SORTIE-VISITE : châteaux d’Ambleville et de la Roche-Guyon

Thèmes : art, histoire.
Visite du vendredi 12 mai 1995.

 

Fiche de visite de Émile Brichard

 

Une deuxième route des peintres

Cette fois, nous sortons du premier cercle des peintres de plein air, l’arc de Ville-d’Avray à Argenteuil par Chatou. Nous pourrions retrouver cinquante kilomètres plus loin les mêmes personnages et les mêmes sujets dominés par les eaux et les crêtes de l’Ile-de-France. Les eaux, les ciels et les jardins de Vétheuil à Vernon en bord de Seine, de Giverny à Eragny-sur-Epte, Monet, Sisley, Renoir, Pissarro, Berthe Morizot ont promené leurs toiles, leurs pinceaux et leurs tubes dans ces personnages dont la profonde nature n’a pas changé et leurs « impressions » de soleil levant ou de soleil couchant restent les mêmes.

 

Déjà le temps des escapades galantes : Ninon de Lenclos à Villarceaux

Nous ne pouvons passer près de Villarceaux sans évoquer le séjour qu’y fit Ninon de Lenclos qui, au cours de sa longue – parce que commencée très tôt et terminée très tard – carrière, a ravi bien des admirateurs de tout âge et de – presque – toutes conditions. Elle connut le Grand Condé, vainqueur de Rocroi, participa à la discussion des fameuses « maximes » avec son voisin de la Roche-Guyon, François de la Rochefoucauld, et légua, pour qu’il constitue sa bibliothèque, une somme très importante à un jeune garçon très brillant et très prometteur, qui deviendra Voltaire. Mais il n’avait alors que onze ans, cela évite toute interprétation gauloise.

Nous trouverions aussi à Villarceaux les souvenirs d’une demoiselle Françoise d’Aubigny qui deviendra – belle carrière – également, Madame Scarron, Madame de Maintenon, puis Madame Louis Quatorze. Et on dit que « L’avenir est à ceux qui se lèvent tôt ».

 

Avant Vauban et André Maginot, une première frontière

A Saint-Clair-sur-Epte, « on » avait fait la paix en concédant ce qui deviendra la Normandie, aux Normands. On avait fait la paix, mais on se méfiait. Alors, le long de l’Epte, promue frontière, furent construits La Roche-Guyon par les Capétiens et Gisors par les descendants de Guillaume le Conquérant qui, lui, était allé chercher fortune en Angleterre. Deux cent cinquante ans plus tard arrivera Philippe Auguste. Luttes avec les Plantagenêt, anglo-normands, interférences avec les croisades et hop ! voilà un nouveau château « Gaillard », cette fois construit sur la boucle des Andelys, trente kilomètres plus à l’Ouest.

Grâce (!) aux « progrès » de la science militaire, nous aurons, quelques siècles plus tard et dans des styles très différents, les places fortes de Vauban et les murs et casemates de la ligne Maginot.

 

Retour à la vocation littéraire puis à la vocation militaire

La Roche-Guyon avait été élevée en duché-pairie au temps de Louis XIII, puis François de la Rochefoucauld en devint titulaire vers 1680 et ses célèbres « Maximes » y virent en partie le jour. Puis, après les drames et les démantèlements de la Révolution, le domaine fut acquis par la famille des Rohan-Chabot qui y reçut de nombreuses personnalités. Lamartine assista dans l’église souterraine aux exercices de la Semaine Sainte et y écrivit une de ses « Méditations ». Furent aussi reçus Victor Hugo, le célèbre avocat Berryer, Montalembert, qui, avec Lamennais, fonda le journal « L’Avenir » et œuvra pour un catholicisme libéral.

Puis le temps suivit son cours, la Roche-Guyon revint aux La Rochefoucauld jusqu’à ce qu’au printemps 1944, Rommel en fit son quartier général pour résister au débarquement du 6 juin. Le château fut alors bombardé … Heureusement restauré, il s’ouvre enfin à notre visite.

 

Le temps des projets écologiques

La paix revenue, les dommages réparés, l’évolution des techniques, des goûts et des mœurs firent alors trouver au Vexin français, intégré au département du Val d’Oise, une vocation écologique et touristique. Des projets, ambitieux sans être grandioses, virent alors le jour, soulevant alors et soulevant encore, discussions et controverses … mais peut-être le « Conservatoire mondial des Parcs et Jardins » aura-t-il bientôt notre visite.

 

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*

Le Château d’Ambleville

Historiquement, Ambleville, placé sur la frontière entre la Normandie et l’Ile-de-France, en bordure de l’Aubette, est né d’une nécessité défensive. Il s’agissait avec les châteaux de Magny et de Beaudemont qui commandaient la vallée de l’Aubette, d’arrêter les incursions anglo-normandes.

