SORTIE-VISITE: le château de Monte-Cristo

Thèmes : Art, Histoire, Littérature, Visite.
Sortie-Visite du mardi 13 décembre 1994.

 

 

Fiche de visite de Emile Brichard

 

« J’ai ici une réduction du paradis terrestre » écrivait Alexandre Dumas à propos de ses exploits architecturaux. Plutôt qu’une nouvelle description, essayons de retrouver d’après l’ouvrage de André Maurois « Les trois Dumas », quelle put être la vie de ce « paradis ».

Naissance de Monte-Cristo

« … Depuis 1843, Dumas (il avait 40 ans !) avait loué la Villa Médicis à Saint-Germain-en-Laye et affermé le théâtre … Il y faisait venir la Comédie française, logeait et nourrissait les comédiens, garantissait la recette et perdait à ce jeu une fortune. Mais sa cour, son harem et sa ménagerie grouillaient joyeusement autour de lui… ».

« … Sur la route de Bougival à Saint-Germain (il) acheta un terrain boisé pour y édifier la maison de ses rêves. Sur ce coteau, il amena l’architecte Durand auquel il dit : « Vous allez me tracer un parc anglais, au milieu duquel je veux un château Renaissance, en face d’un pavillon gothique entouré d’eau … Il y a des sources, vous m’en ferez des cascades … ».

« … Les fenêtres, moulées sur celles du château d’Anet, évoquent Jean Goujon et Germain Pilon. Les salamandres sont les armes données par François 1er à la ville de Villers-Cotterêts, où naquit Alexandre Dumas. Des têtes sculptées forment, autour de la maison, une frise de génies qui va d’Homère à … Dumas père. Au-dessus du perron, la devise du châtelain : « J’aime qui m’aime » … ».

 

L’âge d’or du « paradis sur terre »

« … Le jour où il pend la crémaillère (25 juillet 1848), il a invité six cents amis à dîner. Le repas vient d’un restaurant fameux, les tables sont dressées sur la pelouse. Des parfums brûlent dans des cassolettes… Dumas, radieux, circule parmi ses convives. Son habit étincelle de croix et de plaques. Son gilet rutilant est barré par une lourde chaîne d’or massif. Il embrasse les jolies femmes et raconte, toute la nuit, de merveilleuses histoires. Il n’a jamais été plus heureux. Balzac écrira à Eve Hanska, la semaine suivante : « Ah ! Monte-Cristo est une des plus délicieuses folies qu’on ait faites. C ‘est la plus royale bonbonnière qui existe » … ».

Les vaudevilles de Monte-Cristo

« … Ida Ferrier (Madame Dumas), ou plutôt comme elle se faisait appeler en Italie, la marquise Davy de la Pailleterie, créancière privilégiée à laquelle Dumas devait les 120 000 F de sa dot, plus les intérêts, plus une pension alimentaire, luttait pour obtenir son dû… »

« … La marquise Ida avait dans son camp, sa belle-fille Marie (Dumas) qu’elle avait conquise … et naturellement la mère de Marie, veuve Ferrand à qui Dumas avait promis une pension jamais payée. Le rêve de Marie et de sa mère était de rejoindre Ida, soit à Naples, soit à Florence où des amis l’entretenaient … ».

Marie Dumas écrivait d’ailleurs à sa belle-mère, le 28 août 1847 : « … du reste ma très chère petite mère, la vie que je mène ici n’est pas tolérable. Joins-y la douleur que j’éprouve constamment d’être séparée de la personne que j’aime le plus au monde … ».

 

La fin de Monte-Cristo

Une lettre d’Alexandre Dumas à son collaborateur Auguste Maquet résume l’atmosphère de ce qui était devenu « Un paradis perdu » :

« J’ai besoin de vous dans la mesure de vos moyens. Je suis – pour régler mes affaires avec Madame Dumas – forcé de laisser tout vendre chez moi, mais je rachète le plus possible, pouvez-vous prendre vos mille francs au « Siècle » ? Pouvez-vous en prendre mille autres chez votre père ou chez Kopp et racheter pour deux mille francs d’objets que je vous désignerai ? Puis, comme il faut que ces objets quittent Monte-Cristo, vous les emporterez à Bougival d’où je les retirerai ».

