Thèmes : art, histoire, littérature, théâtre.
Conférence du mardi 21 janvier 1997 par Richard Flahaut.
Thérèse Lachman serait d’origine circassienne. Son père était un très modeste petit tailleur qui travaillait dans la périphérie de Saint-Pétersbourg. Sa mère avait peut-être des origines circassiennes, son père était d’origine juive.
Il semblerait que Thérèse ait vécu seule avec son père jusqu’à l’âge de huit ou dix ans où elle se retrouve seule à la mort de celui-ci. Pendant quelques années, elle mendie dans la rue. Vers l’âge de 12 ans, elle prend l’habitude de fréquenter les abords des casernes. Un officier séduit par sa beauté en fait sa compagne. Elle vit avec lui en concubinage et le suit dans différentes garnisons jusqu’en Crimée.
Toutes les descriptions la présentent comme une femme d’une très grande beauté, un peu opulente avec une peau légèrement bronzée, des cheveux très noirs, de grands yeux sombres, un corps parfait avec une gorge flamboyante et des épaules « à faire damner les anges ».
Parvenue en Crimée, elle décide de ne pas rester en Russie et s’embarque pour Constantinople d’où elle gagnera l’Europe. On ne sait pas très bien à quel moment elle arrive en Europe mais elle est à Paris pendant les dernières années du règne de Louis-Philippe.
Vers 1843-45, elle commence à être remarquée pour son élégance et son éducation. Venant d’un milieu si modeste, où a-t-elle appris à écrire, à parler le français, d’où lui viennent ses bonnes manières ? On l’ignore.
En 1845, Théophile Gautier la remarque car elle fréquente les foyers des théâtres parisiens. Dans ses souvenirs, Théophile Gautier ne dit jamais qu’il a été son amant, mais laisse supposer qu’une intimité a existé entre eux.
Thérèse survit très difficilement jusqu’au jour où elle rencontre, dans une salle de spectacle, un très célèbre et très grand pianiste d’origine israélite, Hertz. Il en tombe follement amoureux. Il l’emmène dans ses tournées à travers l’Europe. Elle va donc découvrir une société qu’elle n’aurait jamais imaginé pouvoir atteindre et qui est celle des Cours, des princes.
Après quelques mois de tournée, Hertz emmène Thérèse à Londres pour la présenter à sa famille et demander l’autorisation de l’épouser. C’est un refus catégorique de la famille Hertz et de l’ensemble du milieu juif de Londres. Thérèse se retrouve abandonnée à Londres, sans aide et sans espoir. Elle revient à Paris.
Théophile Gautier la retrouve « allongée sur un banc des Champs-Élysées dans une pauvre petite tenue ». Elle lui dit : « Si je ne réussis pas dans les quelques jours qui viennent à trouver un amant, je préfère me tuer et disparaître ». Nous sommes en 1850.
Elle a la chance de trouver assez rapidement un amant. Il s’agit du comte de Guiche, grand seigneur français qui va l’entretenir d’une manière brillante. Et Théophile Gautier dira » « Je l’avais laissée sur un banc, misérable, et je la retrouve un mois plus tard, dans un somptueux équipage avec un hôtel particulier au faubourg de la Chaussée d’Antin ».
Elle décide alors de prendre sa revanche sur Londres. Elle y retourna et à l’occasion d’un grand gala qui a lieu en présence de la reine Victoria, elle loue la loge la plus chère et la plus importante de Covent Garden. Le gala va commencer, la reine est présente, les lumières s’éteignent et dans un fracas de porte, accompagnée de deux valets portant des bougeoirs, Thérèse pénètre dans la loge dans une robe parisienne somptueuse, sans aucun bijou et s’installe seule au premier rang de la loge. Toutes les jumelles de théâtre se braquent vers elle et elle montre la puissance de sa gloire naissante aux yeux d’un Londres qui quelques mois auparavant l’avait rejetée.
Les jeunes gens se pressent autour d’elle et Lord Sydney va devenir son amant pendant quelques mois, elle le ruinera et les parents du jeune Lord l’enverront aux Indes.
Thérèse rentre à Paris et devient la maîtresse du duc de Gramont. Mais il lui faut un véritable statut social, elle veut briller dans la société. Elle ne veut plus être l’une de ces demi-mondaines qui ne sont acceptées que par leur beauté.
Chacun de ses amants a un traitement et des obligations à lui verser mais elle ne veut aucun statut d’exclusivité et c’est ainsi que va naître sa réputation de femme rapace aux gains et qu’elle fera fortune. Or, pour obtenir un statut social, il lui faut un titre et un nom.
