SORTIE-VISITE : la Maison Littéraire de Victor Hugo

Thèmes : art, histoire, littérature, visite.
Visite du Mardi 28 mars 1995.

 

Fiche de visite de Monique Broutin

 

Bièvres, un village bâti au bord de la Bièvre, au débouché de l’Abbaye-au-Bois, est un lieu de pèlerinage littéraire.

« Une rivière au fond des bois sur les deux pentes »
« Et pour couronnement à ces collines vertes »
« Les profondeurs du ciel toutes grandes ouvertes »
Victor Hugo

Dans son château des Roches, Bertin le puissant directeur du Journal des Débats, au temps du Romantisme, reçoit la fleur des écrivains.

Châteaubriand y vient en voisin depuis la Vallée-aux-Loups. Victor Hugo fait là plusieurs séjours, au début de son mariage dans la ferveur de son amour pour Adèle.

Ces liens desserrés, il y vient encore après avoir installé à Jouy-en-Josas, au hameau des Metz, Juliette Drouet qu’il va voir chaque jour.

Sainte-Beuve, de son côté, rend visite à Adèle. D’où un imbroglio sentimental à qui nous devons des échos poétiques. Sainte-Beuve dédiera à la femme du poète le passionné sonnet : « Elle est à Bièvres ».

Les deux amoureux ont mêlé le village à leurs effusions lyriques parlant de la petite église campagnarde qui n’a pas changé depuis cette époque exaltée :

Victor Hugo –
« Moi je contemplais celle qui priait Dieu »
« Dans l’enceinte sacrée »
« La trouvant grave et douce et digne du saint lieu »
« Cette belle éplorée »

Sainte-Beuve –
« O Dieux ! arriver là, descendre la hauteur »
« A pied, gagner déjà l’église hospitalière »
« Et l’y trouver déjà toute seule en prière »

Les années passent : luttes et tristesses. La trahison du poète répond à la trahison de l’épouse. La mélancolie étreint Victor Hugo, devant la fuite du temps, la nature oublie, l’homme se souvient. Ainsi apparaît Olympia, le frère intérieur du poète.

« Eh bien ! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages »
« Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas »

Tristesse d’Olympia, en cette époque de mélancolie romantique, fait écho aux gémissements mélodieux du Lac de Lamartine, c’est l’apothéose musicale et puissante du souvenir.

Victor Hugo, sa femme, ses enfants prenaient le coche Place des Vosges (alors Place Royale) et descendaient à Sceaux d’où une correspondance les conduisait à Bièvres. Ils étaient chez les Bertin comme chez eux. Le poète s’isolait pour écrire ou allait se promener dans la verte vallée de la Bièvre et dans les bois de Verrières.

Il composait des poèmes qui furent rassemblés dans Les Rayons et les Ombres, Les feuilles d’automne, et Les Chants du crépuscule.

Le soir, au coin du feu, il était fréquent de faire des châteaux de cartes et de jouer de la musique. Louise Bertin, que Hugo appelait « la Bonne Fée », écrivait la musique d’un opéra « Esméralda », tiré de Notre-Dame-de-Paris …

 

***

 

En hommage au rayonnement universel et humaniste de l’œuvre de Victor Hugo, Monsieur Daisaku Ikeda, Président de la Soka Gakkai Internationale, fondateur des Musées d’art Fuji, de l’Association des Concerts Min’on et de l’Université de Soka, a fondé au Château des Roches « La Maison Littéraire de Victor Hugo », inaugurée le 21 juin 1991.

Cette demeure restaurée retrouve le charme et l’éclat qu’elle avait quand Victor Hugo et sa famille y séjournaient.

L’aménagement du jardin et du parc a restitué un paysage qui est toujours présent dans les vers de Hugo. Ecrivant des bords du Rhin à ses amis, le poète des Burgraves affirme : « Tous les sapins de la Forêt Noire ne valent pas l’acacia qui est dans la cour des Roches ».

