L’EXTRÊME ORIENT, NOUVEAU CHAMP DE TENSIONS ET LE RISQUE DE CONFLITS MARITIMES.

Thèmes: Civilisation, Economie, Géographie, Géopolitique, Histoire
Conférence du mardi 3 février 2026

Par Monsieur Eugène JULIEN, diplômé de l’ENA.

INTRODUCTION

Le basculement du centre de gravité de la mondialisation vers l’Asie a renforcé les tensions en mer de Chine, reflétées aussi bien dans l’expansion de la puissance chinoise que la volonté de contrer cette ambition par les autres pays comme le Japon, le Vietnam, Taiwan, la Corée du sud ou les Philippines inquiets de cette domination.

Les enjeux maritimes dans cette partie du Pacifique sont colossaux. Les routes maritimes sont vitales pour le commerce international et il faut donc les sécuriser. Par ailleurs, c’est une zone stratégique majeure qui comprend des ressources halieutiques importantes mais aussi énergétiques telles que le gaz et le pétrole, ou encore les terres rares, et enfin, c’est aussi une zone où passent un grand nombre de réseaux de télécommunication. Les tensions en mer de Chine se retrouvent dans l’ensemble de l’Extrême Orient, comme en Birmanie, au Sri Lanka ou encore en Inde, en Malaisie ou en Thaïlande.

I Le contexte régional

D’un côté, la Chine, trop puissante, mais dans une situation compliquée, avec un soutien délicat de la Russie, après une gestion calamiteuse du Covid, avec un ralentissement en cours et qui voit une multiplication de tensions intérieures (risques financiers, spéculation immobilière) et extérieures, et une hostilité croissante de Taiwan.

D’un autre côté, les voisins, ou alliés difficiles, comme la Corée du Nord téméraire avec son arme nucléaire, ou la situation difficile des Philippines, la militarisation du Japon et de la Corée du Nord, ou des voisins plus éloignés avec la Birmanie en guerre civile, la faillite totale du Pakistan, ou encore Le Sri Lanka qui se relève lentement de la guerre civile.

Il y a aussi les pays qui réclament leur place, comme le Viêt-Nam vu comme un nouvel eldorado, ou l’Inde en plein développement, ou encore la Thaïlande, qui se montre toutefois un allié discret pour la Chine.

 

Les îles et archipels en mer de Chine, revendiqués en totalité ou partiellement par la Chine et ses voisins ne peuvent qu’être source de conflits, car ce contrôle offre de nombreux avantages du fait du droit maritime.

En effet, juridiquement on détermine une zone de souveraineté avec un contrôle total de l’Etat côtier, comme la pèche ou la police des côtes de 12 milles à partir du bord de mer.

Ensuite on trouve la Zone Économique Exclusive (ZEE) de 200 milles et qui est une zone de libre circulation mais dont l’exploitation est réservée à l’État côtier. Ces zones des 12 milles et de cette ZEE s’appliquent aux côtes continentales, mais également autour des iles et ilots, ce qui permet alors aux pays qui les possèdent, ou les revendiquent, d’agrandir considérablement leur zone de contrôle.

Au-delà de la ZEE se sont les eaux internationales de haute mer avec la liberté totale de tous (pèche, ressources, circulation, etc.) Ces trois zones ont été adoptées par les conventions de 1958 et de Genève en 1982, et la Chine les a signées. Ce droit sur les 12 milles et cette ZEE a un aspect positif car elles permettent une meilleure exploitation locale des richesses, à l’inverse de la haute mer livrée sans contrôle et permettant les pires abus surpêche, rejets en mer, pollution), mais avec un aspect négatif qui est l’exclusion des autres pays, d’où une course effrénée à la possession du moindre îlot afin d’agrandir sa ZEE.

La déstabilisation actuelle en mer de Chine est due à de nombreux facteurs : course aux armements de la Chine afin de supplanter les Etats-Unis, et pour avoir la maîtrise des mers, volonté de s’emparer de Taiwan, absence de vraie défense du Japon qui est totalement dépendant des Etats-Unis, et qui ne possède aucun moyen de dissuasion, comme d’ailleurs la Corée du Sud ou le Viêt-Nam, incontrôlabilité de la Corée du Nord – qui possède l’arme atomique-, absence totale de l’Union Européenne en dépit des timides tentatives de la France et de la Grande-Bretagne.

