Thèmes : art, histoire, littérature.
Visite des jeudi 17 et jeudi 24 novembre 1988.
Les jeudi 17 et 24 novembre, 120 membres du C.D.I. ont visité la Maison de Chateaubriand à Chatenay-Malabry.
Visite guidée de la Maison, projection d’un film vidéo, promenade dans le parc : tel fut le programme offert à tous.

Histoire
Le futur domaine de la Vallée-aux-Loups fut concédé en 1762 à un « fermier laboureur ».
Il appartenait, au moment de la Révolution, à un brasseur qui avait édifié une « petite chaumière » et une fabrique, la future tour Velléda.
Lorsqu’en 1807, M. et Mme de Chateaubriand prennent possession de leur domaine, ce n’est encore qu’une « petite maison de jardinier cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux (…) n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvaient un ravin et un taillis de châtaigniers ». (Mémoires d’Outre-Tombe).
Les circonstances de cette installation sont les suivantes. De retour de son hardi périple en Terre Sainte, Chateaubriand, l’année de Tilsitt (1807), écrit :
« Lorsque dans le silence de l’abjection on n’entend plus retentir que la chaîne de l’esclavage et la voix du délateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu’il est dangereux d’encourir sa faveur, de mériter sa disgrâce, l’historien paraît chargé de la vengeance des peuples » (Mercure de France).
Pour fuir la colère de l’Empereur qui menace de le « faire sabrer sur les marches des Tuileries », Chateaubriand quitte Paris et achète la Vallée-aux-Loups.
Il a quarante ans. Depuis le « Génie du Christianisme », il est célèbre. Cadet de famille noble, il a assisté à l’écroulement d’un monde (l’Ancien Régime), voyagé en Amérique et rencontré quakers et indiens, connu la misère de l’émigré dans un grenier de Londres. Sa fortune est dans son génie. Homme de haute civilisation, il aime la liberté, passionnément ; il croit aussi en la puissance de l’histoire et des faits. En faisant l’apologie du christianisme, il rompt, de manière éclatante, avec « l’esprit du siècle » (celui des encyclopédistes) ; pour lui le christianisme a civilisé l’Europe en guidant les sociétés au berceau à travers la nuit des invasions barbares et apporté la liberté civile et politique.
A la Vallée, Chateaubriand se fait architecte et jardinier. La nouvelle demeure est en quelque sorte la transposition plastique des « Martyrs » dont il s’occupait alors.
Néo-classique sur le parc avec son portique de marbre blanc et deux colonnes ioniques de marbre noir, c’est le côté Cymodocée, fille du prêtre d’Homère, avec son mur d’enceinte crénelé en trompe-l’œil, son portail découpé en ogives et surmonté de tourelles.
Quant au parc, il est aussi l’œuvre personnelle de Chateaubriand, c’est un mémorial d’écriture, de voyage et d’amitié. « J’allais », écrira-t-il, muni d’une paire de sabots planter mes arbres dans la boue (…), me représentant ce que serait mon parc dans l’avenir (…). Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains (…), je les connais tous par leur nom, c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre (…).
Il dessine les allées et « plante à merveille » autour du grand tapis vert, les arbres des « différents climats où il a erré : chênes d’Armorique, cèdres du Liban, platanes de la Grèce, cyprès chauves de la Louisiane, magnolia « qui promettait sa rose à la tombe de la floridienne », roseaux du Nil.
« Ce lieu me plaît » s’exclame-t-il. « Il a remplacé pour moi les champs paternels, je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ».
Il travaille dans la tour Velléda :
« Il est minuit », écrit -il, « je suis accablé de travail et ma main est si fatiguée, que je puis à peine tenir la plume ».
Là sont conçues Velléda, Bianca, Cymodocée, incarnations successives de « la sylphide » de Combourg (sa sœur Lucile). Et surtout, le 4 octobre 1811, jour anniversaire de son entrée à Jérusalem, il commence « l’Histoire de ma vie » qui deviendra, sous le titre des « Mémoires d’Outre-Tombe« , l’œuvre capitale :
« Je travaillais avec délices à mes Mémoires (…). Je m’étais établi au milieu de mes souvenirs comme dans une grande bibliothèque (…) ».
Amis fidèles, Fontanes, Bertin, Joubert et belles « Madames », Mmes de Boignes, de Chastenay, de Vintimille, de Béranger, la Maréchale Junot, viennent du voisinage ou de Paris le visiter dans sa retraite où leur est offerte une hospitalité à la « fortune du pot ». Chateaubriand donne à ses hôtes la primeur de pages nouvellement écrites et s’en remet parfois à leur jugement : c’est le prologue des fameuses lectures qui, une vingtaine d’années plus tard, attireront autour de lui, chez Madame de Récamier, à l’Abbaye-aux-Bois, les meilleurs esprits du temps.
Cette demeure singulière, que Lamartine compare à une « thébaïde des nymphes dans les bois de Thessalie », frappera l’imagination des contemporains ; le lieu deviendra vite célèbre et fréquenté, le « désert » au milieu des bois bruit alors d’une renommée qui ne s’éteindra pas.