« Le château de Monte-Cristo sera vendu par autorité de justice pour la somme dérisoire de 30 100 F à Jacques-Antoine Doyen qui n’était sans doute qu’un prête-nom de Dumas ».

Après 120 ans de sommeil, ce château de la Belle au Bois Dormant sera réveillé par « un prince charmant » inattendu, Alain Decaux, et Monte-Cristo prendra sa part dans l’itinéraire culturel des « folies » du XIXème siècle auprès de la maison de Pierre Loti à Rochefort et celle de Victor Hugo à Guernesey, mais pour un après-midi de décembre et pour des Garchois, Marly-le-Roi est plus accessible.

 

***

 

Alexandre Dumas

En revenant de Versailles où il était allé à pied, Alexandre Dumas découvre un site qui lui plaît en raison de la vue sur la Seine, au lieu-dit « Les Montferrands » à Port-Marly.

Discutant avec les villageois, il achète des parcelles de terre, notamment des vignes, à neuf propriétaires différents et sans aucun contrat notarié, ce qui lui vaudra des remarques et des conseils sur son imprudence de la part de Balzac, spécialiste en la matière !

Partant avec l’intention de faire bâtir une petite maison de campagne pour assurer sa tranquillité, Dumas aboutira à la construction d’un petit château de style Renaissance qui lui coûtera plus de 200 000 F, alors que le devis ne s’élevait qu’à 48 000 F.

Dumas suit les travaux avec intérêt et bientôt une œuvre composite sort de terre dont les fenêtres sont copiées sur celles du château d’Anet, mais ornées de médaillons sculptés aux effigies des grands écrivains admirés par l’auteur.

En un an et demi, les travaux sont achevés et Dumas peut habiter cette maison.

Le nom de Monte-Cristo aurait été donné par les habitants de la localité, ce qui n’est pas surprenant en raison du succès remporté par ce roman depuis 1844.

Dumas raconte que le nom de Monte-Cristo lui a été inspiré par la visite qu’il fit dans sa jeunesse à l’îlot situé entre la Corse et l’Italie. Depuis quelques années seulement, nous savons qu’à l’île de Saint-Domingue, le marquis de la Pailletterie, grand-père de Dumas, s’était établi au lieu-dit Trou-Jérémie, face à une petite île nommée Monte-Cristo et y vivait incognito sous le nom de Marquis de Monte-Cristo. Il semble donc probable que Dumas se soit inspiré de l’histoire aventureuse de son aïeul.

 

Un château de rêve

Le parc à l’anglaise est clos de murs et l’entrée principale est encadrée de deux pavillons. Les écuries prévues pour huit chevaux étaient en face de l’autre côté de la route du Pecq à Marly-le-Roi. Les bâtiments existent toujours, formant aujourd’hui une propriété séparée du domaine.

Le château est un quadrilatère de trois niveaux, flanqué de deux tourelles qui, sur la façade principale, encadrent la porte d’entrée surmontée de l’effigie du maître de maison.

La disposition de l’intérieur au temps de Dumas est mal connue. Selon un inventaire daté du 25 janvier 1848, on peut cependant avoir une idée de l’arrangement des pièces aux différents niveaux.

Le salon mauresque du premier étage mérite une attention particulière. En octobre 1846, alors que Monte-Cristo est en construction, Dumas part en Algérie à la demande du gouvernement, qui souhaite mieux faire connaître aux Français ce pays conquis en 1830.

Lors de son séjour chez le Bey de Tunis, Dumas, séduit par l’art mauresque, obtint de son hôte la permission de ramener un artiste, Hadji Younis et son fils Mohamed, qui réaliseront ce chef-d’œuvre.

Le salon mauresque, d’une qualité exceptionnelle, est l’une des premières représentations du style mauresque, qui deviendra très à la mode et dont il ne reste que peu d’exemples en Europe.