Parmi les gens qui gravitent autour d’elle, elle remarque le marquis de Païva. Il appartient à la noblesse portugaise, il a eu une très belle fortune qu’il a dépensée à Paris pour ses plaisirs, mais il conserve encore un statut social très important. Il faisait la cour à Thérèse depuis longtemps, sans succès. Thérèse va lui proposer de régler ses dettes et en contrepartie, elle deviendra marquise de Païva. Le marquis l’épouse en 1851. La légende affirme que le soir même de ses noces, elle ferme sa porte à son époux en lui faisant remarquer que si elle avait payé ses dettes, lui n’avait rien payé pour la posséder et que, jamais, il ne pénétrerait dans sa chambre. Devant l’opprobre qu’il va connaître dans la société parisienne pour s’être marié avec une demi-mondaine, il va être obligé de quitter Paris et n’y reviendra jamais. On n’entendra plus jamais parler de lui, mais elle peut circuler dans des équipages armoriés et son titre la distingue très largement des autres courtisanes.
Il semble qu’elle ait eu une très bonne connaissance des placements d’argent, sa fortune ne cesse de croître et devient colossale.
Depuis quelque temps, certains mots peu sympathiques pour elle courent à travers Paris et l’Europe. On l’a surnommé « qui paye y va ». Une liste de quelques personnes qui se sont ruinées pour elle circule, et notamment ce jeune homme de très bonne famille, follement amoureux qui la supplie de lui accorder ses faveurs mais qui n’a pas la somme nécessaire pour pouvoir l’entretenir. Elle semble céder enfin et lui demande d’apporter l’argent qu’il peut, le temps qu’elle lui accordera alors sera en proportion de la somme versée. Fou de joie, le jeune homme apporte une liasse de billets. Elle pose ces billets dans une coupelle en argent et un à un, elle les fait brûler. Quand tout est consumé elle demande au jeune homme de partir, le temps est écoulé !
Cette liasse de billets était loin d’égaler les sommes qu’elle exigeait de ses illustres amants. L’argent semble avoir toujours été pour elle l’élément central de sa vie. Personne ne lui prête de cœur.
Puisqu’elle est riche, il lui faut un lieu digne d’elle. En 1855, elle achète un terrain sur les Champs-Elysées où elle souhaite faire construire un hôtel particulier. Elle choisit le meilleur emplacement, près de l’hôtel du duc de Morny. La construction va durer près de 10 ans et l’hôtel ne sera terminé qu’en 1866. Tout est somptueux, les marbres les plus précieux, l’onyx de la rampe d’escalier, les bronzes, l’ensemble des œuvres de chez Christofle pour l’argenterie, en particulier les torchères des pièces de réception et de l’escalier, les sculptures de Rodin, les décors peints de Baudry aidé de Brisset (décorateurs de l’Opéra de Paris).
Cet hôtel devient un palais des mille-et-une nuits. Lorsque l’on demande à Sainte-Beuve où en est la construction de l’hôtel, il répond : « il se termine, on vient de mettre de trottoir ». La Païva va faire de ce lieu le repaire d’une société excessivement brillante. Dans ce salon politique et littéraire, aucune femme ne sera admise. On y rencontre Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Mérimée, des hommes politiques…
La Princesse Mathilde, qui a son hôtel rue de Courcelles, voit tous ses fidèles déserter son salon pour se précipiter vers celui de la Païva beaucoup plus somptueux que le sien. L’ensemble des domestiques porte des livrées galonnées d’or, on ne mange que dans la vaisselle d’or et d’argent, on y déguste les meilleurs soupers de la capitale.
La Païva avait installé sa « maison de campagne » à quelques kilomètres de Paris, au château de Pontchartrain et elle y recevait à la belle saison et avait l’habitude, lors de ses soupers, de mettre à chaque convive une petite assiette avec une truffe. Théophile Gautier dira : « Elle doit avoir un train de maison d’au moins trois cent mille francs par an ». La Païva, qui l’entend, part d’un immense éclat de rire et dit : « Mon train de vie est de trois millions de francs ». Elle vit comme aucun prince à Paris ne peut le faire.
A partir de 1865, sa vie va être bouleversée. Au cours d’un voyage en Allemagne, elle rencontre un jeune homme d’une beauté fascinante. Il a dix-neuf ans, il porte un des noms les plus célèbres d’Allemagne, Henckle de Donnersmarck. Sa famille est alliée au futur Kaiser, le roi de Prusse. Il appartient à une famille très illustre de Silésie qui possède des domaines dans toutes les régions d’Allemagne y compris en Lituanie, Estonie et Lettonie. Elle est la plus riche propriétaire de toute l’Allemagne puisqu’elle possède toutes les mines d’étain et de cuivre du Saint Empire.
Thérèse a plus de 45 ans, mais ce jeune homme de 19 ans est follement amoureux d’elle. A son retour à Paris, une correspondance va s’échanger entre eux et quelques mois plus tard, sous un prétexte frivole, Henckle vient à Paris et Thérèse cède à ses avances.
L’hôtel vient de s’achever et Henckle s’y installe. Les Parisiens sont fascinés par l’extraordinaire existence de la Païva, mais ils sont agacés par son ostentation lorsque de bon matin, ils la voient partir dans Paris avec l’ensemble de ses diamants et entourée dans cette zibeline dont rêve l’Impératrice Eugénie. Elle n’aura pourtant jamais le privilège d’être admise à la Cour, mais recevra toutes les grandes personnalités européennes.
