Thèmes : Géographie, Géopolitique, Histoire.
Conférence du mardi 9 janvier 2001
Par Claude DARRAS. Président de la Société Française d’Optique Physiologique, Rédacteur d’Optique Physiologique pour la revue Coup d’oeil, Chevalier de l’Ordre National du Mérite et des Palmes Académiques et ancien Vice président du CDI de Garches.
Introduction
Le Cercle de Documentation et d’Information de Garches – le C.D.I. – organise des conférences tous les mardis après-midi pendant la période scolaire. Les sujets sont variés et relèvent de la Culture en général. L’HISTOIRE est un thème qui est souvent traité. L’on fait appel à des conférenciers renommés qui connaissent bien leur sujet.
Or en Janvier 2000, nous avons eu une conférence sur la « NOUVELLE FRANCE » qui fut un échec. Non pas que le sujet soit inintéressant, mais l’orateur (si l’on peut dire !) se contenta de lire un texte, sur un ton monotone et … endormant. Quant aux diapositives qu’il avait apportées, elles étaient si mauvaises qu’on a dit que le projecteur était en panne ! C’était tellement nul que plusieurs membres du Cercle ont quitté la salle avant la fin de l’exposé.
Du jamais vu !
On ne pouvait rester sur une telle déconvenue. Monsieur BRICHARD se souvint alors qu’il avait dans sa bibliothèque un ouvrage qui venait de son père et qui portait le titre de « La Nouvelle France ». Ce qu’il y découvrit lui donna l’idée de refaire nous-mêmes la conférence. Comme j’avais moi aussi de nombreux livres traitant le même sujet, il me proposa d’en rédiger le texte et il me confia son bouquin.
C’était un challenge risqué car, si j’ai l’habitude de faire des conférences au C.D.I., je ne suis pas historien ! Cependant l’aventure me tenta et je me mis aussitôt au travail. J’ai d’abord rassemblé tous les livres que j’avais chez moi, dont je donne la liste. Ils me suffisaient largement pour raconter une histoire qui se révéla passionnante à écrire et à illustrer. (Les trois conférences ont été accompagnées de 200 diapos environ : cartes et dessins).
Gardant secret notre projet, le programme adresse à nos membres indiquait : Mardi 9 janvier 2001 Conférence Surprise par Messieurs DARRAS et BRICHARD. On avait prévu de la présenter en binôme : un lecteur, un conteur.
Hélas ! Monsieur BRICHARD, pour des problèmes de santé – les siens et ceux de son épouse – ne put participer à la séance. Prévenu quarante-huit heures avant, c’est ma femme qui, au pied levé, le remplaça.
Nos membres ont eu la gentillesse d’apprécier notre exposé…et comme nous n’avions eu le temps de traiter qu’un siècle de l’histoire du Canada, on nous demanda la suite ! Le 15 janvier 2002 on donna donc une deuxième conférence, puis une troisième, et dernière, le 14-01-2003.
J’ai eu l’idée de rassembler ces trois textes en ne conservant que les cartes indispensables la compréhension du récit.
Je dédie cet ouvrage à 2001, sans qui je n’aurai jamais imaginé que je pouvais raconter une telle histoire.
Claude DARRAS
BIBLIOGRAPHIE
Ouvrages consultés.
- Géographie Pittoresque. Ch. Delon. Ed. Hachette. 1881
- La Nouvelle France. E. Guénin. Ed. Hachette. 1904
- L’homme à la découverte de la Terre. F. Debenham. Ed. Hachette. 1964
- Histoire de la France et des Français. Castelot et Decaux. Ed. Perrin. 1979
- Les Explorateurs des Océans Inconnus. F. Broche. Ed. Vernoy. 1979
- Les Découvreurs des Nouveaux Mandes. F. Broche. Ed. Vernoy. 1979
- Les Naufrages des Côtes sauvages. A. de Bray. Ed. Vernoy. 1980
- Les Vainqueurs du passage Nord-Ouest. Ch. Lasalle. Ed. Vernoy. 1980
- L’histoire du Monde. (18 vol.). J. Cornette et autres. Ed. Larousse. 1993
- La Pérouse. H-O. Meissner. Ed. Sélection. 2001
- La France au fil de ses Rois. Louis XIV. J-C. Petitfils. Ed. Taillandier. 2001
- La France au fil de ses Rois. Louis XV. C. Salles. Ed. Taillandier. 2001
- La Grande Encyclopédie Larousse (23 vol.). 1971
- Dictionnaire Encyclopédique Visuel. Ed. Larousse. 1999 ainsi que divers atlas qui ont servi à dessiner les cartes.
I – Ce qui s’est passé avant Jacques CARTIER …
1/ Les Normands.
Pour autant qu’on puisse le savoir, les premiers européens qui ont visité les côtes de l’Amérique du Nord sont les Normands, « hommes du nord » qui se nommaient eux-mêmes Vikings. Venus de Scandinavie ils envahirent presque tout notre continent, en vagues successives partir du VIIIème siècle. Ils naviguaient sur des bateaux légers, non pontes, les fameux drakkars dont l’apparition semait la terreur parmi les populations.
En 860 ils prirent possession de l’Islande, puis colonisèrent le Sud du Groenland. Au Xe siècle vivait en Islande un chef de bande, Erik le Rouge, qui était devenu un hors-la-loi à cause de ses nombreux crimes. Pour se faire oublier il partit vers l’ouest avec sa famille et ses compagnons. Il aurait ainsi longé les côtes de la Nouvelle Écosse (carte 1) puis serait revenu au Groenland. Son fils, Leif Erikson, intéressé par les pays qu’ils avaient découverts, repartit avec un seul navire et 35 hommes, reconnut Terre Neuve, puis le Labrador. Certains disent qu’il passa l’hiver en Virginie ou au New Jersey, des terres dont le climat était moins rigoureux, mais c’est sans doute une légende. En effet, les vestiges « normands » qui furent découverts aux VIIIe s. se révélèrent des faux, fabriqués par des colons scandinaves désireux de se forger une identité précolombienne.
D’autres expéditions suivirent, racontées par les « sagas » islandaises. Mais ne réussissant pas à s’entendre avec les indigènes, les Vikings ne s’installèrent pas définitivement dans ces nouvelles terres et, finalement, abandonnèrent les voyages outre-Atlantique pour s’occuper de notre continent qui était, de gré ou de force (!), plus accueillant.
Curieusement ces excursions ne furent connues en Europe que beaucoup plus tard…

2/ L’Europe commence à s’intéresser aux Terres Nouvelles.
Le grand évènement ! En 1492, Christophe Colomb découvrait l’Amérique centrale. Puis, cinq ans plus tard, en 1497, Giovanni Caboto, un génois plus connu sous le nom de Jean Cabot, naviguant pour le roi d’Angleterre, atteint le continent nord-américain et touche l’Île du Cap Breton (carte 2). Le canal qui sépare cette île de Terre Neuve porte son nom. Les Anglais ne donnèrent pas suite à cette découverte.

Louis XII, roi de France de 1498 à 1515, et son successeur François 1er pendant les premières années de son règne, n’ont guère eu d’intérêt pour les choses de la mer océane. Ils avaient déjà assez de problèmes en Méditerranée avec la multitude de pirates qui se réclamaient de l’Islam et qui, à cette époque encore, n’hésitaient pas à attaquer nos côtes. C’est pourquoi les nombreux forts construits sur la côte étaient encore occupés par des garnisons.
Cependant depuis quelques années, les pêcheurs normands et bretons commençaient à exploiter les bancs de pêche lointains. Il faut savoir que les scandinaves, avec qui on avait fait la paix depuis longtemps, venaient chaque année en France vendre de la morue salée qu’ils appelaient « stockfish ». Ils se rendaient particulièrement à Bordeaux où ils échangeaient leur cargaison de poissons contre du vin et aussi contre de la charcuterie que les éleveurs aveyronnais amenaient jusqu’à la Gironde dans de grandes barges qui descendaient le Lot, qui était navigable à cette époque (carte 3). Ensuite ils remontaient cette rivière, chargés de poissons, et depuis ce temps-là, le stockfish est resté un plat d’hiver traditionnel en Aveyron.

