Thèmes : Économie, Histoire, Société.
Conférence du mardi 12 juin 1984.
Par Monsieur Cohen, diplômé des Hautes Études Commerciales, licencié en droit et en lettres, expert-comptable, professeur d’économie à l’École Supérieure de Commerce et à la Faculté Dauphine, consultant en management, est venu nous parler du « miracle économique » du Japon.
La guerre économique en Extrême-Orient :
« le miracle économique du Japon » devant la crise mondiale
Monsieur Cohen a tenté de nous expliquer les causes du « miracle économique » du Japon face à la crise mondiale.
Il a traité le sujet essentiellement d’un point de vue humain plutôt qu’économique.

A. – LES CAUSES DU « MIRACLE ÉCONOMIQUE ».
1. Raisons techniques.
Survivre ! tel est le mobile profond du comportement japonais.
Le Japon n’a pas la possibilité de subvenir à ses besoins fondamentaux sur les plans de l’alimentation, de l’énergie, et des matières premières (aussi bien minérales qu’agricoles). Son autosuffisance énergétique est nulle. Le Japon dépend pour 86,3% de l’extérieur en matière d’approvisionnement énergétique global (Tab. 1).
Tab 1. Situation des autres grands pays (1982)
- U.S.A. : 22,4%
- R.F.A. : 57,3%
- France : 75,7%
- R. U. : 21,3%
Son autosuffisance alimentaire est nettement meilleure par rapport au point précédent, sans pour autant être exaltante. Mis à part le riz, pour lequel le Japon fait plus que pourvoir à ses besoins, le pays est en situation de manque pour toutes les autres productions animales et végétales.
2. Raisons socio-psychologiques.
C’est dans l’histoire et la psychologie des japonais qu’il faut chercher la véritable explication à leur comportement.
- Le Japon cultive en lui-même un sentiment d’unicité.
Pourquoi ce sentiment ?
Le Japon est une île, et de plus une « île du bout du monde ». Il est près de 4 masses gigantesques : l’Océan Pacifique, la Chine, la Sibérie, les U.S.A. au-delà du Pacifique (cartel).
La population japonaise d’aujourd’hui, mis à part quelques réfugiés originaires de Corée et de Chine vers 1400 et quelque 600 000 coréens en 1945, est rigoureusement vierge de tout contact extérieur, et l’on peut dire que l’ethnie japonaise d’aujourd’hui descend de façon homothétique des japonais des premiers âges, qui peuplaient l’archipel il y a des siècles, voire des millénaires. Un peu comme si la population française se composait uniquement des descendants des Celtes qu’étaient les Gaulois d’avant Jules César, sans l’apport successif des Latins, des Germains, des Slaves, des Juifs, etc., qui sont venus s’intégrer au cours des siècles. Conséquence de ce fait, le sentiment que l’on a quelque chose de différent et de précieux à défendre vis-à-vis des autres qui anime toute cohésion nationale, prend au Japon un relief extraordinaire en poussant très fortement dans la direction du consensus.
Citons un exemple de la vigueur que conserve vis-à-vis de l’étranger, même totalement intégré, le sentiment de particularisme japonais : les Bara kumins, descendants des parias d’avant le XVIIe siècle, sont encore considérés comme des citoyens à part. De même les Coréens qui vivent au Japon, et pour certaines familles depuis des siècles, ne sont pas encore pleinement intégrés dans le flux de la vie japonaise.

Carte 1
L’homogénéité ethnique a été confortée par un non-envahissement. Le Japon a sauvegardé son indépendance et son intégrité territoriale avec une réussite unique dans l’histoire jusqu’au désastre de 1945 : jamais, jusqu’à cette date, le sol japonais n’avait été foulé par l’envahisseur.
Plus encore, de par sa seule volonté, le pays s’était fermé à tout contact avec l’étranger à partir de 1634, début de « l’ère d’isolement » qui interdisait, sous peine de mort, à tout japonais de se rendre à l’étranger, à tout étranger de se rendre au Japon, à tout pays étranger d’accueillir un japonais même naufragé, et cela jusqu’au règne de l’empereur Meiji en 1867. Seuls durant cette période les Portugais reçurent en 1543 l’autorisation d’aborder à Tanegashima et les Espagnols en 1584 à Mirado. Ces deux ports étaient les deux seuls points de contact du Japon avec l’extérieur, et les étrangers ne pouvaient en sortir.