Il existe aussi une dimension idéologique : d’une part le passé impérialiste du Japon est source de crispation et d’autre part le rêve de puissance de la Chine engendre des tensions non seulement avec ses voisins en mer de Chine mais aussi avec l’Inde et la Malaisie qui contrôle le détroit de Malacca, accès à la mer d’Andaman.

II Le poids de l’histoire.

Les revendications de souveraineté fondées sur la présence historique sont difficiles à justifier car jusqu’au milieu du XXe siècle la présence coloniale européenne ou japonaise dans certaines régions rend très complexe la légitimité historique des territoires.

Pour la Chine, selon des sources contestables, vers 210 avant J-C. la dynastie Han aurait mis en place une administration pour les actuelles iles Spratleys et Paracels, en réalité des archipels. Entre 1405 et 1433, ont lieu les expéditions de Zheng He à la suite desquelles la Chine devient une puissance navale prééminente dans l’Asie du Sud-Est. Puis la Chine s’isole.

Le Vietnam présente d’autres arguments historiques et affirme que les îles Paracels et Spratleys ont été découvertes sous la dynastie des Nguyen (XVI-XIXe siècles). En 1836, l’Empereur vietnamien Minh Mang ordonne une cartographie systématique des îles Paracels et y fait ériger dix bornes territoriales.

L’arrivée des Européens ajoute à la complexité de la situation. Au XVIe siècle les Portugais s’installent à Java, aux Moluques et Malacca ouvrant la route de la mer de Chine. Les Espagnols contrôlent les Philippines. Plus tard, les Hollandais puis les Français et les Britanniques prennent le relais. En Indochine, le traité de Saïgon en 1862 fait passer le territoire vietnamien sous contrôle français. Les Anglais présents à Hong Kong et dans de nombreux ports, dont Shanghai, obtiennent une licence d’exploitation du guano des îles Spratleys.

En 1860, le Japon sort de son isolement et commence sa politique impérialiste. Le Japon envahit la Corée et la Mandchourie et rentre en conflit avec la Russie pour le contrôle de l’île de Tsushima – le Japon coule escadre russe de la Baltique – et de Sakhalin, partagée avec les Russes. Le Japon contrôle alors une large partie de la mer de Chine : de Sakhalin au Nord jusqu’à Formose. L’expansion du Japon se termine en 1942 avec l’entrée en guerre des Etats-Unis. Enfin on note la présence aux Philippines des États-Unis à partir de 1898 suite au Traité de Paris.

III Les conflits actuels.

La manière de déterminer les ZEE génère des conflits, chacun cherchant à s’approprier la moindre petite île afin d’agrandir sa ZEE. En mer de Chine méridionale les 200 îles et îlots, atolls et récifs coralliens disputés couvrent à peine 13 km². Les états adoptent plusieurs stratégies afin de revendiquer ces micro-territoires : établissement de bases militaires ou météorologiques, envoi de quelques occupants, poldérisation, envoi de flottilles de pêcheurs stationnant sans discontinuité autour des atolls, etc. La Chine est l’Etat le plus actif dans cette course. La Chine écrase presque toutes les ZEE du Viêt-Nam, des Philippines, de Brunei, de Taiwan et menace l’Indonésie et la Malaisie. Il s’agit pour elle d’imposer sa présence sur le moindre de la zone, quitte à évincer les occupants.

Les images ci-dessous montrent l’occupation surréaliste du rocher de Scarborough, qui émerge de 3m au large des Philippines.

Dès lors, la Chine revendique ce que l’on a surnommé « la langue de bœuf » qui couvre 2 millions de kilomètres carrés soit l’équivalent de 20% du territoire chinois.

