Thèmes: Economie, Géographie, Histoire, Sciences, Société
Conférence du mardi 10 mars 2026
Par Monsieur Abel DOUAY, historien et conférencier, ancien président de la Société historique des amis de Napoléon III, auteur.

INTRODUCTION
De tous temps les dirigeants de l’Égypte ont cherché à construire des canaux afin de relier le Nil à différentes parties du territoire. Ainsi déjà aux temps des pharaons, on creusait des canaux entre la mer Rouge et le Nil. Plus tard, les Perses entreprendront de vastes travaux puis ce seront les aménagements d’Alexandre le Grand afin d’apporter de l’eau douce du Nil dans sa nouvelle cité d’Alexandrie. Mais il faudra attendre le XIXe siècle et son essor industriel et technique pour voir l’ouverture d’un canal navigable entre la mer Rouge et la Méditerranée.
I – Les précurseurs : des pharaons au projet de Lesseps.
Quarante siècles nous séparent entre les premiers canaux des pharaons et l’inauguration du canal de Suez. Au cours de la dynastie des Sésostris, et particulièrement durant le règne du pharaon Sésostris III, vers 1850 av. J-C., un premier canal est creusé qui relie la mer Rouge à un bras du Nil. Sous le Nouvel Empire (-1500 à -1000), un canal se détachait du Nil à Bubaste, actuelle Zagazig, pour relier le cours du fleuve au Grand lac Amer qui à cette époque était encore ouvert sur la mer Rouge. Les accumulations dunaires isoleront par la suite le lac. Les Perses au Ve siècle avant notre ère, notamment sous Darius Ier, entreprennent la réouverture de la liaison. Cette voie d’eau sera très importante pour la dynastie des Ptolémées (-323 à -30) pour développer le commerce de l’Égypte hellénistique à partir de Arsinoé (actuelle Suez) vers les rives de la mer Rouge et de la mer d’Oman. Abandonné par la suite, il sera à nouveau utilisé par l’empereur romain Trajan au deuxième siècle de notre ère. La liaison est définitivement fermée au VIIIe siècle par ordre du calife abbasside de Bagdad qui désire favoriser la route terrestre vers le golfe Persique.

L’idée d’un canal permettant le franchissement de l’isthme de Suez suscite un nouvel intérêt au XVIe siècle, après que les Portugais aient ouvert par le cap de Bonne Espérance une nouvelle route maritime vers les Indes. Sous Louis XV, le Marquis d’Argenson appelle de ses vœux la réalisation d’un « canal commun à tous les chrétiens ». Louis XVI et ses agents (Montigny, Choiseul-Gouffier et Volney) reviennent de leurs voyages en Orient avec la conviction qu’il faut creuser un canal partant du bras oriental du Nil. En 1790, les marchands et armateurs marseillais s’adressent à l’Assemblée Constituante pour lui faire valoir l’intérêt que représenterait l’ouverture de la mer Rouge aux navires français.
Ces projets préparent l’expédition d’Égypte du Général Bonaparte en 1798.
Bonaparte emmène pour son expédition plusieurs savants et ingénieurs dont Jean-Baptiste Le Père qui se rend jusqu’à Suez afin de déterminer la possibilité de creuser un canal. Le Père rendra en 1803 son rapport à Napoléon devenu entre-temps Premier Consul où il doute de la possibilité d’un canal reliant la Méditerranée et la mer Rouge dans la mesure où il suppose (à tort) qu’il existe une différence de niveau entre ces deux mers.
Les choses vont changer à partir des années 1830 pour plusieurs raisons. D’abord des raisons économiques car le commerce avec l’Orient et en particulier les Indes britanniques s’intensifie et le transbordement par voie ferrée entre Suez et Alexandrie ne suffit plus. Mais aussi des raisons philosophiques. En effet en 1833, Prosper Enfantin, devenu chef de file d’une secte d’utopiques, les saint-simoniens, s’établit en Égypte et prône les échanges culturels entre l’Orient et l’Occident dans un souci de paix durable. Enfin on peut avancer des raisons de pouvoir et de rivalité entre la France et la Grande-Bretagne. Les Anglais étaient favorables au transport ferroviaire, dont ils avaient le monopole et ainsi maintenir leur suprématie dans les échanges vers l’Orient. Les Français quant à eux cherchaient à casser cette suprématie et bénéficier de l’essor du commerce international mais aussi montrer leurs capacités technologiques.
L’année 1853 marque un tournant crucial avec l’arrivée en Égypte de Ferdinand de Lesseps.
II – Ferdinand de Lesseps et le canal.
Napoléon III est séduit par le projet du canal pour sa portée philosophique mais aussi pour les bénéfices et opportunités commerciaux que pourra en tirer la France. Les Anglais sont un obstacle au projet mais aussi Mehmet Ali, gouverneur de l’Égypte ottomane, qui est allié des Britanniques et qui refuse le projet français.
Ferdinand de Lesseps qui est diplomate, et fils de diplomate, obtient le poste de consul en Égypte en 1832. A cette époque, il se lie d’amitié avec l’un des fils de Mehmet Ali, Mohammed Saïd, ce qui aura son importance quelques années plus tard. En effet, lors de l’accession au trône de Mohammed Saïd en 1854, Lesseps revient en Égypte et n’a aucun mal à convaincre son ami de l’intérêt de la construction d’un canal. Par le firman du 30 novembre 1854, il se voit confier la mission et le pouvoir exclusif de constituer et diriger une compagnie pour le percement et l’exploitation du canal reliant les deux mers. La durée de la concession est fixée à 99 ans à partir de l’ouverture de la voie d’eau. Dès début 1856, les ingénieurs Mougel et Linant présentent leur projet de canal. Il faut cependant l’accord de la Sublime Porte mais le Sultan subit les pressions de la Grande-Bretagne où Palmerston est résolument hostile au projet.
Lesseps ne renonce pas et travaille à rassembler les fonds, chez les banquiers mais aussi directement au public via les souscriptions. Le premier coup de pioche est donné le 25 avril 1859. Vingt mille fellahs sont réquisitionnés et dès le 18 novembre les eaux de la Méditerranée atteignent celles du lac Timsah.