- La société japonaise est une société féodale fondée sur l’existence d’un lien de fidélité direct, avec droits et obligations réciproques entre un « suzerain » et un « vassal ». Toute la société japonaise est structurée de cette façon : l’appartenance à un « yé » c’est-à-dire une communauté qui est l’immeuble, le quartier, le village et par extension de nos jours l’entreprise et le Japon. On apprend aux jeunes japonais à se fondre dans ce groupe et non à se singulariser.
L’enseignement ne se limite pas à conférer des connaissances ; il doit aussi couler l’élève dans un moule social.
Certes, il ne recourt plus aux formules d’endoctrinement qui ont marqué le passé, mais il instille dès le plus jeune âge des manières de penser et de réagir qui sont celles que cette société considère comme les conditions de sa stabilité et de ses réussites. Ainsi se comprend mieux l’insistance mise par le Ministère de l’Éducation à limiter l’écho des idées nouvelles pour sauvegarder l’ordre des valeurs traditionnelles.
Une fois les élèves et les étudiants entrés dans leur réseau, les entreprises ne ménageront pas, elles non plus, leurs efforts pour consolider le processus d’intégration à la cellule sociale qu’elles constituent. Tout sera mis en œuvre pour donner aux employés un esprit de total dévouement aux objectifs de leur compagnie que l’habitude de l’emploi à vie fait considérer comme une seconde famille.
- Rien ne saurait mieux symboliser l’âme du Japon que le « bushido ». Bushido peut être traduit par la « voie des chevaliers » ; c’est, en même temps qu’un précepte de chevalerie, un idéal de comportement auquel devait se soumettre tout samouraï.
L’influence du bushido ne s’est pas limitée au seul univers des guerriers. Le bushido a tendu à symboliser l’idéal de tout japonais, le Code d’honneur absolu auquel il fallait obéir. On retrouve dans le bushido l’idéal bouddhique de renonciation, l’enseignement « zen » selon lequel le réel se situe au-delà des mots, l’apport de shinto, religion ancestrale du Japon, fait de loyauté, de respect des ancêtres et de piété filiale et la morale confucianiste consacrée aux relations morales entre maître et serviteur ainsi que le sens de ce que peut être un aristocrate.
Mais bushido signifie également « Samouraï », c’est-à-dire guerrier professionnel, donc en définitive une manière d’être, cultivée et perfectionnée au cours des siècles jusqu’à devenir une seconde nature, une façon de se comporter et d’appréhender un problème en guerrier, animé d’un esprit de conquête, d’une volonté hégémonique.

- A ces qualités éthiques, le japonais en joint d’autres : pragmatisme, adaptation. La nature de la relation entre les individus est émotionnelle et non pas contractuelle.
Les japonais font de l’industrie comme d’autres font la guerre : elle n’est pour eux que la continuation de la politique par d’autres moyens. Qu’est-ce qui peut tenir lieu d’armes dans une guerre industrielle ? La réponse est simple : les produits ; ce sont eux que l’on exporte vers les pays concurrents et qui occuperont le champ de bataille du marché. Cela posé, quelle pourrait alors être la politique en la matière ? La réponse est évidente et c’est celle du Japon : on ne saurait transiger avec la qualité.

Le jour Manager – Samouraï le soir. Il enseigne l’art du sabre aux jeunes cadres.
Hajime Suzuki, directeur des ventes du groupe Mitsubishi, estime que
ses cours du soir rendent ses collègues plus efficaces pour l’entreprise.
- Le japonais présente un certain nombre de qualités naturelles. Il est travailleur, tenace, courageux, discipliné, organise et présente une extrême habilité manuelle.
- A tous les facteurs évoqués s’ajoute la grande catastrophe de 1945. Le Japon a été écrasé, humilié et conquis. Il existe donc maintenant un phénomène de revanche.
Dans la mise en œuvre de son projet politique, le Japon a bénéficié de 3 avantages au lendemain de la guerre :
- un coût de main d’œuvre très peu élevé,
- un niveau d’éducation très élevé,
- la suppression de dépenses militaires (100 milliards de dollars par an).
Monsieur Cohen estime que la phase industrielle du Japon aujourd’hui n’est que la phase préalable à sa montée en puissance politique.
- Lorsque l’on s’intéresse à l’évolution des événements, il apparaît clairement que la puissance industrielle du Japon des années 1980 n’est que l’aboutissement d’un immense et long effort entrepris depuis de longues années (plus d’un siècle).