 

Le château d’If

Si Dumas a construit Monte-Cristo pour y trouver le calme, il fut rapidement déçu car nombre d’amis et de relations lui rendaient visite : aucun artiste ou écrivain en mal d’argent ou d’inspiration n’était rejeté et Dumas croisait parfois des « invités » qu’il ne connaissait même pas.

Le château d’If permettra à Dumas d’éviter la foule car on y accédait par un pont-levis. La façade est ornée d’un décor inattendu : sur les pierres blanches sont gravés en rouge les titres de nombreux ouvrages de Dumas car ce lieu était destiné à être son cabinet de travail. L’intérieur se réduit à une pièce unique par niveau.

Une plate-forme permettait à l’écrivain d’observer ses invités dans le parc et de gagner sa « cellule », minuscule chambre à l’ameublement monacal où il passait parfois la nuit.

 

L’avis des contemporains

Les contemporains ont été éblouis par cette extravagance qu’est le château de Monte-Cristo : « Une des plus délicieuses folies qu’on ait faites » – Balzac (dont la visite à Monte-Cristo est incertaine). « Je n’ai rien cl comparer cl ce précieux bijou, si ce n’est le château de la Reine Blanche dans la forêt de Chantilly, et la maison de Jean Goujon. Je fus frappé d’admiration » – Léon Gozlan.

La description d’Eugène de Mirecourt qui détestait et jalousait Dumas n’est pas entièrement dépourvue de vérité : « C’est un encombrement de tableaux, de statues, de meubles Boulle, de curiosités bizarres, jetés pèle-mêle du rez-de-chaussée aux combles. Il y avait abus de sculptures et profusion de moulages. En tous lieux, à défaut de goût, régnait l ‘ostentation. Tant de richesses, tant de splendeurs ne donnaient point à ce magnifique séjour, le cachet aristocratique qu’il aurait voulu prendre. Un parfum de bohême s’exhalait du milieu de ce luxe et les mœurs de coulisses les plus extravagantes réglaient l’étiquette du château ».

 

Un paradis terrestre

L’imagination débordante de Dumas trouve son expression dans les jardins entourant le château. Avec grottes, rocailles, cascades, sentiers montagnards, roseraie, grandes pelouses, il semble vouloir s’inspirer du château de Saint-Germain avec ses grottes du XVIème siècle et du désert de Retz tout proche. Même un souterrain secret permettait de s’échapper du château selon la pratique des châteaux-forts médiévaux.

Une véritable ménagerie habitait le château : 14 chiens, 3 singes, des chevaux nommés Porthos, Athos et Aramis, un faisan doré, un coq, des perroquets et Myssouf I (le chat qui avait réduit le nombre de bengalis), le vautour Jugurtha (ramené de Constantine en 1846 et rebaptisés Diogène depuis qu’il habitait dans un tonneau).

La vie de château

Pour la pendaison de la crémaillère, le 25 juillet 1847, on a prévu cinquante invités, mais la liste s’est allongée et 600 personnes sont venus admirer ce château extravagant qui fait jaser le Tout-Paris.

Les réceptions se succèdent, obligeant Dumas à se réfugier au château d’If pour travailler du matin au soir et du soir au matin. Il écrit ses romans sur du papier bleu et ses poèmes sur du papier jaune.

Lors des dîners préparés par Dumas lui-même, on se précipitait, car ses talents de conteur remplaçaient avantageusement toute la faiblesse de son savoir-faire culinaire.

Parmi tous les divertissements, les séances de spiritisme étaient célèbres. Ce sujet, très à la mode à l’époque, intéressait Dumas, et plus tard, il partira en Russie avec le fameux médium Daniel Home.

Hélas, dès 1848, les jours fastes tirent à leur fin. Toute sa vie, Dumas a passé de la grande richesse au dénuement le plus complet et vice-versa. A la grande extravagance de Dumas s’ajoute la crise politique de 1848 qui compromet de plus en plus la situation. Les dettes s’accumulent et les huissiers se succèdent. Son ex-femme et sa mère deviennent exigeantes.