Mohammed Saïd meurt en janvier 1863 et son successeur, Ismaël Pacha, bien qu’éduqué en France est moins enthousiaste que son prédécesseur et il réduit drastiquement le nombre de fellahs qui passe de 20 000 à 5 000. Cela est dû à la presse britannique qui affirmait que les fellahs étaient quasiment réduits en esclavage et au fait que le principal conseiller du nouveau roi s’avère être un agent anglais. Dans les faits, une étude montrant le taux de mortalité des ouvriers en France et des fellahs en Égypte montre que celui-ci est similaire.
Cette réduction de main-d’œuvre poussera la France à développer puis à emmener des engins mécaniques pour le creusement. On peut rappeler qu’à l’exposition universelle de Paris de 1857, le projet du canal de Suez est particulièrement mis en valeur dans le cadre de l’industrialisation de masse de cette seconde partie du XIXe siècle.
En 1866, l’autorisation ottomane est finalement accordée levant toute incertitude et l’inauguration solennelle en présence de l’Impératrice Eugénie a lieu en 1869.
III – Les voyageurs.
A la fin des travaux, l’inauguration du canal le 17 novembre 1869 s’avère être un événement majeur de cette seconde partie du XIXe siècle.
Napoléon III étant malade, c’est l’impératrice Eugénie qui se rend en Égypte. Après le départ de Saint-Cloud le 30 septembre 1869, le voyage jusqu’en Égypte dure deux mois, jusqu’à l’inauguration le 17 novembre ; ce voyage est jalonné de plusieurs escales dont à Magenta où l’impératrice rend un hommage aux généraux français de la bataille de 1859. Le 2 octobre Eugénie arrive à Venise où elle est reçue avec tous les honneurs qui lui sont dus. Le 11 octobre c’est l’escale à Athènes puis le Bosphore et un grandiose dîner offert par le sultan Abdul Aziz à Constantinople suivi de trois jours de festivités du 15 au 18 octobre. Finalement Eugénie atteint Le Caire le 22 octobre. Entre le 27 octobre et le 15 novembre l’impératrice réalise plusieurs excursions sur le Nil et visite Louxor, Karnak, Giseh et Edfou. Nous avons plusieurs témoignages de ce long voyage grâce aux souvenirs publiés par une des demoiselles d’honneur de l’impératrice, Marie de Larminat (1848-1927) mais aussi le récit inédit de la dame d’honneur la Comtesse de Nadaillac et le journal intime de Marie Redel (1834-1916), la gouvernante de la Duchesse d’Albe, nièce de l’impératrice. Ces témoignages nous permettent de connaître beaucoup de détails sur ce voyage comme les toilettes ou l’état d’esprit d’Eugénie.
La cérémonie d’inauguration a lieu le 16 novembre 1869 à Port Saïd en présence de plusieurs personnalités de premier plan notamment le Prince de Galles et l’Empereur d’Autriche-Hongrie mais toutes les religions sont présentes avec des dignitaires de l’Empire ottoman. Cette inauguration reflète l’aspect fraternel et d’union des peuples insufflé par le courant saint-simonien qui était à la base du projet.
Le 17 novembre 1869, le yacht impérial l’Aigle à bord duquel l’impératrice Eugénie a pris place pénètre dans le canal du Suez à Port Saïd. Vers 15 heures, l’Aigle entre majestueusement et victorieusement dans le lac Timsah au milieu d’une population cosmopolite acclamant l’Aigle tout autant que l’impératrice et la France.

Ferdinand de Lesseps aura relevé le défi avec succès en moins de 10 ans entre le premier coup de pioche et l’inauguration, reliant Port Saïd à Suez, et plus largement, la Méditerranée à la mer Rouge. Les travaux se poursuivront après l’inauguration.
CONCLUSION
Depuis son ouverture, le canal a permis une forte croissance des échanges commerciaux vers l’Asie au point de devenir un passage vital pour l’économie mondiale actuelle. C’est aussi une source non négligeable de revenus pour l’Égypte (15 millions de dollars par jour). En 2015 le canal de Suez représentait 8 % du commerce maritime mondial. En août 2015 est inauguré le « Nouveau canal de Suez » permettant de doubler la capacité de passage. Au XXIe siècle les attaques terroristes qui ont menacé cette route ont été suivies d’une réplique immédiate de l’Occident avec l’envoi de frégates et la constitution de détachements militaires de protection des navires marchands montrant bien le rôle crucial du canal.
Le musée du canal à Ismaïlia, dans une ancienne demeure de Ferdinand de Lesseps, nous montre le rôle clé du canal pour l’Égypte sur le plan économique mais aussi géopolitique et même culturel.

Bibliographie
DOUAY, Abel, Unir l’Orient et l’Occident, le prodigieux défi du canal de Suez. Édition Kronos, Paris, 2026. (L’ouvrage est abondamment illustré).
Découvrez + de 1100 textes des conférences du CDI sur le site du CDI de Garches
Vos commentaires et vos conseils contribuent à l’amélioration de nos parutions.
Vous disposez de l’espace « COMMENTAIRES » ci-dessous pour les exprimer.
Merci et à bientôt pour votre prochaine visite.




Laisser un commentaire