Les pêcheurs français n’appréciaient pas cette concurrence et décidèrent d’accaparer « une part du marché de la morue » comme on dirait aujourd’hui ! En 1506, le capitaine DENIS alla reconnaître Terre Neuve sans savoir que c’était une île mais ayant la confirmation que le poisson y était extraordinairement abondant. Deux ans plus tard, un Dieppois, AUBER, retourne à Terre Neuve et ramène quelques »sauvages » qui hélas ne supportèrent pas le voyage de retour.
La même année, une nef de Honfleur recueille au large de l’Islande un canot fait d’écorces qui s’était égaré avec à bord sept indigènes coiffés de plumes. Ils sont conduits à Rouen mais six d’entre eux décèdent. Le survivant est envoyé à Blois pour être montré au roi Louis XII. Il remporte un prodigieux succès de curiosité.
Dès cette époque les malouins vont régulièrement pêcher là-bas. En 1514 les moines de Beauport, qui tiennent l’abbaye de Paimpol, reconnaissent qu’ils touchent depuis longtemps la dîme sur « les morues de Terre Neuve ».
De son côté, François 1er commençait à ne pas voir d’un bon œil les espagnols et les portugais devenir les maîtres des Terres Nouvelles et il décida de manifester son influence ailleurs qu’en Europe. C’est pourquoi il soutient deux expéditions : l’une commandée par le célèbre Parmentier et commanditée par un riche armateur dieppois Jean ANGO qui explora en 1529 les côtes du Brésil puis celles de l’Afrique, l’autre dirigée par un Florentin, Giovanni da Verrazano, qui mena au nom du roi de France un voyage de la Floride (qui était déjà espagnole) jusqu’à l’Acadie en 1524 (carte 4). Au passage il fit escale dans la baie où se trouve New-York actuellement. Il s’agissait pour ce dernier de trouver un passage occidental vers la Chine. Ce furent d’ailleurs les soyeux de Lyon qui payèrent une grande partie des frais de l’expédition. C’est Verrazano qui baptisa « Nouvelle France » cette côte nord-est de l’Amérique. Ce nom lui est reste quoique, plus tard, les Anglais interdirent, mais en vain, de le prononcer.
A bord se trouvait un jeune marin malouin : Jacques CARTIER.

II – L’œuvre de Jacques CARTIER.
1/ Les débuts de sa vie
On ne connaît pas la date exacte de la naissance de Jacques CARTIER à Saint-Malo. Elle se situe vers la fin de l’année 1491, année du mariage de Charles VIII et de la Duchesse Anne de Bretagne qui devait assurer le rattachement définitif de la Bretagne à la France. Il est le fils d’un pauvre marin, Jamet Cartier. On ne sait rien des premières années de son existence. Il a un frère et une sœur prénommés Jean et Jeanne.

Très jeune, comme la plupart des garçons du pays, il embarque sur des bateaux qui vont pêcher à Terre Neuve. Puis il navigue pour le compte du Portugal dont les agents recruteurs recherchaient de bons marins. Il faut croire que Cartier était déjà considéré comme tel. On suppose qu’il avait intérêt à augmenter son expérience à courir l’Atlantique dans tous les sens plutôt que de partir tous les ans à la pêche à la morue.
Il devait montrer des qualités exceptionnelles car, en avril 1520, il se marie avec une riche héritière de Saint-Malo, Catherine Des Granges, dont le père était connétable de la ville et l’un des principaux contribuables. C’était quand même un beau mariage pour le fils de Jamet !
En 1528, on le retrouve donc à bord du vaisseau « la Dauphine » de Verrazano, avec 50 hommes presque tous malouins, pour explorer les côtes de l’Amérique du Nord. Puis il revient dans sa ville et semble rester un temps sans naviguer. Le couple s’installe dans une belle maison, rue de Dunen, à l’emplacement où devait se trouver l’hôtel ou naquit Chateaubriand. En 1529, Jacques et Catherine s’en vont en pèlerinage à Rocamadour, peut-être parce qu’ils ne peuvent pas avoir d’enfants ?
L’année suivante, il est nommé interprète officiel de portugais et surtout il reçoit le titre de « pilote du roi » après avis favorable d’un jury de capitaines au long cours : il est certain que CARTIER est un marin remarquable.
Un bon marin, certes, et, de plus, un chrétien à la foi sincère et éclairée, mais aussi un visionnaire. Il est affligé de voir les Ibériques conquérir le monde sans que la France réagisse. Il existe encore de vastes domaines libres, des terres qu’il connaît bien, même s’il n’a pas débarqué sur ces rivages. Si les espagnols ne s’aventurent pas vers les régions du nord, par contre les Anglais les connaissent. Il faut faire vite avant que toutes les places soient prises. Cartier, pour défendre ses arguments, adresse inlassablement des lettres à l’Amiral de France, Philippe de Chabot de Brion, ami d’enfance du roi. Celui-ci accuse réception, de temps en temps, mais garde soigneusement les lettres pour lui. Ce capitaine malouin, pilote du roi, est plein d’idées et de désir de servir … ça peut servir un jour, se disait l’Amiral qui entendait bien profiter à son avantage des initiatives de Jacques Cartier.
Justement l’occasion se présente. En 1532, François 1er se rend en pèlerinage au Mont Saint-Michel. L’amiral Chabot est de sa suite et propose au roi de tenter quelque chose pour assurer sa suprématie sur le nord de l’Atlantique. Il a sous la main, dit-il, un certain Jacques Cartier, pilote du roi, qui pourrait faire un bon chef d’expédition. François 1er accepte de le rencontrer … et il est séduit par ce capitaine qui sait se montrer si persuasif dans la présentation de son projet. Le roi promet 6000 livres pour armer deux navires et continuer l’œuvre de Verrazano qui avait péri en mer deux années auparavant.
2/ Le premier voyage.
Cartier se met immédiatement à l’œuvre au cours de l’année 1533 et commence ses préparatifs. Comme le financement royal se fait attendre, il engage ses biens personnels. C’est un aspect du caractère de cet homme qu’il faut souligner : alors que tant d’aventuriers partaient pour trouver fortune ou tout au moins se faire valoir auprès du roi, lui ne cherche ni l’argent, ni les honneurs.
Il choisit deux vaisseaux, l’un de 40 tonnes, l’autre plus gros fait 60 tonnes. Le premier n’embarquera que 18 hommes alors que le second aura un équipage de 52 hommes. Le plus surprenant de ce choix, c’est le nom que portent ces navires : la PINTA et la SANTA MARIA … Oui ! les mêmes noms que deux vaisseaux de Christophe Colomb lors de son premier voyage ! Ce précédent fameux est-il une simple coïncidence ? L’histoire ne le dit pas, mais avouez que c’est étonnant.


Jacques Cartier n’a pas que des problèmes financiers à résoudre. Les armateurs de Saint-Malo ne sont pas contents car il engage les meilleurs matelots de la ville ce qui va compromettre la saison de pêche. On débauche les marins de Cartier en faisant de la surenchère ou en devançant ses offres d’engagement. A contre cœur, il est obligé de s’en plaindre à l’Amirauté. Le vice-amiral de la Meilleraye décide d’agir pour soutenir le commissionnaire du roi : le 27 mars 1534, il met l’embargo sur tous les bateaux du port « jusqu’à ce que les nefs qui ont en charge de naviguer soient pourvues de leurs équipages ». C’est efficace, en quelques jours les rôles sont complets et moins d’un mois plus tard les vaisseaux sont parés à appareiller. Cartier commandera la Santa Maria, son beau-frère dirigera la modeste Pinta.
Les deux navires mettent la voile le 20 avril 1534. Jacques Cartier va pouvoir vivre son rêve. Il ne lui faut que vingt jours pour arriver à Terre Neuve, ce qui est une performance étonnante et qui montre l’excellence des bateaux et de leur capitaine. La météo (c’est un anachronisme … je le sais !) fut favorable c’est certain, car la traversée de l’Atlantique dans ce sens se fait contre-courant et avec des vents contraires. Or les nefs de l’époque n’avaient rien à voir avec les fins voiliers d’aujourd’hui qui souvent ne vont pas plus vite. Ce fut donc un excellent voyage (carte 5, Saint-Malo à Terre Neuve). Jacques Cartier est au mouillage dans la baie Sainte-Catherine le 10 mai.

Il remonte la côte orientale de l’île (carte 6), qu’il connaissait déjà, croise des pêcheurs de morue, et les équipages ont l’occasion de tuer un ours blanc qui, d’un îlot, regagnait la côte à la nage près du cap de Bonavista. Bonne occasion pour améliorer l’ordinaire car la morue était à tous les repas ! Le 27 mai ils arrivent dans la Baie des Châteaux à l’extrémité Nord de Terre Neuve. Les deux vaisseaux s’engagent vers la côte du Labrador avec prudence, en relevant avec précision le profil des rivages, en sondant sans cesse. Il veut laisser des informations utiles mais en refusant tout risque inutile : c’est un vrai professionnel et il correspond bien au profil de « l’honnête homme » tel que Montaigne devait le définir quelques années plus tard. Contrairement aux autres capitaines qui fréquentaient ces lieux de pêche et qui gardaient jalousement secret l’emplacement des bancs poissonneux qu’ils découvraient ainsi que les baies où il était possible de s’abriter et de s’approvisionner, Jacques Cartier notait soigneusement tous les détails de sa navigation à l’intention de ses successeurs. C’est son journal de bord qui nous permet de connaître son itinéraire au jour le jour.