La vie s’écoule doucement auprès de Henckle. Chaque été, le couple se rend en Allemagne. Après Sadowa, qui montrera la suprématie de la Prusse, cette liaison officielle avec un Prussien gêne énormément les Parisiens. Dans les années 1869-70, on lance des cailloux dans les fenêtres de son hôtel car on considère qu’elle trahit la France. Cette montée de l’Allemagne va lui attirer la haine des Parisiens et ses amis vont se détourner d’elle. Mais cela lui importe peu tant que son amant lui reste fidèle.
Lorsqu’éclate la guerre de 1870, Henckle regagne l’Allemagne. Il est officier supérieur dans l’armée prussienne. La Païva reste à Paris et à chaque victoire de l’Allemagne, son hôtel est éclairé à giorno. Le 4 septembre 1870, à la chute de l’empire, elle donne une grande fête et lorsque la France est définitivement vaincue, elle fait monter les couleurs de l’Allemagne à son balcon.
Pendant toute la durée de la guerre, elle se faisait voir un peu partout dans Paris en arborant un magnifique collier de perles qui lui valut le surnom méprisant de « la chienne ».
A sa démobilisation, Henckle revient à Paris. Les Parisiens sont ulcérés. On tente d’incendier l’hôtel. A l’arrivée des armées prussiennes sur les Champs-Elysées, toutes les fenêtres sont closes, aucun Parisien n’est visible. Seuls la Païva et son amant, à leur balcon, boivent du champagne et rient aux éclats. Les Parisiens ne lui pardonneront jamais.
Henckle est nommé gouverneur de l’Alsace et de la Lorraine et devient ainsi le représentant de l’Empereur dans ces provinces qui viennent d’être enlevées à la France. Les autorités de Paris intiment l’ordre à la Païva de quitter Paris. Elle ferme l’hôtel et part pour l’Allemagne. Elle s’arrête à Strasbourg où se trouve son amant et où on est en train de négocier les dommages de guerre. L’Empereur demande un milliard de dommages et Thérèse, présente, lui dit : « Non, Sire, la France est riche, réclamez-lui trois milliards ». Ce qui sera fait.
Il est tout à fait évident que jamais plus elle ne reviendra en France. A Berlin, Henckle est fait prince et le 21 janvier 1871, il épouse La Païva. Il y a 26 ans de différence d’âge. Elle devient l’un des plus fameux personnages de la cour du Kaiser. Elle partage son temps entre le magnifique hôtel particulier de Berlin et les propriétés de Silésie. Elle ne quittera jamais plus l’Allemagne.
Avec le temps, si son intelligence était toujours aussi brillante, elle était devenue une grosse dame, avec des soucis de santé, boitant, mais qui fascinait toujours Henckle, qui, malgré ses nombreuses responsabilités et ses charges à la Cour, ne manque jamais de la retrouver dès qu’il le peut.
A sa mort en 1884, Henckle, inconsolable, garde intact l’appartement qu’elle occupait, sans déplacer le moindre bibelot. Au fond de l’appartement, il aménage une grande pièce avec une énorme cuve de cristal dans lequel il plonge le corps de la Païva dans un bain qui le conservera. Le corps va, pendant des années, flotter dans cet « aquarium ». Henckle pourra ainsi contempler cette femme qu’il a passionnément aimée.
Cinq ans plus tard, Henckle se remarie. Il épouse une jeune princesse Hohenzollern avec qui il aura des enfants. Ils emménagent dans l’appartement avec interdiction formelle de pénétrer dans l’aile où se trouve le corps de Thérèse dont, tel Barbe Bleue, il est seul à avoir les clés. Ce n’est qu’à la mort de Henckle que l’on découvrira ce cénotaphe très particulier. Personne n’osera le détruire.
Elle nous laisse un grand regret cependant, car elle n’a jamais accepté de se faire photographier. Il n’existe aucun portrait d’elle comme si elle avait désiré ne laisser aucune trace de cette beauté qui allait disparaître.
Tout l’ensemble de ses biens privés, de sa correspondance, de ses journaux ont totalement disparu au cours de la guerre de 1940 lors des bombardements de Silésie où se trouvaient les châteaux dans lesquels elle résidait. L’occupation communiste durant cinquante ans a ensuite effacé toute trace de la Païva.
Comme un météore, la Païva est donc passée dans la société des « grands de ce monde ». Grands par la richesse, grands par le pouvoir. Elle en a tiré gloire et richesses, l’une et les autres passagères, mais surtout elle a montré tout au long de son existence un extraordinaire besoin de domination et de réussite.
Domination sur qui ? Sur les hommes, mais sur quels hommes ? Revanche sur quoi ? Sur son enfance errante, sur sa jeunesse méprisée ?
Ainsi, tout au long de sa vie, qui ne fut pas pour elle un long fleuve tranquille, est-elle passée des perles scintillantes des cascades premières aux marais bourbeux des derniers méandres.
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