Thèmes : géographie, géopolitique, histoire.
Conférence du mardi 9 avril 1996 par Commandant Hubert Juet.
Un point minuscule sur les cartes, à 700 miles d’Acapulco par 10°18N et 109°13W, un rocher qui s’élève à 29 mètres au-dessus de la mer, un anneau de corail dont le grand axe mesure environ 3 km, quelques cocotiers, des crabes, des oiseaux, des requins, … Tel apparaît Clipperton, le seul atoll et la seule possession française du Pacifique nord. Ignorée de la plupart des Français, l’île occupe néanmoins, par l’étendue de sa zone économique exclusive, le 5ème rang de nos DOM/TOM. Point stratégique affirmé par l’Histoire, elle présente un potentiel certain dans l’exploitation des océans.
De la découverte à la prise de possession
En route pour la Chine, MM. Dubocage et de Prudhomme, à bord de deux frégates françaises, découvrent l’île en 1711, un Vendredi Saint, et la baptisent île de la Passion.
Un siècle s’écoule au cours duquel rien ne semble survenir d’autre que, progressivement, sur les cartes, la substitution de son nom par celui de Clipperton. Cette substitution reste d’autant plus énigmatique que, selon les écrits de l’époque, le pirate et corsaire John Clipperton n’aurait jamais rencontré sur sa route l’île qui porte son nom.
Puis vient le temps des annexions d’îles à guano pour en exploiter le phosphate appelé à révolutionner l’agriculture. C’est ainsi que le lieutenant de vaisseau Le Coat de Kerveguen, nommé commissaire du gouvernement de Napoléon III, prend, le 17 novembre 1858, officiellement possession de Clipperton au nom de la France. Mais le projet est abandonné et c’est un Américain, Frederic Permien, qui entreprend, en 1892, l’exploitation du guano de Clipperton. Il y plante les premiers cocotiers et… un mât où flotte la bannière étoilée.
Le gouvernement français proteste auprès de Washington et les États-Unis répondent en reconnaissant la souveraineté de la France sur Clipperton et désavouent Permien. La compagnie américaine est alors rachetée par une compagnie anglaise qui poursuivra jusqu’en 1902 l’exploitation du guano de Clipperton … sous pavillon mexicain !
La France engage une nouvelle action diplomatique, cette fois auprès du Mexique, qui acceptera en 1909 le recours à l’arbitrage international. Avec la conviction que Clipperton était espagnol, le Président Porfirio Diaz y installe en attendant une garnison sous le commandement du lieutenant Arnaud y Vignon.
Le 26 juin 1914, le commandant Williams, du croiseur américain Cleveland, venu recueillir des naufragés, apprend au commandant Arnaud qu’au Mexique, c’est la révolution. Il craint que la garnison soit oubliée et privée de ravitaillement. Aussi propose-t-il de la rapatrier. Le commandant Arnaud refuse et reste sur l’île avec une quarantaine de soldats, de femmes et d’enfants.
Les États-Unis entrent en 1917 dans la Première Guerre Mondiale. L’amirauté envoie le croiseur Yorktown en reconnaissance à Clipperton. Quelle n’est pas la stupeur du Commandant Perril et de son équipage d’y découvrir onze femmes et enfants ! Dans une totale misère physiologique, ils sont les seuls rescapés de la garnison mexicaine abandonnée depuis 3 ans. Le commandant les prend à son bord, les soigne et les rapatrie.
La guerre a interrompu l’action intentée pour régler le différend franco-mexicain. Le roi d’Italie, Victor-Emmanuel III, choisi pour arbitre, rend sa sentence le 18 janvier 1931 : Clipperton est possession française depuis 1858.
Le Mexique conteste aussitôt cette décision, puis l’accepte en 1933. C’est donc « pour le maintien de la souveraineté française » et occasionnellement que la Jeanne d ‘Arc y passe en décembre 1934 et en janvier 1935.
L’envoi des couleurs et le scellement dans le rocher d’une plaque commémorative consacrent une tradition qui se perpétue encore aujourd’hui.