Entre 1874 et 1890, le Japon se hisse. Entre 1890 et le début du 20ème siècle, il affirme ses ambitions. Tout le monde en rit jusqu’à la bataille navale de Tsushima où le Japon écrase la Russie. Au cours de la Première Guerre Mondiale, le Japon se range tout de suite du côté des Alliés. Il occupe les possessions allemandes d’Extrême-Orient.
En 1919, compte tenu du coup de fouet que la guerre avait donné à son économie, soit pour ses propres besoins, soit grâce la conquête des marchés laissés vacants par les Européens absorbés par la guerre en Europe, et considérant ses succès politiques, le Japon était devenu l’une des 5 premières puissances mondiales. Très vite l’armée, la marine et l’aviation japonaises devinrent redoutables et en 1935 il attaque la Chine et lui enlève la Mandchourie.
En 1941, sans déclaration de guerre, il attaque les U.S.A. à Pearl Harbor, envoyant par le fond une bonne part de la flotte américaine. Dans leur foulée victorieuse, en moins d’un an, les japonais achevaient l’envahissement de la Chine et menaient bien la conquête de toute l’Asie du Sud-Est ; Singapour, les Indes néerlandaises (aujourd’hui l’Indonésie), les Philippines.
Puis il y eut 1945 : Hiroshima et Nagasaki ; deux bombes atomiques tombaient sur le Japon mettant un terme à une folle aventure.
Le plus intéressant pour ce qui nous préoccupe est l’analogie saisissante que l’on perçoit entre l’histoire politique du Japon jusqu’en 1945 et son histoire économique depuis 1945.
Qu’y observe-t-on ?
D’abord bien sûr, la même stratégie de hissage et d’effondrement identique à celle appliquée de nos jours dans leur guerre industrielle ; mais également le sentiment que rien ne peut arrêter l’engrenage japonais lorsqu’il est mis en branle.
B. – LES LIMITES.
- Les autres pays face au raz-de-marée japonais ont diverses réactions : ils transposent chez eux ce qui est adaptable dans le modèle japonais, inventent de nouvelles ripostes, se protègent et exigent certains efforts du Japon.
- Une autre série de limites provient de ce que l’on pourrait appeler un nouvel hédonisme résultant de l’élévation du niveau de vie et de l’évolution de la mentalité du japonais. Ce nouvel hédonisme conduit d’une part à une nouvelle hiérarchie des aspirations et d’autre part au refus des coûts sociaux inhérents au nouveau modèle.
- La pollution est un exemple type de bavures de la course à l’industrialisation absolue. Les années 1960-1970 ont vu la pollution tellement menacer la vie et la nature de l’archipel japonais que certains se sont interrogés sur la compatibilité entre croissance et survie.
- 6 pour 100 de la population sont considérés comme alcooliques, aussi bien les hommes que les femmes. 20 pour 100 des adolescents ont admis au cours d’une enquête s’enivrer au moins une fois par semaine.
- Chaque année, 150.000 personnes quittent le domicile conjugal, les foyers, les universités, etc. et « s’évaporent » dans la nature. Les fugueurs de tout âge sont aujourd’hui tellement nombreux qu’ils sont suivis par ordinateur.
- Le Japon est le pays du monde qui compte le plus grand nombre de suicides d’enfants (860 en 1978), signe du malaise croissant ressenti par ces derniers devant l’embrigadement qui les prend systématiquement à 6 ans pour les amener au dernier jour de leur vie.
- La famille japonaise perd de son unité.
- Le japonais n’est pas créatif. Il innove, améliore. L’innovation consiste à faire passer un produit déjà inventé du stade du laboratoire au stade de la production industrielle. C’est là qu’excelle le Japon.
Par contre au niveau amont de l’invention il pèche par défaut. Tout ce qu’il produit : autos, motos, aciers, navires et bateaux, montres, téléviseurs en couleurs, magnétoscopes, ordinateurs, etc., ne sont, sans exception, qu’inventions d’abord des Européens, et aujourd’hui des Américains. Bien sûr, il a magnifiquement travaillé en copiant, en s’affranchissant des maîtres, en améliorant, etc. mais il n’a rien trouvé par lui-même.
Monsieur Cohen a retracé dans son exposé les causes de ce miracle économique nous en montrant cependant les limites. Parmi les causes, « l’esprit samouraï » avec la ténacité et l’âpreté des guerriers d’autrefois prédomine. Les japonais partent le sabre au poing à la guerre de nos jours : la guerre économique. Leur redoutable efficacité dans les affaires est due à leur engagement inlassable et à leur dévouement inconditionnel à l’entreprise qui leur a assuré un emploi à vie.
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