Le 9 juin il s’engage dans le détroit de Belle Isle puis longe la côte du Labrador dont l’aspect désolé devait frapper les visiteurs. Écoutons ce qu’en dit Jacques Cartier :
» … On ne la doit point appeler terre, mais plutôt cailloux et rochers sauvages et lieux propres aux bêtes farouches, car il n’y a autre chose que mousse, petites épines et buissons, çà et là séchés et demi-morts. En somme, je pense que cette terre est celle que Dieu donna à Caïn ! » Il prend contact avec les indigènes, dont il nous donne la description : « On y voit des hommes de belle taille et grandeur, mais indomptés et sauvages. Ils portent les cheveux liés au sommet de la tête et étreints comme une poignée de foin, y mettant au travers un petit bois ou autre chose au lieu de clou, et quelques plumes d’oiseaux. Ils sont vêtus de peaux d’animaux et se peignent avec certaines couleurs rouges ».
Cartier, en écrivant ces lignes, ne se doutait pas qu’il venait de tracer pour plusieurs siècles le portrait typique des Indiens d’Amérique : on ne les imaginera plus autrement ! Il est juste de dire que deux semaines plus tard il rencontrera des tribus avec lesquelles il aura de très bonnes relations.
La navigation est dangereuse à cause des brouillards, des glaces qui descendent du Nord et des rochers immenses qui surgissent inopinément. Les marins sont étonnés de la richesse des eaux où les poissons et les baleines sont en abondance. Le 12 juin ils croisent un navire de La Rochelle occupé à pêcher, avec lequel ils se contentent d’échanger des signaux. Il faut dire que Rochellois et Malouins n’avaient pas de bons rapports. Ils ne verront plus d’Européens avant leur retour.
Le 17 juin ils sont dans ce qu’on appellera plus tard le Golfe du Saint Laurent (carte 7) et ils essuient un gros coup de vent qui les secouent très fort, mais dont ils se tirent sans dommage. Ils passent près de nombreuses îles rocheuses et les malouins sont émerveillés de la quantité d’oiseaux qui les peuplent. Le 30 juin on touche une grande terre qu’ils baptisent Saint-Jean, avant que les Anglais ne lui donnent le nom d’Île du Prince Édouard, qu’elle porte encore.


Le 3 juillet, Jacques Cartier éprouve une émotion intense ! Il s’engage dans un grand bras de mer, cap au nord-est, dont la profondeur lui fait espérer avoir trouvé enfin le passage vers le Pacifique, la route de Chine et de la soie que l’on cherche depuis un siècle. On a beau être un homme modeste, mais une telle découverte, c’est la gloire et la fortune assurée… Le 4 juillet il double le cap qui commande l’entrée d’un passage qui s’enfonce plein ouest et qu’il baptise Cap de l’Espérance, on devine pourquoi !
Hélas ce n’est qu’un golfe, au sud de ce qui sera la Gaspésie, donc un cul-de-sac qu’ils nomment Baie des Chaleurs car ils sont surpris par la température qu’il fait en été dans ce site très abrité. A peine sont-ils revenus de leur déception qu’ils sont occupés par un autre évènement : une quarantaine de canots d’écorce, charges d’Indiens gesticulants, entoure les navires au mouillage.
Ils font de grands signes de bienvenue et ne manifestent aucun signe d’hostilité. Prudents les Français répondent cependant de leur mieux à leurs gestes d’amitiés et pour montrer sa puissance, Jacques Cartier fait tirer deux fusées qui font grand bruit et produisent une forte lumière. Les Indiens sont affolés et s’écartent puis reviennent tant leur curiosité est grande et leur esprit pacifique. Comprenant que les indigènes sont sincères, on débarque une petite troupe qui, quand même, reste sur ses gardes. Par précaution les canons de la Pinta et de la Santa Maria sont pointés sur la grève.
A terre c’est l’enthousiasme ! C’est à qui, des hommes, des femmes et des enfants s’approchera le plus près des Français, tâtera leurs vêtements, pour s’assurer qu’ils sont bien vrais ! Bientôt les hommes apportent des vivres et des fourrures. On leur distribue de la bimbeloterie, des objets en étain, des petits couteaux qui sont acceptés avec des transports d’allégresse.
Ces indiens, que Cartier appelle des Hurons, sont en réalité des MICMACS, tribu qui occupait la Gaspésie, c’est-à-dire la rive droite de l’estuaire du Saint-Laurent (carte 8). Alors que les indigènes rencontrés sur la rive gauche étaient des Montagnés. La carte que nous vous montrons indiquent les territoires occupés par diverses tribus : on voit que les Hurons se situaient plus à l’Ouest, vers les grands lacs que Cartier ne connaissait pas évidemment. Done ce sont des Micmacs qui accueillent les Français. On peut se demander pourquoi ce nom est devenu synonyme d’imbroglio ? En réalité ce n’est qu’une coïncidence ; le mot « micmac » a pour étymologie « meutemacre » qui en vieux français signifiait « rébellion »…, donc rien à voir avec nos indiens ! Ceux-ci d’ailleurs sont différents des Montagnés du Labrador. Ils ont la chance de bénéficier d’un climat plus doux qui permet des tenues plus légères et ils utilisent des plumes comme décoration. Ces braves Micmacs servent de guides pour des excursions à l’intérieur des terres. L’on s’aperçoit qu’elles sont fertiles et très différentes du Labrador, la « Terre de Caïn ». Les forêts sont splendides, il y a plein d’arbres aux fruits délicieux, mais… mais rien n’est parfait, les Indiens disent que les Hivers sont très rudes et…qu’il n’y a pas d’or. Ce n’est pas pour lui-même que Cartier déplore l’absence du précieux métal, c’est pour le roi et pour les commanditaires de l’expédition.

Il sait bien que le navigateur qui revient dans son pays sans métal fin et sans pierres précieuses aura bien du mal à convaincre les gouvernants de l’intérêt de continuer des expéditions. A quoi bon s’assurer d’empires lointains s’ils doivent coûter des fortunes ? Les Espagnols, eux, ont eu cette chance de trouver de l’or, pas les Français. Sachez qu’à cette époque Pizarre, qui avait vaincu les Incas, envoyait des centaines de tonnes d’or à Charles-Quint !
Jacques Cartier n’a pas l’intention d’avoir fait le voyage pour rien. La Nouvelle France, comme on commence à l’appeler, est finalement très accueillante et sa possession n’est pas négligeable. Le 24 juillet il fait ériger, à Gaspé, une croix de 30 pieds de haut pourvue d’un écusson qui porte l’inscription « Vive le Roi de France ! ». La cérémonie se passe devant les équipages réunis et une grande assemblée de Hurons respectueux mais qui, évidemment, ne comprennent pas la portée de l’évènement.
J’ouvre une parenthèse : dans aucun ouvrage j’ai trouvé l’explication sur la facilité avec laquelle Français et Hurons arrivent à parler entre eux. Ils ne sont restés ensemble que trois semaines et c’est un fait pourtant, ils se comprennent très bien … la suite le prouve. Il est remarquable que, dès le premier voyage, Cartier a fait rédiger un lexique franco-indien que nous avons conservé.
Le mois de Juillet touche à sa fin et il faut encore explorer quelques terres puis repartir avant l’hiver. Cartier a une idée qui s’avérera géniale : il décide le chef des Micmacs de lui confier deux de ses fils pour les ramener en France. Ils reviendront le plus tôt possible, l’année prochaine en principe. Pour Cartier ce sera apporter au roi une preuve vivante de son voyage. La proposition est tout de suite acceptée et les deux jeunes gens sont heureux d’embarquer avec le capitaine français.
Pour les habituer à nos coutumes, on les habille d’habits brodés et on leur donne des chapeaux rouges semblables à celui du capitaine à la grande joie des Indiens qui organisent une grande fête. Cartier fait présent à leur père d’une hachette et de deux couteaux, ce qu’il lui vaut la plus vive des reconnaissances. Il faut savoir que les amérindiens ne connaissaient pas le fer, c’est dire combien étaient estimés ces outils.
Le 25 juillet les deux navires lèvent l’ancre et vont reconnaître l’Île d’Anticosti. Le 8 août ils repassent devant la côte ouest de Terre Neuve, longe le Labrador, y fait une brève escale dans la baie de Blanc-Sablon. Le 15 il franchit le détroit de Belle-Île et cingle vers la France. Il arrive Saint-Malo le 5 septembre, après 137 jours de voyage exemplaire, sans avoir perdu un seul homme et en ramenant deux compagnons supplémentaires.
3/ Le deuxième voyage.
Sitôt arrivé Jacques Cartier envoie un mémoire au roi dans lequel il développe deux propositions : d’une part, celle de prendre position au plus vite sur ces terres nouvelles et, d’autre part, de profiter de l’installation d’un établissement fixe pour évangéliser ces indiens si sympathiques. Ces deux arguments sont très valables et ils tombent au bon moment. Charles Quint a pris Tunis sur Barberousse et s’est acquis une grande renommée de défenseur de la Foi. François 1er, que l’on accuse d’une certaine tiédeur en matière de religion, voudrait bien montrer que lui aussi se soucie de la propagation de la Foi catholique dans le monde et qu’il mérite bien son surnom de roi « très chrétien ». Par ailleurs la conquête des terres outre-Atlantique lui coûte peu cher comparée à l’annexion de la Savoie et du Piémont.
Le 30 octobre, c’est-à-dire deux mois et demi après son retour, Jacques Cartier reçoit l’accord du roi. C’est une décision extrêmement rapide qui s’explique par la grande confiance que le roi avait dans son capitaine qui la méritait bien. Sa science de la mer, son sens de l’organisation, son désintéressement personnel, la sincérité de ses convictions religieuses avaient séduit le monarque. A cette époque Cartier est âgé de 43 ans, de taille moyenne mais robuste, son regard est pénétrant et impressionne son interlocuteur. Son visage est orné d’un collier de barbe noire et il aurait porté un temps des moustaches taillées en pointes à la manière des espagnols. Jacques Cartier est un homme solide physiquement et moralement. Les portraits que l’on a de lui sont des copies de précédents, on ne peut certifier leur exactitude.
La protection du roi était bien nécessaire car il avait encore des opposants à cette deuxième expédition : d’abord les armateurs de Saint-Malo qui constataient qu’ils manqueraient toujours plus de marins pour la pêche puisque beaucoup plus d’hommes allaient partir pour la Nouvelle France. Les excellentes conditions du premier voyage et la réputation du capitaine facilitaient l’engagement de volontaires pour l’aventure. Mais l’opposition la plus sournoise venait des Espagnols et des Portugais qui craignaient que les Français aillent plus au sud. Ils incitèrent les diplomates des cours étrangères à intervenir auprès de François 1er pour que celui-ci limite ses ambitions. Celui-ci leur fit savoir qu’il n’avait aucune mauvaise intention contre ses frères ibériques et qu’au demeurant il faisait ce que bon lui semblait sur la mer qui n’appartenait à personne et… qu’on se le dise ! Il faut savoir aussi que beaucoup croyaient que Jacques Cartier avait réellement trouvé le passage vers Cathay ou qu’il avait ramené quelques échantillons de pépites. Ses dénégations ne convainquaient pas vraiment ses adversaires et l’empressement de la préparation du deuxième voyage confirmait leur doute.
Cartier n’en avait cure ! Fort de la protection royale, aidé par ses compagnons de la première expédition, il mène les préparatifs avec sa méticulosité habituelle. Il aura trois vaisseaux : la Grande Hermine (120 tonnes), la Petite Hermine (60 tonnes) et l’Émerillon (40 tonnes). Une flotte beaucoup plus importante que la première puisque la Pinta et la Santa Maria ne faisaient que 100 tonnes à elles deux.