Les temps modernes
Un projet de base aérienne, établi le 15 décembre 1943 par la marine américaine, est abandonné. Cependant le flight officer Taylor, pilote de l’aviation australienne, chargé de convoyer les Catalina achetés par son pays aux États-Unis, démontre que le lagon constitue un plan d’eau utilisable. L’escale de Clipperton lui permet de suivre ensuite une route plus directe par Tahiti. En décembre 1944, les Américains installent sur l’île une station radio-météorologique qui durera moins d’un an mais rendra les plus grands services à l’aviation et à la marine américaine.
Les années 1950 se caractérisent par de nombreuses missions scientifiques internationales. La décennie suivante voit le passage du colonel d’aviation Louis Castex, chargé de confirmer l’utilisation du plan d’eau de Clipperton. L’île serait alors devenue une escale du fameux projet, qui n’aboutira pas, de la « ligne impériale » : Paris, Casablanca, Dakar, Fort-de-France, Clipperton, Tahiti, Saïgon, Pondichéry, Djibouti, Tunis, Paris.
De 1966 à 1969, ce sont les missions Bougainville de la Marine Nationale. Le médecin général inspecteur Niaussat, y vient en 1976, à bord d’un Catalina piloté par Philippe Cousteau et complète les études hydrobiologiques faites lors des missions Bougainville.
Le commandant Cousteau y vient en 1980 avec son équipe de plongeurs. L’exploration des eaux de l’océan et du lagon permet au cinéaste Jacques Ertaud de réaliser un film remarquable.
La France décide d’y installer, fin 1982, une station météorologique automatique qui ne fonctionnera que quelques mois par manque de crédits pour son entretien … !
Actuellement Clipperton ne fait l’objet d’aucun projet.
Aperçu de la situation géopolitique
Le rocher, formé de laves volcaniques, prouve l’existence d’un volcan en activité il y a dix millions d’années. Situé non loin de la grande dorsale passant par San Francisco et Los Angeles, Clipperton est la seule émergence de la fracture qui porte son nom.
Point de convergence tropicale où se forment des cyclones, la position isolée de Clipperton permet de tracer un cercle de 200 nautiques de rayon, conformément au Droit International de la mer. La zone économique exclusive ainsi délimitée a une surface de 431 015 km2 (= (1,852 km x 200)2 x 3, 14 : souvenir d’école primaire ; la France hexagonale compte environ 550 000 km2). Elle occupe une situation privilégiée au milieu de la zone de pêche au thon du Pacifique, l’une des plus poissonneuses du monde en thonidés. 15 000 tonnes de thons sont pêchées, par an, dans cette zone économique.
La France ne pêche pas dans la zone économique de Clipperton, néanmoins, son adhésion à la Commission interaméricaine du thon tropical lui permet d’assumer ses responsabilités dans les problèmes d’environnement, de contribuer à la sauvegarde des dauphins et d’affirmer sa souveraineté sur Clipperton.
Le champ des nodules, compris entre les fractures de Clarion et Clipperton, s’étend sur plusieurs millions de km2 de plaines sédimentaires abyssales, à 5 000 mètres de profondeur en moyenne. La réserve a été évaluée à quelques milliards de tonnes. En traitant 1,5 million de tonnes de minerai par an, une exploitation industrielle fournirait environ 80% de la consommation française de manganèse, 55% de celle de nickel, 5% de celle de cuivre et deux fois celle de cobalt.
L’Association française d’étude et de recherche des nodules a concentré ses efforts sur ce champ à partir de 1976. L’autorité ayant en charge « le patrimoine commun de l’humanité » au sein de l’ONU a attribué à la France les titres miniers de75000 km2 répartis en trois zones.
Clipperton demeure un point stratégique, comme l’ont montré les Américains au cours des deux guerres mondiales. Son potentiel ne procède pas seulement de la pêche, de l’exploitation des nodules polymétalliques et de mesures scientifiques concernant l’espace et l’océan. Des scientifiques du monde entier estiment que l’île de Clipperton est un laboratoire géologique et biologique d’une très grande valeur, unique au monde, et que, par conséquent, elle doit rester à l’état naturel.
Ce qui est le cas actuellement.
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