables Iroquois.

 

 

Profitant des bonnes relations avec les diverses tribus, Frontenac encourage des explorations pour découvrir de nouvelles régions. C’est ainsi que Louis Joliet et le Père Marquette sont chargés de reconnaître les régions de l’ouest et de trouver un fleuve qui pourrait se jeter dans le Pacifique (carte 17). Marquette, né en 1637 à Laon, arrive au Canada en 1666 pour étudier les langues amérindiennes. Il parle bientôt une demi-douzaine de dialectes. En mai 1673, avec Joliet, il part du lac Michigan, où il avait fondé une mission, atteint la rivière Wisconsi et arrive au confluent avec le Mississippi, le 17 juin, où sera plus tard la ville de Saint-Louis. Ils descendent ce grand fleuve jusqu’au 34° de latitude, près de l’actuel Memphis. C’était suffisant pour se rendre compte que le fleuve n’allait pas à l’ouest mais au Sud.

 

 

Ils font demi-tour et reviennent par la rivière de l’Illinois.

Autre explorateur dont nous avons parlé, René Robert Cavelier de La Salle, dont la vie à elle seule mériterait une conférence entière. Il est arrivé au Canada en 1667, et très vite il se montre entreprenant, ne craignant pas de se rendre dans des postes avancés. Avec Frontenac ils se heurtaient aux Jésuites avec lesquels ils n’étaient pas en bons termes. En 1681, il part avec vingt-trois compagnons pour reprendre l’exploration de Marquette, descend le cours du Mississippi et arrive à la mer le 6 avril 1682. Au nom du roi de France, il prend possession de la région qui devient La Louisiane. Au mois de décembre il est de retour au Fort Saint-Louis. C’est une fameuse expédition que ce voyage dans des pays inconnus et au milieu de peuplades pas toujours amicales. Sans aucun doute c’est un grand exploit !

Nous avons dit que Frontenac avait des problèmes avec les Jésuites. Il leur reprochait de profiter de leur mission pour faire du négoce avec les indiens. Il disait d’eux « ils songent autant à la conversion des castors qu’à celle des âmes » ! D’autre part, Monseigneur de Laval, qui venait d’être nommé évêque de Québec, voulait interdire le commerce de l’eau de vie. La consommation d’alcool – et quel alcool ! – provoque les pires débauches chez les indiens et réduit à néant les tentatives d’évangélisation de ces populations. Au contraire Frontenac encourageait ce trafic qui rendait si faciles les échanges de fourrures, dont il bénéficiait lui-même pour son propre compte. Il avait trouvé là un bon moyen de remonter ses finances.

Mais quand même il exagère ! L’extension de son négoce soulève l’opposition des riches familles de Québec. Elles obtiennent de Colbert que soit nommé un intendant, en ne laissant au gouverneur que les seules affaires militaires. Cependant Frontenac continue son trafic et, après de nombreux avertissements, Louis XIV décide son rappel en France, en 1682. Il est remplacé par Le Febvre de la Barre, un homme faible et maladroit. Cavelier de la Salle, privé de son protecteur, revient en France lui aussi. On lui confie la colonisation de la Louisiane.

Les Iroquois, chez qui les chefs sont nommés à vie, ne comprennent pas le limogeage de Frontenac. Ils prennent cette décision comme un désaveu de la politique qu’il menait à leur égard. Par ailleurs, les gens de New-York cherchaient à détourner vers leur port le si profitable commerce des pelleteries. Pour cette raison ils encourageaient les Iroquois à se révolter contre les Français et, pire, leur fournissaient des armes. C’est donc la guerre !

Les forts Saint-Louis et Crèvecœur (carte 16) sont investis et leurs occupants tués ou mis en fuite. Puis les indiens se rapprochent de Montréal profitant de l’occasion pour massacrer les habitants pacifiques des villages tenus par des Hurons, leurs ennemis de toujours.

Le gouverneur de la Barre lance une expédition, en 1684, vers le sud du Lac Ontario. Malheureusement, mal préparés et surtout ne s’attendant pas à des Iroquois si bien armés, les soldats Français sont mis en déroute. Toutefois on arrive à maintenir les Iroquois au-delà des lacs. Après de longs palabres, l’on obtient un compromis de paix, moyennant de gros avantages dont principalement une augmentation des prix des fourrures. Ayant pris conscience du rôle des Anglais dans cette révolte, De La Barre décide de se venger. Les Britanniques avaient en effet exploré la Baie D’Hudson, au prix de grandes difficultés car la région était plus inhospitalière que celle du Saint-Laurent. Ils avaient fondé le fort Albany et créé, en 1670, une compagnie de commerce : la Hudson Bay Company. Une série de raids victorieux sont menés par les Français qui détruisent plusieurs comptoirs de la Baie Saint-James. Cette action militaire rend, provisoirement, les Anglais plus prudents dans leurs activités anti-Françaises.