C’est une expédition de famille : ses seconds sur la Grande Hermine seront un neveu et un filleul qu’il considère comme le fils qu’il n’a pas eu. La Petite Hermine est commandée par Macé Jalobert qui était du premier voyage et qui était marié à une Des Granges (la famille de sa femme). L’Émerillon enfin était commandé par Guillaume de la Bastille apparenté aux précédents et secondé par Jacques Maingard, fils de Colette Des Granges, belle-sœur de Cartier. C’est tout un clan de beaux-frères, des neveux, de cousins qui vont partir en totale confiance, malgré la certitude des risques, mais espérant bien profiter d’éventuels avantages, ce que Jacques n’a pourtant pas promis. En effet, à l’inverse de ce que faisaient tous les explorateurs, Cartier n’a jamais rien demandé au roi pour lui-même et pour les siens, ni titre, ni pension, ni droit d’exploitation des terres découvertes. Le service de la France et de l’Église lui suffisait comme motivation. Il n’y avait qu’un homme comme lui en ce siècle et François 1er avait eu la chance ou l’habileté de se l’attacher.
Le roi a tenu à le faire accompagner de plusieurs gentilshommes : Claude de Pontbriand, Charles de la Pommeraie, Jean de Guyon qui seront les témoins des découvertes et rapporteront à la Cour les récits de leurs aventures. Une compagnie d’arquebusiers sera aussi du voyage. On emporte pour quinze mois de vivres et 120 kilos de bimbeloterie à distribuer aux Indiens. L’ensemble comporte 120 marins, 40 soldats, dix maîtres de mer, six ouvriers charpentiers de marine, trois barbiers (qui sont aussi chirurgiens), un médecin et les deux Hurons que l’on a bien traités depuis leur arrivée à Saint-Malo et qui commencent à parler assez bien le français. On remarque l’absence de femmes ce qui prouve bien que l’on n’avait pas encore l’intention de créer une réelle colonie.
Le 16 mai 1535, l’évêque de Saint-Malo, au cours d’une messe solennelle dans la cathédrale, bénit tous les membres de l’expédition devant tous les malouins réunis. On y voit même les plus acharnés de ses adversaires qui en sont réduits à lui souhaiter mauvais sort !
Il semble que ces derniers aient réussi à porter malchance à Jacques Cartier. Le temps est si mauvais qu’il attend trois jours avant de donner enfin le départ, le 19 mai. Le lendemain, une grosse tempête s’abat sur la flotte et disperse les navires. Prévoyant cette éventualité, on s’était donné rendez-vous à l’entrée du détroit de Belle-Île, dans la baie du Banc-Sablon qui l’avait abrité déjà deux fois (carte 9).

La tempête dure dix jours. Les soldats sont affreusement malades. Cartier arrive, seul, le 7 juillet en vue de l’île aux Oiseaux, près du Cap Bonne Vue. Tranquillement il gagne le Banc-Sablon pour attendre les retardataires. Au bout de huit jours on commence à s’inquiéter, quoique Cartier reste confiant : de si bons navires commandés par d’aussi bons marins doivent pouvoir supporter un mauvais temps, si méchant soit-il. Il lui faut remonter sans cesse le moral des troupes car au quinzième jour, les deux bateaux manquent encore. Ils n’arriveront que le 18ème jour, très en retard mais indemnes. On les laisse se reposer quelques jours et, début août, on descend lentement le long des côtes de Labrador toujours aussi inhospitalières, toujours autant « terre de Caïn » ! Ils baptisent chaque petite île du nom de tous les saints du calendrier, noms qui resteront souvent pour la postérité. Ils fignolent les cartes qu’ils avaient dressées lors du premier voyage et arrivent dans une baie qu’ils nomment Saint-Nicolas où ils plantent une croix avec les armes de France. Ils restent une semaine en cette baie puis, le 13 août, arrivent à l’entrée du Saint-Laurent dans lequel ils s’engagent sans se douter que c’est l’embouchure d’un fleuve.
Et l’on se pose encore la question : est-ce le passage vers la Chine ? Ils constatent que le poisson est toujours très abondant. Ils n’ont jamais vu tant de baleines, mais à mesure qu’ils avancent, les saumons sont de plus en plus nombreux, ce qui n’est pas bon signe : on s’approche de l’eau douce, donc ce n’est pas un chenal vers d’autres mers. Cartier abandonne l’idée de l’ouverture vers l’ouest et continue d’explorer systématiquement la région. Il tourne autour de l’île Anticosti (baptisée par lui île de l’Assomption), revient vers l’Acadie et la Gaspésie où il retrouve ses amis indiens. Mais les deux Hurons embarqués l’année précédente restent avec lui, pour servir d’interprètes. Ils se nomment Domagaya et Taignoagny et Cartier, par respect de leurs origines, n’a pas essayé de leur donner un nom chrétien, ce qui est encore un sympathique trait de caractère de l’Homme.
Le 1er Septembre, les trois navires remontent lentement le Saint-Laurent, toujours en notant les détails de la côte (carte 10). Il découvre les Sept Îles et la rivière Moisie, puis une petite baie qui portera un jour le nom de Port Cartier. Il revient sur la côte sud, voit une chaîne de montagnes couvertes de forêts, les Monts Notre Dame, dont le point culminant, 1277 m, s’appelle aujourd’hui le Mont Jacques Cartier. Il remonte au Nord, au niveau de la rivière Pentecôte, reconnaît la grande rivière Manicuagan. Sur les îles poussent une grande quantité de noisetiers et Cartier fait une large provision de noisettes. Ils découvrent aussi d’étranges rongeurs qui nagent très vite et qui construisent des barrages sur les petits cours d’eau, ce sont les castors qui seront bientôt célèbres en Europe. Au sud il reconnaît la rivière et l’île Saint Barnabé puis, sur la rive en face, la future ville de Tadoussac qui est désormais un important centre touristique consacré à l’observation des baleines (j’y suis allé et j’en ai vu une de plus de 30 m de long !). A Tadoussac se trouve l’embouchure de la Saguenay (carte 11), un fleuve comme on n’en connaît pas en Europe, que les gros navires peuvent remonter sur plus de 25 lieues.