Au 16ème siècle, Mornay, conseiller d’Henri IV, fit élever sur la base féodale le château Renaissance par les frères Grappin, à qui l’on doit la magnifique cathédrale de Gisors.

Au 18ème, la façade fut transformée au goût de l’époque. Le château s’agrandit d’un corps de bâtiment donnant sur les jardins, puisqu’on n’y vit plus pour des raisons militaires, mais pour l’agrément.

Entre les deux guerres, la marquise de Villefranche tomba amoureuse des superbes antiques qui décoraient une allée devant Ambleville et qu’elle désirait pour réaménager à l’italienne le parc de son château de Villarceaux. Le propriétaire, un marchand de tableaux, ne lui céda pas les statues sans l’ensemble d’Ambleville, qu’elle sauva alors.

 

Elle restaura les toitures, replaça les tourelles d’origine et agrémenta la façade de splendides balcons venus de Venise et restaura et remeubla les intérieurs. Après avoir réaménagé les intérieurs, la marquise de Villefranche créa les jardins à l’italienne.

Ce jardin fait d’un parterre de bassins géométriques bordé de buis de toutes formes autour d’une fontaine centrale circulaire et divisé en allées par des pots de citronniers. Il se termine par une impressionnante arcade de cyprès devant un bassin en demi-lune.

Une deuxième terrasse en surplomb remplaça un jardin 1900 par des jeux de buis : buis en forme de boas et de rayons de soleil, petit salon de verdure, gloriette, bassin en forme d’œil, ifs taillés en monumental jeu d’échecs, décorent cette terrasse inspirée d’une fresque du château d’Arténa appartenant aux princes Borghèse.

« On retrouve à Ambleville le sentiment du temps qui coule de manière sûre, indépendante de tout et qui restitue alors une sensibilité très vive à l’espace, à la nature. Chronométrie forcenée et dépossession de l’espace, retrouvailles du temps non plus morcelé mais plein, et ensemble, sensibilisation de la vie au monde qui, d’abstrait, d’habituel et alors d’insipide, redevient concret, objet d’attention, sources d’émotions continues ».

Telle est l’épiphanie de la vie que les jardins d’Ambleville ont procurée au Marquis de Villefranche, actuel propriétaire, car c’est le but visé par ces jardins Renaissance à travers une symbolique simple.

 

Le château de La Roche-Guyon

Édifié sur un site mérovingien, devant un premier château troglodytique, le château actuel est composé d’une construction centrale datant du XIIIème siècle et de bâtiments (pavillons, communs, écuries…) ajoutés au XVIIIème siècle. La tour du guet qui le surplombe fut érigée vers 1190.

Fief des Guy de La Roche aux temps anciens, le domaine seigneurial passa dans la famille des Silly puis des Plessis-Liancourt. Au XVIIème siècle, Roger du Plessis-Liancourt et son épouse, Jeanne de Schomberg, firent délaissement de leur terre au profit des enfants de leur petite-fille Jeanne-Charlotte, mariée à François VII de La Rochefoucauld.

Les ultimes et très importants aménagements du château et du domaine sont à mettre à l’actif de cette prestigieuse famille. François VIII de La Rochefoucauld épousa en 1679 Madeleine-Charlotte Le Tellier, fille du ministre Louvois. Elle-même, son fils Alexandre et sa petite-fille, la duchesse d’Enville, furent les artisans de la métamorphose du domaine au XVIIIème siècle.

La forteresse initiale constituée de deux pôles défensifs, la tour et le manoir reliés par un ensemble d’escaliers souterrains et de passerelles mobiles, se transforma en une résidence digne d’accueillir hommes politiques, savants et artistes au siècle des Lumières.

De cette époque datent les trois joyaux du château : le grand salon, le théâtre et la bibliothèque, ainsi que le parc paysager et l’agencement à la française du grand potager.

Les aléas d’une succession difficile ont débouché en 1987 sur la dispersion du mobilier et sur la vente d’une bonne partie des propriétés. L’édifice vidé, un manque d’entretien conjugué à des actes de vandalisme en accentuèrent la dégradation.

Depuis 1989, ses propriétaires, Monsieur et Madame Alfred de La Rochefoucauld, ont confié la réhabilitation du château à une association de sauvegarde et les premiers travaux ont commencé en 1991.

 

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La chapelle du château est le témoin le plus ancien du site. Au IVème siècle, la Dame de La Roche-Guyon fut convertie et baptisée par Saint-Nicaise, l’apôtre du Vexin. A l’endroit de sa rencontre avec l’apôtre, elle fit creuser une chapelle qu’elle lui dédia et où elle-même subit le martyre. La chapelle, comme le château et le village primitif, était troglodytique.