Malheureusement un évènement stupide va saboter l’ambiance paisible qui commençait à régner en Nouvelle France. Au cours d’un banquet amical, en 1687, les participants indiens sont arrêtés, mis aux fers et expédiés en France pour servir dans les galères du roi ! …

Du coup les Iroquois reprennent le combat et les escarmouches se multiplient un peu partout dans les terres tenues par les Algonquins et les Hurons restes fidèles aux Français. Dans la nuit du 4 août 1689, une véritable armée indienne attaque le village de Lachine, près de Montréal, et massacre 320 canadiens.

La situation de la Nouvelle France est tellement grave que Louis XIV renvoie Frontenac au Canada, avec des troupes fraîches. Il doit lutter sur tous les fronts, car l’Angleterre, sentant les Français en difficulté, a déclaré la guerre au mois de mai de cette année. Les Anglais, au printemps 1690, s’attaquent d’abord à l’Acadie puis à Terre-Neuve qu’ils annexent, privant les Canadiens d’excellentes zones de pêche. Puis, forts de leur réussite, ils tentent de s’emparer de Québec. Mais la ville est bien défendue par le régiment que Frontenac a ramené de France. Les Anglais subissent un cuisant échec et se replient comme ils peuvent. En 1696, on organise ce qui fut appelé une « promenade militaire » dans les terres iroquoises. En réalité ce fut une succession de raids offensifs contre les tribus insoumises. Frontenac, qui commençait à être fatigué, suivit l’expédition en chaise à porteur ! A nouveau les Iroquois promettent de ne plus se battre contre les Français et leurs alliés Hurons.

Reste à s’occuper des Anglais. En juin 1697, Frontenac, en mauvaise santé, envoie Le Moyne d’Iberville dans la baie d’Hudson (carte 16 encore). Celui-ci est le fils d’un gentilhomme normand établi depuis 1640 au Canada. Déjà en 1686 il avait mené une expédition dans la Baie d’Hudson et construit le Fort Bourbon, très haut dans le nord, qui fut repris, peu de temps après, par les Anglais qui le baptisèrent Fort York. De ce fort nous reparlerons, au XIII° siècle. Dès son arrivée, il met main basse sur les comptoirs commerciaux, reprend le Fort Bourbon et s’empare de Fort Nelson qui n’a pas opposé beaucoup de résistance. Il laisse une garnison et ramène les prisonniers qui serviront de monnaie d’échange. Après cette campagne d’Iberville ne reste pas au Canada. L’année suivante il est envoyé, avec son frère, en Louisiane dont il étend les territoires. Il mourra en 1706 au moment où il attaquait la Jamaïque.

A la fin de l’année 1697, Français et Anglais signent un accord de compromis : le Traité de Ryswick. On doit plutôt dire « les Traités de Ryswick » car on régla, pendant une dizaine de jours, de nombreux litiges entre la France, l’Angleterre, l’Espagne et les Provinces-Unies, mettant fin à la guerre de la Ligue d’Augsbourg et rendant officiel l’installation de Guillaume III, comme Roi d’Angleterre. C’est dire qu’on ne parla pas beaucoup de la Nouvelle-France. Louis XIV obtint de conserver nos postes sur la Baie d’Hudson, laissant aux Anglais le Fort Albany ; à Terre-Neuve on nous restitue la Baie de Plaisance et les Îles Saint-Pierre et Miquelon, ce qui nous assurait de bonnes zones de pêche et, surtout, des ports pour s’abriter. Enfin on récupérait une partie de l’Acadie.

La carte n°18 qu’on vous présente montre la répartition des attributions territoriales entre Anglais et Français à la fin du XVII° siècle : au milieu ce qui est occupé par nous, sans trop de problèmes, sur la côte atlantique ce qui constitue les colonies Anglaises. Les zones rayées correspondent aux territoires qui sont disputés entre les deux pays. Il faut bien comprendre qu’une grande partie de ces terres ne sont pas vraiment colonisées. Ce sont, dirions-nous aujourd’hui, des « zones d’influence » que les uns et les autres s’étaient attribuées « au nom de leur roi ».

 

 

Cette carte montre que si Louis XIV, au lieu de perdre son temps et son argent dans de vaines guerres européennes, avait eu cette volonté politique, que nous évoquions tout à l’heure, pour étendre notre présence en Amérique du Nord, le sort de ce pays aurait été diffèrent. Ne serait-ce que sur le plan linguistique : tout ce continent parlerait français comme l’Amérique Centrale et du Sud parle espagnol ou portugais. Vous imaginez ce que ça donnerait aujourd’hui !

 

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