Le 7 septembre, ils arrivent à un groupe de cabanes. Les indiens leurs disent que cet endroit s’appelle Canada. Ce nom, qui n’est que celui d’un hameau, va rapidement être attribué à l’ensemble du territoire.
A cet endroit le Saint-Laurent mesure encore une soixantaine de kilomètres en largeur. On poursuit la route vers l’ouest, visite l’île Verte, l’île aux Lièvres où ceux-ci pullulent, l’île aux Coudres à cause de ses noisetiers. Elle fait face à la Baie de Saint-Paul. Nos explorateurs y trouvent une forêt de pins rouges qui leur parait immense. Enfin ils arrivent à une grande île, l’Île d’Orléans, couverte de vignes qui grimpent jusqu’au sommet des arbres, à tel point que Cartier avait d’abord nommé cette terre »Île Bacchus » ! Mais, écrit-il, « les raisins ne sont pas si bons qu’en France ». Le fleuve devient nettement moins large et les indiens appellent cet endroit Québec qui signifie « rétrécissement ». Ce nom restera celui de la ville qui s’y bâtira, puis ensuite au grand dam des Anglais, celui de la province.
Cette région est peuplée d’indiens Iroquois. Cartier y trouve un village qui porte le nom de Stadaconé et, impressionné par la grandeur du site, il décide que Québec sera la Capitale du Canada. Les habitants, enchantés par les cadeaux qu’on leur fait, font tout ce qu’ils peuvent pour que les Français soient bien installés. Le pays est magnifique, la terre fertile, affirment les gentilshommes qui participent l’expédition et qui s’y connaissent mieux que les marins en matière d’agriculture : ils n’ont jamais vu pareille fécondité. Faute d’or, on peut se contenter, d’un aussi beau pays.
Cartier décide de passer la mauvaise saison en cet endroit et fonde le havre Sainte-Croix, une sorte de fort entouré de palissades construit avec les bois du voisinage.
Avant l’hiver, il voudrait bien aller plus en amont du fleuve.
Se situe alors un épisode très curieux de cette expédition. Alors que Cartier lui demandait des renseignements sur les terres des pays de l’Ouest, le chef de la tribu, Donnaconna, se montra très hostile à ce voyage. Celui-ci trouve tous les prétextes possibles pour le déconseiller : danger de la navigation, hostilité des autres tribus, manque d’intérêt de la région, etc. Les Français ne comprennent pas les mobiles de ce désaccord avec des gens avec qui on s’entendait si bien ! L’atmosphère se tend peu à peu, on se fréquente moins. Les Indiens refusent systématiquement de monter à bord des vaisseaux de peur d’un piège. Les indiennes ne viennent plus demander des bracelets, les chasseurs ne viennent plus déposer gibier et fourrures malgré les cadeaux qu’on leur fait. Les Français ne quittent plus leurs armes, ce qui irrite Donnaconna qui maintenant s’oppose de toutes ses forces au projet. Il organise une cérémonie religieuse de conjuration à laquelle participent 500 indiens. Des canoës barrent le fleuve, des Sorciers jettent des sorts… Mais le pire arrive : les deux interprètes Micmacs ne sont pas d’accord. Somaaya prend le parti de ses frères Iroquois tandis que Taignoagny est partisan du voyage. Ils finissent par se disputer vraiment et Cartier a bien du mal à les réconcilier. Pour amadouer le chef, Cartier lui offre deux épées, cadeaux somptueux pour des hommes qui n’avaient que des armes en pierre ou en os, Donnaconna les prend mais ne change pas d’avis.
Finalement ces discussions font perdre du temps et on décide de partir avec un seul navire, le plus petit, « L’Émerillon » qui seul peut passer les hauts fonds que Cartier a fait repérer. Les Indiens sont désespérés : « Vous mourrez tous » dit Donnaconna qui fait entourer le navire par les siens. Cartier fait alors donner un coup de canon à blanc, ce qu’il n’avait encore jamais fait. En un instant les Indiens prennent la fuite et le départ est donné le 19 septembre. Ils avaient auparavant demandé à ceux qui restaient d’être très prudents et de ne rien faire qui puisse irriter les Iroquois afin de ne pas rendre la situation plus difficile. Nous verrons que ces sages recommandations ne furent hélas pas suivies !
Cartier sait qu’il y a plus à l’ouest une tribu puissante dont la capitale est Hochelaga (Carte 12). Il remonte difficilement le courant, sondant sans cesse pour éviter l’échouage, découvrant des paysages magnifiques : des bois splendides. C’est le début de l’été indien avec les teintes rouges que prennent les arbres. Ces forêts abritent plein d’animaux de toutes tailles : des buffles, des bisons, des cerfs, des chevreuils, des renards, des lièvres et des castors … et de petits animaux que l’on prend pour des hermines. En fait ce sont des visons !

Le 28, alors que l’Émerillon est mouillé dans une crique tranquille où nagent plein d’oiseaux aquatiques, une histoire étonnante arrive … étonnante et très significative des relations avec les indigènes au cours des premières expéditions. Un chef indien se présente. Il avait entendu parler des Français, de leur gentillesse mais aussi de leur générosité. Il veut confier à Jacques Cartier deux de ses enfants, en gage d’amitié et pour qu’il les élève à notre manière ! C’est une petite fille de huit ans et un petit garçon de trois ans. Cartier, très embarrassé, ne garde que la fille car son frère est beaucoup trop jeune pour que ses hommes sachent s’en occuper.
Il continue sa remontée du fleuve (carte 12), dépasse ce qui sera plus tard Trois Rivières, longe un chapelet d’îlots qui s’appelleront Îles Richelieu. A ce moment ils sont hélés par des chasseurs qui leur montrent leurs peaux de castors et de visons. Ils aperçoivent un arbre sculpté, un totem, ils en verront bien d’autres.
La profondeur du fleuve a diminué, il faut laisser l’Émerillon. On arme deux chaloupes, avec 22 marins. Cartier y prend place avec Macé Jalobert, Guillaume Le Breton, de Pontbriand et Jean de Gouyon. Le 2 octobre, ils atteignent enfin Hochelaga, grande île au milieu du Saint-Laurent, qui fait partie d’un véritable archipel : un jour s’y élèvera Montréal.
Hochelaga est une véritable ville fortifiée, entourée d’une palissade de dix mètres de haut, ne comportant qu’une seule porte. Un millier d’habitants y vivent au large dans de grandes cabanes en bois, fort bien construites ; mesurant environ 30 mètres de long sur 12 de large, avec des cloisons, des greniers où sont entreposés les poissons fumés, la viande séchée et les épis du fameux « blé indien », le maïs, que les Français découvrent.