En 1125, l’abbé Suger décrit ainsi le château : « Au-dessus du promontoire du rivage escarpé du grand fleuve Seine, s’élève un château d’aspect sauvage et sans noblesse. Invisible à sa surface, il se trouve creusé dans une haute roche. Au penchant de la montagne, dans la roche, l’habile main de l’architecte a aménagé une ample maison pourvue d’ouvertures rares et misérables ».

Le château de La Roche dut plus d’une fois donner abri au roi, quand il dirigeait ses expéditions contre le Vexin normand. La seule route alors praticable passait aux flancs du château.

Seigneur dont la puissance est reconnue, Guy 1er est à l’initiative de la construction du donjon, édifié vers 1180-1190. Le donjon en forme d’amande est tourné vers le plateau, seul point vulnérable. La tour, aux murs épais de plus de trois mètres, était à l’origine haute d’une trentaine de mètres. Elle comptait trois niveaux au-dessus d’une basse-fosse aveugle qui comporte une cavité rongée par le sel faisant fonction de cave-saloir, réserve à nourriture.

La construction du manoir en forme de U, dont les branches rejoignaient la falaise, marque le passage d’un habitat troglodytique à un édifice plus élaboré. Le corps du logis était flanqué en ses deux angles d’une tour ronde. Un pont-levis défendait l’accès au château.

 

Les fracas de la Guerre de Cent Ans définitivement éteints, le château perdit sa fonction de forteresse et se transforma en résidence que les rois de France vinrent honorer de leurs visites.

Le 23 février 1546, la cour était à La Roche. Alors que le comte d’Enghien jouait à une bataille de boules de neige, « voici qu’un coffre plein de linge, jeté de la fenêtre, lui tomba sur la tête, et, dans peu de jours, l’envoya au sépulcre ».

Les visites d’Henri IV furent moins tragiques. La chronique a retenu l’empressement du roi auprès de la châtelaine, Antoinette de Pons. Bien qu’elle lui résistât, le « Vert Galant » ne lui en tint pas rigueur, il la nomma première dame d’honneur de la reine, Marie de Médicis.

Pour accueillir comme il convenait les rois de France, le manoir subit des aménagements : des ouvertures donnèrent de la lumière aux anciennes salles et les remparts firent place à des murs d’aspect moins guerriers.

 

Peu à peu, au fil du temps, l’aspect du château évolua : une porte monumentale y fut percée, de nouveaux communs cernant la cour d’honneur remplacèrent les anciennes bâtisses. Un nouvel étage apparut à la place de la toiture à forte pente existant au siècle précédent.

 

Les écuries imitant dans leur esprit, sinon dans leurs dimensions, les célèbres écuries de Chantilly furent construites de 1740 à 1745. Deux pavillons furent ajoutés au corps principal du château.

Malgré ces modifications et ces ajouts, qui durent parfaire le confort du château, certains traits caractéristiques du manoir médiéval furent respectés : les tours d’angle, le chemin de ronde, les accès au donjon.

En 1742, l’eau fut amenée par différents canaux, conduites, aqueduc, jusqu’à un vaste réservoir creusé dans la falaise. De là partaient des canalisations alimentant la fontaine, le château et le potager.

Le château connut peu de transformations au XIXème siècle, excepté la suppression du dernier étage qui permit de lui rendre la toiture percée de cinq hautes mansardes à meneau et l’apparence qu’il avait au XVIIème siècle.

 

Avant que le maréchal allemand Rommel ne s’y établît fin février 1944, La Roche-Guyon n’avait connu qu’un évènement majeur depuis le début du deuxième conflit mondial : la destruction du pont par le génie français en 1940 qui ébranla fortement le donjon. Des pierres se détachèrent qui vinrent crever les toitures du château dont vitres et menuiseries souffrirent également.

Pendant l’occupation le château connut quelques aménagements. La forteresse retrouva un temps son rôle guerrier. Un poste de D.C.A. y fut implanté. Différents travaux furent effectués : pose de portes blindées, creusement de soutes à munitions, construction de pare-éclats en béton.

Rommel affectionne particulièrement son cabinet de travail orné de splendides Gobelins et d’un bureau qu’on dit ayant appartenu à Louvois. C’est ici que s’ourdira le complot contre Hitler.

 

Le 18 août 1944, les Allemands évacuèrent La Roche-Guyon. Croyant le château toujours occupé, les alliés le bombardèrent le 26 août.

 

***

 

Trente années furent nécessaires pour tout reconstruire. En 1987, après le décès de la duchesse de La Roche-Guyon, le mobilier, la décoration et la bibliothèque du château furent dispersés aux enchères.

 

 

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