Chateaubriand ne verra pas les petits arbres qu’il avait plantés atteindre l’époque de leur maturité. Ce fut sous le règne de Louis XVIII qu’il se trouva contraint de vendre le bien qu’il avait acquis.
En 1816, il est déchu de son titre de ministre d’État et privé de la pension attachée à ce titre. Il doit vendre ses livres puis se défaire de sa maison, rachetée en 1818 par son collègue à la Chambre des Pairs, Mathieu de Montmorency, ami de Juliette Récamier. C’est au moment où se noue leur vie sentimentale que Chateaubriand quitte sa chère vallée. Du printemps à l’été 1818, Mme Récamier sera successivement locataire de Chateaubriand, puis de Mathieu de Montmorency, enfin l’invitée permanente et choyée. Il ne semble pas que Chateaubriand soit revenu à la Vallée-aux-Loups, non sans doute pour complaire à Mathieu de Montmorency qui écrivait à Mme Récamier : « Je compte sur votre parfaite discrétion et délicatesse pour ne point recevoir l’ancien propriétaire trop souvent ».
Le domaine, après sa mort, passe entre les mains de Sosthènes, duc de La Rochefoucauld-Doudeauville et restera près d’un siècle dans cette puissante famille.
Vers 1860, la maison s’agrandira d’une aile gauche, grand bloc de briques sans grâce ; mais dans l’ensemble la maison sera conservée et protégée. Qui plus est, les La Rochefoucauld acquerront le bois de la Cave.
Rachetée en 1914, par le Docteur Le Savoureux, médecin psychiatre et homme de lettres, transformée en maison de repos, la Vallée-aux-Loups devient, dès 1930, une sorte d’autel dédié au culte de Chateaubriand, culte fort laïque, éclairé de caractère scientifique.
Ce n’est qu’aux alentours de 1960 que la Vallée-aux-Loups connaît ses moments les plus critiques. Le Dr Le Savoureux donnera alors le sentiment de disperser l’effort de cinquante ans en léguant la propriété à la Fondation Rothschild, les meubles à l’Institut Pasteur, les livres et autographes à la Société Chateaubriand. Il faudra un concours exceptionnel de circonstances pour que la Vallée-aux-Loups subsiste et conserve les témoignages de son histoire.
Certes, les plus belles propriétés étaient-elles classées en « sites pittoresques » depuis 1939.
En 1967, le département de la Seine, puis le département des Hauts-de-Seine acheta la Vallée-aux-Loups.
*
La visite
Les murs de la Salle à manger sont recouverts d’un papier peint marbré blanc et vert, ceint de bandeaux fleuris, produit à partir d’un document datant des années 1810-1820 conservé au musée des Arts décoratifs. La pièce jouit d’une double exposition avec baie sur le bois de la Cave et fenêtre sur le parc. A gauche, se dresse un poêle en faïence blanche. Sur la table en acajou, le couvert est dressé pour les amis qu’on réunissait le 4 octobre pour la Saint-François. Sur une console d’époque Empire, les deux cache-pots en porcelaine de Paris au chiffre de Marie-Thérèse, duchesse d’Angoulême, fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ont été offerts par elle en 1825 à Mathieu de Montmorency. Les gravures s’inspirent du roman « Atala » dont la publication en 1801 rendit Chateaubriand « à la mode » : « Le vieux siècle le repoussa, le nouveau l’accueillit ».
La maison n’ayant qu’un modeste escalier extérieur, Chateaubriand décide de sacrifier la pièce centrale du rez-de-chaussée pour y aménager un vestibule sur lequel il fait déboucher un escalier à double branche qui n’est pas sans évoquer, avec sa grâce aérienne, l’escalier intérieur d’un navire.
Chateaubriand l’aurait, d’ailleurs, récupéré sur un brick anglais démâté … Les degrés dont il est flanqué à droite et à gauche ont été dessinés par Chateaubriand. Ils étaient toujours ornés de plantes et de pots de fleurs. Le fonds de treillage vert, le chemin de tapis à feuillage, les vases en fonte genre Wedgood datant de la moitié du XIXème siècle et les médaillons à l’antique confèrent un caractère très anglais à cet escalier.

Le salon symétrique à la salle à manger par rapport à l’escalier est tendu d’une perse Braquenié à ramages (fin XVIIIème siècle) identique à celle qui existait à la Vallée au début du siècle dernier. Le mobilier en érable moucheté marqueté d’amarante, les objets d’art et le tapis sont d’époque Restauration.
Dans le salon bleu, à gauche, la célèbre méridienne de Juliette Récamier, immortalisée par le peintre Jacques-Louis David, elle est encadrée de flambeaux d’époque Empire et de deux chaises au chiffre de Mathieu de Montmorency. Deux de ses portraits la représentent à des âges très différents.