 

La Chine souhaite préparer son autonomie en cas de sanctions économiques américaines voire internationales en cas d’annexion de Taïwan. De ce fait, les îles Spratleys et Paracels sont un enjeu majeur car certaines petites îles se trouvent dans la ZEE des Philippines, d’autres dans celle du Viêt-Nam et les plus méridionales dans celle du sultanat de Brunei. Pour l’instant la présence américaine en Corée, au Japon et aux Philippines permet le maintien du statu quo même si les incidents sont fréquents. Rien qu’en mer de Chine méridionale on a dénombré entre 2010 et 2020 quelque 73 incidents.

A cette situation déjà complexe s’ajoute le fait que les conflits ne sont pas uniquement entre la Chine et ses voisins mais entre les autres États de la région. Ainsi, le Japon et la Russie se disputent les îles Kouriles et le Japon est aussi en conflit avec la Corée sur les îles Dokdo (îles Takeshima pour les Japonais). On peut rappeler que le Japon est un petit pays avec une superficie continentale égale aux deux tiers de la France mais avec une ZEE qui pourrait atteindre 4,5 millions de km². On comprend pourquoi les revendications japonaises sont appuyées.

Le conflit va au-delà des pays bordant les mers de Chine car si la Chine obtenait la « langue de bœuf », tout bateau devrait obtenir son aval pour y circuler ; la mer de Chine deviendrait une sorte de lac chinois. L’empire du milieu contrôlerait ainsi les détroits, points clé du commerce international notamment le détroit de Makassar, mais aussi le détroit de Malacca ou encore Lombok qui permettent l’accès à l’océan indien.

D’une manière générale, avoir des iles sur son territoire est un atout majeur pour l’Etat, qui lui permet de contrôler une vaste ZEE. Il en est ainsi pour la France qui possède des îles comme la Nouvelle Calédonie ou Tahiti. L’Australie et la Nouvelle Zélande souhaitent la présence française dans le Pacifique pour faire face à la Chine, mais ne vaudrait-il pas mieux se tourner les USA ? La question de l’achat des sous-marins nucléaires illustre on ne peut mieux cette question.

IV La dimension économique des conflits.

Si les conflits en mer de Chine et mer du Japon ont un aspect stratégique évident avec le souhait de contrôler les routes commerciales et imposer sa puissance géopolitique, l’aspect économique n’en est pas moins fondamental.

Ainsi, le conflit entre la Chine et le Japon à propos des îles Senkaku débute dans les années 1970 suite à la découverte de grandes réserves de pétrole dans la région. A cela il faut ajouter un fort potentiel de ressources halieutiques. Ces îles étaient sous contrôle des Etats-Unis jusqu’en 1972 et n’avaient jusqu’alors fait l’objet d’aucune revendication. La motivation économique est ici évidente.

Pour le Japon les ressources en mer sont vitales car le pays n’a pas d’énergie sur sa partie terrestre. Une ZEE importante permet de faire des forages marins et d’exploiter d’éventuelles ressources clé : pétrole, gaz, minerais, etc.

Les chiffres sont colossaux, ainsi le China’s Ocean Development Report a estimé que l’exploitation des fonds marins pourrait rapporter 652 billions d’euros par an.

CONCLUSION

Les contentieux en mers de Chine méridionale et orientale mettent en lumière la volonté d’expansion chinoise et la résistance d’autres Etats de la région, comme le Vietnam, les Philippines ou le Japon. Ces Etats soutenus par les Etats-Unis, doivent faire face à une Chine aux solides atouts technologiques et militaires. La course aux armements est massive en Asie à cause de la Chine surarmée et qui occupe le moindre rocher émergé. La Chine dispose d’une panoplie de moyens – puissance financière et économique, puissance technologique, puissance militaire (et démographique) – que ne cumulent pas les voisins immédiats, ni l’Union Européenne. D’où le face à face brutal USA Chine avec le risque de conflits maritimes.

 

Découvrez + de 1100 textes des conférences du CDI sur le site du CDI de Garches 

Vos commentaires et vos conseils contribuent à l’amélioration de nos parutions.
Vous disposez de l’espace « COMMENTAIRES » ci-dessous pour les exprimer.
Merci 
 et à bientôt pour votre prochaine visite.

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.