Des centaines d’œuvres originales, manuscrits, photos anciennes, documents de toute sorte concernant la jeunesse de Hugo, ses amours, ses années d’exil, son évolution politique y ont été rassemblés. La Maison Littéraire de Victor Hugo souhaite devenir un lieu de rencontres et de dialogues international dans les domaines de la littérature et des arts.

« Oui, c’est un de ces lieux où notre cœur sent vivre »
« Quelque chose des cieux qui flotte et qui l’énivre »
« Un de ces lieux qu’enfant j’aimais et je rêvais »
« Dont la beauté sereine, inépuisable, intime »
« Verse à l’âme un oubli sérieux et sublime »
« De tout ce que la terre et l’homme ont de mauvais »
Extrait de « Bièvres » (Les feuilles d’automne)

 

Notre visite

 

Le château des Roches et l’actuelle Roche-Dieu étaient à l’origine une même propriété s’étendant de la Bièvre à la route de Versailles, située dans le fief de Ménillet, au lieu-dit : Hameau de Vauboyen. Elle appartint en 1660 au peintre Jean Bérain, dessinateur de la Chambre du Roi, fournisseur de compositions pour l’ébéniste Boulle, etc. C’est donc sur ce domaine, qui ne comportait que quelques maisons isolées, que Louis XIV fit construire « La Roche », seule mention indiquée sur les cartes de l’époque. Les terres furent données à Georges Maréchal par le Roi avec le titre de Marquis de Bièvres.

Quant au château des Roches, c’est à la famille Bertin – et à ses invités – qu’il doit sa célébrité. Bertin l’aîné, bien qu’il semble toujours avoir été un hôte chaleureux, exerçait un choix sévère. Le roi Louis-Philippe en fit l’expérience à ses dépens. Ayant fait dire un jour au directeur du Journal des Débats « qu’il aimerait connaître les Roches », Bertin lui répondit : « Le Roi est très bien à Versailles et je suis très bien aux Roches. S’il vient ici, nous serons mal tous les deux … ».

Louis-François Bertin, dit l’aîné, était venu se fixer à Bièvres en 1804. Il attira à lui toute une jeune génération d’hommes célèbres. Sa haute intelligence, sa bienveillance pour la jeunesse formèrent un noyau d’écrivains. Outre sa haute intelligence littéraire, Bertin avait celle des Beaux-Arts et attirait aussi à lui, en peinture Gérard, Girodet, Ingres, Paul Laroche …, et en musique Rossini, Meyerbeer, Gounod …,

C’est dans cette ambiance littéraire et au contact de tous ces artistes que le jeune Victor Hugo se forme pour devenir le grand poète éternel.

Durant dix ans, il vint séjourner l’été aux Roches avec ses enfants et leur mère. Bièvres l’a souvent inspiré.

 

La bibliothèque

Le premier séjour date de l’été 1828, mais Adèle n’était pas restée avec les siens, elle était sur le point d’accoucher. L’été suivant, toute la famille était réunie et c’est peut-être là que l’union entre Victor et Adèle apparaît, pour la dernière fois, sans nuages. Adèle ne pense guère au familier du couple, Charles Sainte-Beuve, qui, resté à Paris, découvre avec terreur qu’il aime la femme de son ami.

On ne vit pas les Hugo aux Roches en 1830, l’année d’Hernani et de Notre-Dame de Paris, et quand ils revinrent l’été suivant, l’atmosphère avait changé, Les feuilles d’automne parues en août laissent échapper la plainte d’un amour blessé.

C’est l’été 1833 qui marque le tournant du destin. Adèle va retrouver Sainte-Beuve au détour d’un chemin de campagne et Victor va souvent passer la journée à Paris rejoindre Juliette Drouet.

L’année suivante, Victor décide d’installer sa maitresse dans la vallée, dans un hameau dépendant de Jouy et qui se nommait les Metz. Il a trente-deux ans, elle vingt-huit : ils sont à l’apogée de leur union des corps et des cœurs, et leur amour durera cinquante ans. Les chants du crépuscule oseront célébrer cette plénitude.

Désormais, c’en est à peu près fini des séjours aux Roches, où les Hugo ne viendront plus qu’épisodiquement. Pas de vacances ici en 1836, car Hugo prépare la création de l’opéra La Esmeralda sur une musique de Louise Bertin : un échec complet.