Village d’Hochelaga
Comme partout au long de leur avance, les Français s’aperçoivent que les Iroquois étaient prévenus, favorablement, de leur avance. Dès leur apparition, toute la population se porte à leur rencontre avec de grandes démonstrations d’amitiés. Bientôt le chef arrive. Mais il est sur un brancard car ses jambes sont paralysées. Il demande à Cartier de le soigner, ce qui embarrasse le navigateur, d’autant que le médecin est resté à Québec. Alors il lui fait un long massage avec de l’huile, ce qui satisfait tellement le chef, que celui-ci se défait de son collier et le donne à Cartier qui, pour le remercier, lui lit quelques passages de l’Évangile dont le chef écoute la traduction, pourtant approximative, avec beaucoup de gravité et de recueillement. Il savait déjà qu’il fallait respecter la piété des Français pour ces objets qu’ils découvraient, les livres.
Si les indiens s’intéressaient beaucoup à nos mœurs, les Français, eux, se passionnaient pour celles de cette tribu qui semblait plus civilisées que les autres. C’étaient des agriculteurs qui cultivaient le maïs, les pois, les fèves et de gros concombres. Ils ne connaissaient pas le sel, pourtant la mer n’était pas loin. L’agriculture était l’affaire des femmes. Les Hommes chassaient et pêchaient. Les indiens sont d’ailleurs polygames et vivaient dans une grande communauté de biens ; les activités nécessaires à la vie de la tribu étaient tirées au sort : celui qui était chasseur un jour partait à la pêche le lendemain, et les vivres qu’il apportait étaient partagées entre les membres du groupe. Les tribus étaient autonomes, elles avaient de bons rapports de voisinage avec les villages montagnais et algonquins des environs.
Cartier reste cinq jours à Hochelaga. Il interroge les indiens sur les pays de l’ouest. On lui dit qu’il y a de grands lacs, mais ce n’est pas la mer. Y a-t-il de l’or ? car cette obsession demeure toujours ! On lui répond qu’effectivement des tribus, loin dans l’ouest, ont du métal jaune et du métal blanc. Pour y aller il faut franchir des rapides très dangereux. Cartier note tous ces renseignements, mais il est trop tard pour aller plus loin et il faudrait des bateaux plus légers. Il est temps de revenir à Stadaconé.
4/ L’hiver à Stadaconé.
Cartier redescend le fleuve, récupère l’Émerillon et parvient à sa base de départ le 11 octobre.
Là une mauvaise surprise l’attendait : il ne s’est absenté que trois semaines, mais l’ambiance entre Français et indigènes a changé. On peut dire que les relations sont devenues vraiment mauvaises ! Cartier, avant de partir, avait pourtant bien recommandé aux siens de ne rien faire qui puisse déplaire aux indiens qui étaient gentils, certes, mais fiers et susceptibles. Il leur avait dit qu’ils devaient faire oublier son départ vers l’Ouest qui avait fait l’objet de profonds désaccords. Il comptait sur eux pour effacer les blessures d’amour-propre de Donnacona.
Malheureusement, quelques imbéciles avaient tout gâché ! Ils considéraient que les sauvages étaient là pour les servir. C’est ainsi, entre autres vexations, que certains d’entre eux obligeaient les indiens à les porter sur leurs épaules car marcher à pied était contraire à leur dignité !
Les premières fois, les indiens ont considéré ça comme un jeu, mais après quelques jours ils ne trouvaient plus du tout drôle de porter toute la journée des hommes plus lourds qu’eux et qui, de plus, les insultaient et les battaient. Ce qui devait arriver arriva : un jour un Français ayant exagéré dans son impudence, fut jeté à terre par son porteur puis étranglé … Le coupable alla se cacher dans la forêt plus ou moins protégé par son chef. Du coup le portage cessa, mais le mal était fait.
Les vivres ne venaient plus au camp et quand ils en apportaient, ils demandaient des cadeaux en échange alors qu’auparavant les livraisons étaient spontanées. Les Français accusaient les interprètes, Domagaya et Taignoagny, qui connaissaient le peu de valeurs de la bimbeloterie, de « faire monter les prix » et de prendre systématiquement parti pour leurs frères indiens.
Cartier devait absolument restaurer la confiance, sinon le premier hivernage en Nouvelle France risquait de mal finir. Dès le lendemain de son retour, il va rendre visite à Donnaconna. Il a avec lui « une longue conversation », raconte la chronique du voyage. Cartier reconnaît les fautes des quelques Français. Il assure qu’elles ne se reproduiront plus et qu’il est l’ami des indiens pour toujours. Le chef est convaincu et propose pour le lendemain, 13 octobre, un grand banquet de réconciliation.
A cette occasion les Français vont faire une découverte : à la fin du repas, Donnaconna propose de fumer le calumet de la paix. En Europe on ignorait totalement le tabac. Écoutons Jacques Cartier : » Ils mettent cette herbe en l’un des bouts dudit cornet, puis mettent un charbon dessus et sucent par l’autre bout, tant qu’ils s’emplissent le corps de fumée, tellement qu’elle leur sort par la bouche et par les nazilles comme par un tuyau de cheminée. » Cartier se rend compte que, si le chef est redevenu son ami, la population indigène n’a pas oublié les sévices subis pendant son absence : le calumet n’a pas effacé la brouille et les relations ne sont plus aussi confiantes.
Aussi décide-t-on de fortifier le camp de Sainte-Croix qui devient vraiment un fort avec fossé et pont-levis. On établit un tour de garde jour et nuit … et l’hivernage commence. Le froid est vite intense et la neige épaisse. Le 15 novembre, le Saint-Laurent est entièrement gelé. Les Indiens les avaient prévenus, ici l’hiver est rude pourtant nous sommes à la même latitude que la France.
Jusqu’à la mi-décembre tout se passe bien : on ne manque ni de vivres ni de combustible et les indiens se tiennent tranquille, mais un véritable fléau s’abat sur la colonie, un mal terrible : le scorbut. En peu de temps presque tous sont atteints, tant à terre que sur les bateaux. Les jambes enflent, les gencives saignent, puis les dents tombent, la peau devient noire et les muscles se contractent entraînant la mort. Le 15 février, Cartier, miraculeusement épargné, ne compte que dix hommes valides à Sainte-Croix. Craignant que les Indiens profitent de leur faiblesse, il leur demande de faire le plus de bruit possible. Les malheureux consacrent leurs dernières forces à taper sur des cailloux à se montrer en haut des palissades afin de faire croire à une activité intense des colons.
Fin février vingt-cinq Français sont morts et les autres sont dans un état lamentable. Un jour Cartier aperçoit Domagaya qui s’approche du fort – il était resté à Hochelaga – et qui semblait en parfaite santé. Cartier lui explique la situation, mais en minimisant beaucoup le nombre de malades. L’indien lui apprend que lui aussi a été atteint de cette maladie mais qu’ils savent en guérir grâce à un arbre qu’on trouve dans la forêt, qui porte le nom de « anedda ».
Aussitôt les hommes valides vont en faire une récolte, font une décoction des feuilles et de l’écorce puis la donne à boire à toute la colonie. En quelques jours les symptômes disparaissent et en quinze jours ils sont tous en bonne santé ! Si l’on avait connu ce remède plus tôt, vingt-cinq cadavres ne seraient pas ensevelis sous une épaisse couche de neige gelée.
Ouvrons une parenthèse à l’occasion de ces guérisons, sans pour autant abandonner l’histoire de Jacques Cartier. Ce dernier, émerveillé par les vertus de l’anedda, en ramena quelques pieds en France. Un jeune naturaliste, Pierre Belon, signala qu’il n’en connaissait la présence que d’un seul exemplaire qui se trouvait dans les jardins du château de Fontainebleau. Cette plante, d’origine grecque, portait le nom de « thuya » et qu’il baptisa « thuya occidentalis » en souvenir du voyage de Cartier. Aujourd’hui il porte toujours ce nom et l’on en trouve dans tous les jardins et les parcs. Mais l’anecdote ne s’arrête pas là ! Cartier avait fait le vœu, si son expédition était un succès, de partir, à nouveau, en pèlerinage à Rocamadour.
Nous verrons qu’il n’eut pas l’occasion de le réaliser. Mais s’il s’était rendu en ce site exceptionnel, il aurait découvert que les thuyas, dits « occidentalis » abondaient dans cette région, ce qu’il n’avait pas remarqué lors de son premier séjour. Il faut l’excuser, c’est un marin, pas un botaniste ! Curieusement le thuya est encore utilisé pour ses qualités curatives, en usage interne ou externe, mais pas un ouvrage spécialisé ne parle de son effet sur le scorbut.
4/ La fin du voyage.
Donc tout le monde est en bonne forme et le printemps approche. Le 15 avril le Saint-Laurent est navigable. Cartier et ses compagnons après ce long hiver se préparent à rentrer en France.
Et voilà que les Indiens tentent de s’opposer à nouveau à leur départ ! Donnaconna ne désire qu’une chose : garder les Français avec lui car, finalement, il n’y voit que des avantages. Il organise autour du fort et des vaisseaux une surveillance constante, en essayant même de barrer l’issue du fleuve vers l’est. Plusieurs dizaines d’Indiens armés occupent les espaces disponibles. Cartier décide de partir au plus vite avant que les choses s’aggravent mais il répugne à employer la force. Il est certain que quelques coups de canons et d’arquebuses suffiraient à ouvrir le passage. Cependant il ne veut absolument pas faire un carnage qui détruirait toute l’action pacifique de l’expédition. Pour lui, qui était venu porter la paix et l’Évangile, il ne serait pas de pire échec que de s’imposer en Nouvelle France par la terreur. Il fallait convaincre les indigènes que le roi de France était un symbole de justice autant que de force, dont Cartier, homme admirable entre tous, était le meilleur exemple.