Le château est vendu le 25 janvier 1848, pour le très modeste prix de 31 704 F. Il avait coûté sept fois plus. Tout est dispersé, même les animaux qui sont envoyés au Jardin des Plantes.

Beaucoup de fournisseurs resteront impayés. Monsieur Collinet à qui Dumas devait une somme importante, dut se contenter de … Diogène (le vautour).

En 1850, Dumas part pour la Belgique afin d’éviter les créanciers. Bien que la vente ait été faite avec possibilité de rachat, Dumas ne reviendra pas à Monte-Cristo.

 

L’après Dumas

Le château est resté vide pendant quelques années et des doutes quant aux origines de la propriété (l’achat des terrains par Dumas avait été fait sans grand souci de formes légales) ont découragé grand nombre d’acquéreurs.

En 1857, le château est saisi à la requête des créanciers et acquis par un Américain, Jacques Fowler. Sa fille revend le château en 1882. Il est acquis aux enchères en 1894 par François-Hippolyte Fontaine, un ingénieur qui a fait fortune en inventant la transmission de l’électricité. Le château sera l’une de premières maisons privées à bénéficier de cette découverte. Le château sera revendu en 1914.

En 1939, il est racheté par la SCI Monte-Carlo et loué en 1954 à l’École anglaise de Paris. Il va connaître la vie bruyante et mouvementés d’un collège de jeunes gens pendant quinze années. Les effectifs ayant considérablement augmenté, l’école alla s’installer à Croissy.

En mars 1969, accablée par les coûts d’entretien, la SCI demande un accord de destruction du château avec un projet de construction de plusieurs immeubles. La Commission des Sites donne son aval et une partie du domaine est vendue pour la construction d’une clinique.

La disparition d’un des seuls îlots de verdure à avoir échappé à la folie bétonnière des années 60 ne fut pas sans attirer les cris d’alarme des voisins. Les trois municipalités de Port-Marly, Le Pecq et Marly-le-Roi manifestèrent une opposition ferme et projetèrent la création d’un Syndicat Intercommunal.

Les sinistres nouvelles mirent également le monde littéraire en émoi. Un Comité de Sauvegarde se réunit autour d’Alain Decaux dont un appel sur les ondes et dans la presse eut un retentissement prodigieux. Plus de 5 000 lettres de soutien venues du monde entier furent reçues.

Le Syndicat Intercommunal pour la Sauvegarde et la gestion du domaine de Monte-Cristo est approuvé le 6 janvier 1871 et décide l’achat du château. Il est sauvé mais son état est préoccupant.

L’Association des Amis d’Alexandre Dumas voit le jour en mars 1971 avec comme but principal : « Protéger le domaine de Monte-Cristo, monument caractéristique du romantisme français, l’ouvrir au public et le dédier au souvenir d’Alexandre Dumas ».

En février 1975, Maurice Druon, alors Ministre de la Culture, fait classer le château Monument Historique et l’Association fait restaurer le château d’If grâce au mécénat de la Société Mancera avec les Compagnons du Tour de France.

Mais le château menaçait ruines. Le Syndicat Intercommunal finance la restauration de la toiture et par miracle, un mécène royal se manifeste.

En 1985, S.M. Hassan II, roi du Maroc et fervent admirateur de Dumas, souhaite devenir membre de l’Association. Sa cotisation : la réfection du salon mauresque par ses propres spécialistes. Il va même au-delà, il dote le château d’un système de chauffage vital pour son assainissement et fait refaire à Lyon les tissus d’origine.

D’autre part, le système de drainage du sol était détérioré et bouché, Monte-Cristo n’était qu’un immense bourbier et les fondations en subissaient les conséquences. Des fonds furent réunis pour entreprendre ses grands travaux et en juin 1994, le domaine de Monte-Cristo est ouvert au public.

Peu à peu, le songe réalisé, dont parlait Alain Decaux, devient réalité et Monte-Cristo put devenir un espace voué au culte de l’esprit romanesque incarné par celui qui reste le plus célèbre des auteurs de romains historiques : Alexandre Dumas.

 

ANNEXE

 

 

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