La Véranda occupe une partie de l’aile ajoutée par Mathieu de Montmorency en 1820. C’est à lui qu’est due aussi la petite chapelle, de pur style Restauration, que l’on aperçoit à proximité. Juste en face, sur une commode, le buste en terre cuite de Juliette Récamier se détache sur le fond de verdure. Il est signé Joseph Chinard, sculpteur lyonnais très apprécié à la fin du XVIIIème siècle et au XIXème siècle, qui exécutera de nombreux bustes et médaillons de l’Empereur et de Joséphine.
C’est dans le salon jaune que le Docteur Le Savoureux avait créé son petit musée. Il évoque maintenant l’univers politique de Chateaubriand à l’aide de gravures, caricatures et dessins. Le mobilier du début XIXème siècle a appartenu à Mathieu de Montmorency : la table bureau, le fauteuil en acajou à tête de lion, le ravissant lustre à quinquets en tôle peinte rouge et or. Sur le panneau séparant les deux pièces, six médaillons en bronze patiné signés David d’Angers représentent Royer-Collard, Ampère fils, Pastoret, le maréchal Victor, Mme Tastu et Lamennais.
Riche d’un fonds historique et littéraire de 3 000 ouvrages, la bibliothèque aménagée en 1987, entièrement boisée, renferme aussi des lettres autographes, des documents originaux, dont les premiers feuilletons des « Mémoires d’Outre-Tombe » parus dans la Presse à partir du 21 octobre 1848.
D’autres salles d’exposition sont ouvertes au premier étage.
En conclusion à notre visite nous vous proposons deux textes de Chateaubriand :
. le premier tiré des Mémoires d’Outre-Tombe évoque ses états d’âme quand tiraillé entre les exigences de la double fidélité à la Nation et au Roi, il entend de loin le canon de Waterloo.
. le deuxième à la fin des Mémoires forme une vaste conclusion où s’expriment des perspectives d’avenir souvent saisissantes même si elles s’appuient sur un jugement récapitulatif que nous jugeons largement dépassé, voire puéril. Mais qu’en sera-t-il des nôtres dans 150 ans ?
Laissons Chateaubriand s’exprimer.
… Quel sang coulait ! chaque bruit parvenu à mon oreille n’était-il pas le dernier soupir d’un Français ? Était-ce un nouveau Crécy, un nouveau Poitiers, un nouvel Azincourt, dont allaient jouir les plus implacables ennemis de la France ? S’ils triomphaient, notre gloire n’était-elle pas perdue ? Si Napoléon l’emportait, que devenait notre liberté ? Bien qu’un succès de Napoléon m’ouvrît un exil éternel, la patrie l’emportait dans ce moment dans mon cœur ; mes vœux étaient pour l’oppresseur de la France, s’il devait, en sauvant notre honneur, nous arracher à la domination étrangère.
… Wellington triomphait-il ? La légitimité rentrerait donc dans Paris derrière ces uniformes rouges qui venaient de reteindre leur pourpre au sang des Français ! La royauté aurait donc pour carrosses de son acte les chariots d’ambulance remplis de nos grenadiers mutilés ! Que sera-ce qu’une restauration accomplie sous de tels auspices ? … Ce n’est là qu’une bien petite partie des idées qui me tourmentaient. Chaque coup de canon me donnait une secousse et doublait le battement de mon cœur …
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***
… Si je compare deux globes terrestres, l’un du commencement, l’autre de la fin de ma vie, je ne les reconnais plus. Une cinquième partie de la terre, l’Australie, a été découverte et s’est peuplée : un sixième continent vient d’être aperçu par des voiles françaises, dans les glaces du pôle antarctique, et les Parry, les Ross, les Franklin ont tourné, à notre pôle, les côtes qui dessinent la limite de l’Amérique au septentrion ; l’Arctique a ouvert ses mystérieuses solitudes ; enfin il n’y a pas un coin de notre demeure qui soit actuellement ignoré. On attaque toutes les langues de terre qui séparent le monde ; on verra sans doute bientôt des vaisseaux traverser l’isthme de Panama et peut-être l’isthme de Suez …
… La marine qui emprunte du feu le mouvement ne se borne pas à la navigation des fleuves, elle franchit l’Océan ; les distances s’abrègent ; plus de courants, de moussons, de vents contraires …
… La chimie n’avait point opéré ses prodiges ; les machines n’avaient pas mis en mouvement toutes les eaux et tous les fers pour tisser les laines ou broder les soies ; le gaz, resté aux météores, ne fournissait point encore l’illumination de nos théâtres et de nos rues …
… Représentons-nous, selon la science agrandie, notre chétive planète nageant dans un océan à vagues de soleils, dans cette voie lactée, matière brute de lumière, métal en fusion des ondes que façonnera la main du Créateur. La distance de telles étoiles est si prodigieuse que leur éclat ne pourra parvenir à l’œil qui les regarde que quand ces étoiles seront éteintes, le foyer avant le rayon … Ces astres nouveaux pour nous, puisque nous venons de les découvrir, quelles destinées éclaireront-ils ? La révélation de ces astres est-elle liée à quelque nouvelle phase de l’humanité ? Vous le saurez, races à naître ; je l’ignore et je me retire …
« 16 novembre 1841 »
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