Cartier devait donc reprendre ses pourparlers avec le chef, lui montrer que la supériorité française, que d’ailleurs les indiens reconnaissaient, était amicale et sincère. Il eut alors une idée étonnante : proposer à Donnaconna de venir en France. Le plus surprenant c’est que le chef indien se laisse convaincre quoique cela ne plaise guère à ses lieutenants. Il s’en suit diverses aventures dont Cartier arrive à se sortir. Pour fêter l’évènement, le 3 Mai 1536, on organise une grande cérémonie en l’honneur de la Sainte Croix. Une grande croix de 35 pieds de haut est érigée sur les rives du fleuve. Après les chants, les prières et une salve d’arquebuses, on invite Donnaconna à un grand banquet dans le fort. On promet aux Indiens de ramener leur chef dans douze lunes.
Trois jours après, les vaisseaux appareillent et descendent le Saint-Laurent mais, arrivés à l’île aux Coudres, une tempête s’élève et les oblige à un mouillage de deux semaines. Enfin, le 21 mai, c’est le départ définitif. On double l’Île Anticosti et l’on débouche, sans encombre, dans le golfe du Saint-Laurent. Le 11 juin la flotte arrive aux îles Saint Pierre et Miquelon, qui commençaient à être fréquentées par les pêcheurs malouins. Cartier prend alors une décision qui lui fait peine : il abandonne la « Petite Hermine », faute d’hommes suffisants pour lui faire traverser l’Atlantique.
Il ne garde que la « Grande Hermine » et « l’Émerillon », c’est-à-dire le plus gros et le plus petit de ses navires.
Notes sur la première partie :
Verrazano avait baptisé « Angoulême » le hameau qui plus tard devint New-York.
En 1843 les Québécois retrouveront la carcasse de la Petite Hermine, abandonnée par Cartier. Ils en enverront des fragments à Saint-Malo (musée).
6/ Le troisième voyage.
Difficultés diplomatiques et préparatifs.
Dès son arrivée Cartier adresse au roi un compte-rendu précis de son expédition, rapport qu’il signe de sa main. Il ne ramène pas d’or, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas. Par contre le passage vers la Chine n’existe certainement pas, à moins de passer plus au nord, mais c’est très risqué. Néanmoins il a découvert un immense pays, très fertile et peuplé d’indigènes qui ne demandent pas mieux que de se mettre sous la protection de la France comme l’affirme leur Chef qui l’a accompagné à son retour. De plus ces Indiens sont disposés à recevoir les lumières de la vraie Foi.
Il joint à son récit des cartes précises décorées à la mode du temps.
François 1er est très satisfait mais fait savoir à Cartier qu’il ne peut financer immédiatement une troisième expédition car pour le moment il est en guerre avec Charles-Quint et les finances du royaume sont au plus bas : témoin cette lettre, signée du roi et datée de cette même année 1536, où il demande de l’argent au chancelier Dubourg pour mener une offensive sur Milan. Donc pas de crédit pour le moment et, de plus, le roi ne veut pas aller trop vite car il voudrait que, la prochaine fois, Cartier emmène une grande flotte afin de « coloniser » et d’évangéliser ce pays. François 1er doit en effet résoudre plusieurs problèmes politiques et religieux. Ses relations avec Soliman, ses démêlés avec le Saint-Empire et la montée du protestantisme rendent sa politique ambiguë. La création d’une Nouvelle France outre-Atlantique aurait des allures de croisade qui le valoriserait auprès des populations européennes. La future expédition doit donc être une opération de grande envergure.
Par ailleurs les puissances étrangères, les Portugais en particulier, s’intéressaient beaucoup à ce que préparait François 1er. Ils ne se cessaient pas d’espionner Cartier et son entourage. Le succès de ses deux voyages alimentait les rumeurs les plus extravagantes. On prétendait qu’il avait trouvé de l’or en grande quantité, malgré que le roi ait fait dire officiellement : « … qu’il n’y a point de gain à espérer au Canada sinon la conquête d’infinies âmes ». Certains n’hésitaient pas à affirmer que les Français allaient armer une centaine de navires … ce qui dépassait largement les possibilités du royaume !
7/ Un peu de repos avant d’autres aventures.
Ayant du temps devant lui, Cartier s’occupe alors de ses affaires. Pendant son absence, sa femme a profité d’un héritage pour acquérir le manoir de Limoléou, près de Paramé. Il se consacre à l’aménagement de cet important ensemble de bâtiments. Il conserve cependant sa maison de Saint-Malo plus proche du port. En effet il a retrouvé son poste de pilote royal. Le 10 mai 1537, un an après son retour, le roi lui fait cadeau de la « Grande Hermine ». La valeur du navire ne couvre pas les dépenses engagées par Cartier mais prouve que le roi lui reste fidèle en amitié.
Cependant les mois passent. Cartier a tout son temps pour mettre au propre ses notes de voyage et surtout les cartes qu’il a relevées sur place. Tous ces documents sont envoyés à la Cour qui ne semble pas pressée de réaliser ses promesses.
Le 25 mars 1539, nos trois Iroquois, qu’on appelait encore Hurons et dont on ne sait pas s’ils avaient le mal du pays, sont baptisés en grande pompe à Saint-Malo.
Malheureusement le chef Donnaconna, très âgé, mourra peu de temps après. En sa mémoire une ville portera son nom à quelques kilomètres de Québec.
Le 17 octobre 1540, plus de quatre ans après son retour, le roi fait don à Cartier de « L’Émerillon » et lui fait enfin parvenir la commission qui lui donne le commandement officiel de la prochaine expédition avec la mention : « A Notre Cher et Bien-Aimé Jacques Cartier, qui a découvert le grand pays des terres de Hochelaga et Canada, faisant un bout de l’Asie du côté de l’occident » … Ce qui prouve que la référence à la Chine reste en mémoire ! Le texte du document ajoute « qu’il doit jouir de tous les honneurs, prééminences, prérogatives, franchises, libertés, gages et bienfaits attachés à sa charge » …
On pourrait croire qu’après tant de compliments, Cartier soit à l’abri de tous soucis. C’est mal connaître les mœurs de l’époque. Trois mois plus tard il est dépossédé de son titre de capitaine général !
Des influences à la Cour avaient contesté qu’on puisse confier une telle responsabilité à un fils de pêcheur. Il fallait qu’un gentilhomme soit nommé chef de l’expédition. C’est ainsi que le 15 janvier 1541, Cartier reçoit une lettre lui apprenant qu’il devra obéir dorénavant à Jean-François de la Roque, seigneur de Roberval, noble authentique d’origine gasconne, d’une quarantaine d’années, dont la réputation n’est pas fameuse ! On dit de lui qu’il est aventurier, prodigue, spéculateur, etc. et de plus c’est un incapable : il a été le concessionnaire malheureux d’une exploitation des mines d’or du royaume. Voilà le personnage qu’on imposait à Cartier !
Celui-ci, dont on connaît la grandeur d’âme et le désintéressement, ne montre guère d’émotion devant cette injuste rétrogradation. Il sait que Roberval ne connaît rien des choses de la mer et que, de toutes façons, il restera le véritable chef de l’expédition.
8/ le troisième voyage
Les deux hommes, chacun de leur côté, préparent le voyage. Cartier s’occupe des bateaux et des marins. Roberval des futurs colons. Très vite on se heurte à une difficulté qui ne disparaîtra jamais de toutes les entreprises de colonisation : le recrutement de volontaires pour aller vivre outre-mer.
Il faut bien comprendre que les paysans et les artisans qui vivaient tranquillement sur leurs terres ou dans leurs ateliers n’avaient pas envie de les quitter pour une vie qui pouvait se révéler dangereuse. Les volontaires qui se présentent sont toujours des aventuriers, des gens qui ont échoué dans leurs entreprises ou qui désirent se faire oublier. Bref ! ce n’est pas l’élite de la population qui désire émigrer sans espoir de retour …
Alors il faut recruter de force et, comme il arrivera souvent, on sort de prison des condamnés politiques, des voleurs ou des victimes de l’intolérance religieuse. Quant aux femmes qui acceptent de partir, ce n’est pas meilleur ! A tel point que Cartier décide de n’emmener encore que des hommes. Les femmes feront partie du prochain transport.
On prévoyait quinze bateaux mais on réalise qu’on ne pourra armer que cinq navires. En fait Cartier n’en aura que quatre. Pendant ce temps Roberval cherche du monde et des avances dans tous les ports de Normandie, mais on connaît sa réputation, il n’obtient ni subsides ni volontaires. Seul Cartier, par son prestige et aussi en puisant dans ses biens personnels, arrive à boucler le budget et rassembler un contingent de marins compétents.
Le 19 mai 1541, Cartier fait son testament et quatre jours plus tard, il appareille avec la « Grande Hermine », « L’Émerillon » et deux nouveaux bateaux, le « Saint-Briac » et le « Georges ». Il laisse Roberval à Saint-Malo, à charge pour lui de préparer l’expédition suivante, bien content de ne pas s’embarrasser de ce personnage ! On est loin des ambitieux projets de François 1er.
Comme à chaque départ, on se fixe un rendez-vous dans une baie de Terre-Neuve. Cette fois encore une tempête éparpille la flotte, mais Cartier a recruté de bons capitaines et des bons matelots ; tout le monde se retrouve à l’endroit prévu. Le 23 août on arrive à Sainte-Croix. Le fort a été démoli par les indiens qui en ont récupéré les matériaux. Cela n’empêche pas les Iroquois de manifester beaucoup leur joie de revoir les Français malgré la nouvelle de la mort de leur chef, Donnaconna, enterré en Bretagne.
La saison est avancée et il faut préparer l’hivernage. On construit deux fortins de bois, l’un près du fleuve, l’autre sur un mamelon. Ils sont reliés par une palissade. On baptise ce poste « Charlebourg-Royal » et ce sera un solide point d’appui pour la future expansion de la colonie.
Comme prévu, Cartier renvoie en France le « Saint-Briac » et le « Georges » aux ordres de son beau-frère Jalobert et de son filleul Noël. Ceux-ci doivent revenir avec Roberval et le reste de l’expédition. Ils arriveront Saint-Malo le 3 octobre pour apprendre que Roberval n’est pas encore décidé à partir pour la Nouvelle France car il est occupé à rétablir ses finances … et devinez par quel moyen ? en pratiquant la piraterie en Manche et en Mer du Nord !!
Avant l’hiver Cartier veut retourner à Hochelaga et aller plus loin pour savoir enfin si, oui ou non, les métaux dont on lui a parlé sont de l’or et de l’argent. Il laisse à Charlebourg-Royal une garnison aux ordres du Vicomte de Beaupré.
Il part le 7 septembre avec des embarcations légères, arrive à Hochelaga où on lui fait fête. Quelques indiens se proposent de lui servir de guides et de porteurs. La région où il peut trouver des richesses n’est pas éloignée mais il faudra franchir des chutes et des rapides. Le premier rapide est passé, puis un second, nommé Lachine, et c’est l’émerveillement : les rives du Saint-Laurent étincellent ! Il suffit de se baisser pour « ramasser certaines feuilles d’un or fin, aussi épaisses que l’ongle » et des pierres « comme des diamants les plus beaux, polis et aussi merveilleusement taillés … »
Les Français, on s’en doute, sont des plus excités. On remplit des petits tonneaux de ces merveilles. Cartier, qui n’est pas atteint par la fièvre de l’or, n’est quand même pas mécontent de pouvoir ramener à François 1er des richesses qui paieront les frais de l’expédition et justifieront la confiance que le roi avait en son capitaine. Cartier estime qu’il est inutile d’explorer plus à l’Ouest et revient à Charlebourg.
Hélas, l’histoire se renouvelle ! Le vicomte de Beaupré a été incapable d’être maître de sa troupe de chenapans. Ceux-ci ont considéré les indiens comme des sauvages à leur service et les indiennes comme des objets de plaisir. De graves incidents se multiplient et les Iroquois veulent laver dans le sang les offenses subies.
Et notre malouin est encore obligé d’employer tout son prestige et son autorité pour rétablir la situation. Il promet de punir sévèrement les coupables et installe une discipline stricte dans le camp, limitant les contacts entre les colons et les indigènes en autorisant seulement des hommes de confiance à se rendre au village indien. Mais les excuses de Cartier n’ont pas rétabli la confiance : trente-cinq français tomberont sous les flèches au cours de l’hiver. On n’est en sécurité qu’à l’intérieur du fort.
La mauvaise saison passe tant bien que mal et Cartier peut appareiller en Mai 1542 à bord de son vaisseau la « Grande Hermine » où il a embarqué ses précieux tonneaux. Le 8 juin, à Terre Neuve, ne voilà-t-il pas qu’il tombe sur Roberval qui s’est décidé, enfin, à le rejoindre à la tête d’une flottille de trois vaisseaux ! Celui-ci, faisant état de son rang de Capitaine Général, demande à Cartier de faire demi-tour et de revenir au Canada. Le Malouin refuse catégoriquement ; il se contente de lui laisser deux pilotes et une carte pour retrouver Charlebourg. Puis, en pleine nuit, il lève l’ancre. Cette précipitation s’explique par la crainte que Roberval apprenne l’existence de l’or et des diamants. Tel que Cartier le connaissait, il était tout à fait capable de s’en emparer et de s’attribuer ensuite le mérite de la découverte.
Tranquille et heureux de son voyage, Cartier arrive à Saint-Malo le 28 juin et il fait porter aussitôt les précieux tonnelets à un orfèvre officiel. Hélas ! Trois fois hélas ! ! l’or n’est que du cuivre, très pur mais du cuivre quand même, et les diamants ne sont que du mica !
C’est évidemment une énorme « rigolade » dans la ville. Les adversaires de Jacques Cartier font gorge chaude de son erreur et en quelques semaines l’expression « faux comme un diamant du Canada » va devenir un proverbe.
La déception du navigateur est immense. Comment a-t-il pu être si naïf ? Quelle sera la réaction du Roi ? On suppose que lui aussi a été déçu mais, au demeurant, il n’en veut pas à Cartier et on oublie très vite les trésors du Canada. D’ailleurs François 1er a autre chose à penser ! Il est occupé encore par ses discussions avec Charles-Quint à propos du Piémont et de la Savoie ? Comme aucune solution diplomatique n’intervient, il déclare la guerre à l’empereur … et il oublie Cartier.
Le Malouin n’en demandait pas plus. Les habitants de Saint-Malo avaient pardonné à Cartier son erreur et avait fait de lui le grand homme de la ville et de la région. En dehors de sa charge de pilote et de cartographe, il est devenu un notable, participe aux activités de la vie publique et s’installe dans une existence paisible et honorable.
Entre temps Roberval était arrivé à Charlebourg. A peine arrivé ses ennuis commencent : il doit se mettre sur la défensive car les indiens sont outrés par la mauvaise conduite des colons. Roberval fait punir quelques coupables sans pour autant rétablir la confiance.
Cartier avait semé du blé autour du fort. Heureusement la récolte peut se faire et les Français s’enferment dans le fort pour l’hivernage, après qu’on eut renvoyé deux navires à Honfleur (pas à Saint-Malo !), l’ »Anne » et la « Valentine » pour avoir moins de monde à nourrir. Les capitaines devaient revenir avec des renforts et … des femmes. Mais, dès leur arrivée, les deux bateaux sont saisis par les huissiers en garantie des dettes du Capitaine Général !
Au printemps 1543, Roberval, qui a entendu parler des fabuleuses richesses de l’ouest, veut se rendre à Lachine. Il ne réussit pas à franchir les rapides et perd dix hommes dans l’aventure, noyés dans le fleuve.
L’été se passe avec des disputes continuelles, non seulement avec les Indiens, mais aussi entre Français qui ne sont que des gens de sac et de corde, vivant retranchés dans le fort sans pouvoir en sortir sans risque d’être criblés de flèches. Un deuxième hivernage est pire que le premier.
En France on se doute qu’en Nouvelle France, tout n’aille pas pour le mieux. Au printemps 1544 on décide d’aller voir ce qui se passe là-bas et de sauver ce qui peut l’être. Cartier n’est pas chaud pour partir. Pour faire ce voyage, il désigne Paul Auxillon de Senneterre comme capitaine de son propre navire, la « Grande Hermine ». Ce que celui-ci découvre, en arrivant, le désole car il s’aperçoit que l’œuvre de Cartier est perdue. A l’automne il ramène Roberval et les compagnons qui ont survécu.
Reste à liquider l’entreprise. Roberval est endetté envers la France entière ! Rien qu’à Cartier il doit 8000 livres. Comme celui-ci a dépensé une grande partie de sa fortune à commanditer les trois expéditions, il lui réclame son dû. Roberval conteste … évidemment ! Un procès s’engage que Roberval perd, mais il est insolvable. Cartier ajoutera ces 8000 livres à l’ensemble de ses pertes.
Pour récupérer un peu d’argent, il publie chez l’imprimeur parisien Pierre Pollet, un ouvrage intitulé « Brief Récit du Second Voyage », celui qui fut le plus intéressant. L’ouvrage ne rencontre que l’indifférence : la Nouvelle France n’intéresse plus personne ! François 1er, qui n’a plus que 18 mois à vivre, est miné par la maladie et ne pense plus à son brave capitaine dont il avait vanté « la loyauté, la grande diligence » envers le royaume.
La renommée de Cartier n’était cependant pas morte. Rabelais est venu le consulter avant d’écrire les tribulations maritimes de Pantagruel. Notre malouin est considéré dans Saint-Malo comme un héros, d’autant que la ville est frappée par la peste en 1557 et qu’il dépense sans compter, et sa peine et ses biens, au profit de ses concitoyens. Lui-même est contaminé et meurt de la maladie, le 1er septembre.
Ainsi s’achève la vie d’un homme admirable, dont les qualités et les vertus auraient dû faire de lui un exemple. Hélas ! par la faute d’imbéciles et d’incapables, son œuvre fut anéantie. Comme le dit André Castelot : « De la conquête de l’outre-mer par les Français au XVI° siècle, il ne reste donc rien, sinon des exploits ! ». Ah si une chose est conservée : la Nouvelle France est restée non seulement comme entité, mais surtout comme la propriété de la Couronne.
Note : Roberval a laissé quand même son nom à la postérité. Il ne le méritait pourtant pas ! Une ville porte son nom, sur les bords du Lac Saint-Jean (où j’ai passé une nuit).
Le vicomte de Beaupré, lui aussi, a laissé son nom à une ville à quelques kilomètres de Québec. L’Histoire serait-elle généreuse, même envers ses plus mauvais serviteurs ?
La famille de Cartier continua à s’intéresser au Canada : Jacques Noël, son neveu et héritier, maître pilote de Saint-Malo, fit plusieurs voyages et remonta le fleuve jusqu’aux rapides Ste Marie. Il compléta les cartes que lui avait léguées son oncle et il les confia ensuite à ses fils, Michel et Jean, qui partirent au Canada pour faire commerce de fourrures. Ceux-ci obtinrent, par lettres patentes du 14 janvier 1588, le monopole de ce négoce. Mais le 9 juillet suivant, sur réclamations d’autres marchands, Henri III révoquait leur privilège ! La famille Cartier, qui une fois de plus en était pour ses frais, abandonna l’aventure canadienne.
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