Et l’année suivante, le poète voulut revenir ici tout seul, en pèlerinage. Il magnifia ses souvenirs dans un des plus beaux poèmes de la langue française, Tristesse d’Olympia.

 

***

 

Le château des Roches sert aujourd’hui d’écrin à une des plus prestigieuses collections de livres, de manuscrits et de photos de cette illustre figure des lettres françaises que fut Victor Hugo.

 

ANNEXE

Le conservateur a tenu à nous présenter un texte de Victor Hugo datant de 1876. Les imprécations du visionnaire, les rêves du poète y prennent aujourd’hui un relief que chacun pourra apprécier.

Actes et Paroles pour la Serbie

« Il devient nécessaire d’appeler l’attention des gouvernements européens sur un fait tellement petit, à ce qu’il parait, que les gouvernements semblent ne point l’apercevoir. Ce fait, le voici : on assassine un peuple. Où ? En Europe. Ce fait a-t-il un témoin ? Un témoin, le monde entier. Les gouvernements le voient-ils ? Non.

« Les nations ont au-dessus d’elles quelque chose qui est au-dessous d’elles, les gouvernements. A de certains moments, ce contre sens éclate : la civilisation est dans les peuples, la barbarie est dans les gouvernements. Cette barbarie est-elle voulue ? Non, elle est simplement professionnelle. Ce que le genre humain sait, les gouvernements l’ignorent. Cela tient à ce que les gouvernements ne voient rien qu’à travers cette myopie, la raison d’état. Le genre humain regarde avec un autre œil, la conscience.

« Nous allons étonner les gouvernements européens en leur apprenant une chose, c’est que les crimes sont des crimes ; c’est qu’il n’est pas plus permis à un gouvernement qu’à un individu d’être un assassin ; c’est que l’Europe est solidaire ; c’est que tout ce qui se fait en Europe est fait par l’Europe ; c’est que, s’il existe un gouvernement bête fauve, il doit être traiter en bête fauve ; c’est qu’à l’heure qu’il est, tout près de nous, là, sous nos yeux, on massacre, on incendie, on pille, on extermine, on égorge les pères et les mères, on vend les petites filles et les petits garçons ; c’est que les enfants trop petits pour être vendus, on les fend en deux d’un coup de sabre ; c’est qu’on brûle les familles dans les maisons ; c’est que telle ville, Balak, par exemple, est réduite en quelques heures de neuf mille habitants à treize cents ; (…) c’est que tout cela est horrible ; c’est qu’il suffirait d’un geste des gouvernements d’Europe pour l’empêcher, et que les sauvages qui commettent ces forfaits sont effrayants, et que les civilisés qui les laissent commettre sont épouvantables.

« Le moment est venu d’élever la voix. L’indignation universelle se soulève. Il y a des heures où la conscience humaine prend la parole et donne aux gouvernements l’ordre de l’écouter (…).

« Nommons les choses par leur nom. Tuer un homme au coin d’un bois qu’on appelle la forêt de Bondy ou la forêt Noire est un crime ; tuer un peuple au coin de cet autre bois qu’on appelle la diplomatie est un crime aussi.

« Plus grand. Voilà tout.

« Est-ce que le crime diminue en raison de son énormité ? Hélas ! c’est en effet une vieille loi de l’histoire. Tuez six hommes, vous êtes Troppmann ; tuez-en six cent mille, vous êtes César. Etre monstrueux, c’est être acceptables. Preuve : la Saint-Barthélemy, bénie par Rome ; les dragonnades, glorifiées par Bossuet : le Deux-Décembre, salué par l’Europe.

« Mais il est temps qu’à la vieille loi succède la loi nouvelle ; si noire que soit la nuit, il faut bien que l’horrible horizon finisse par blanchir (…).

« Il est temps qu’il sorte de la civilisation une majestueuse défense d’aller plus loin.

« Cette défense d’aller plus loin dans le crime, nous les peuples, nous l’intimons aux gouvernements.

« Mais on nous dit : vous oubliez qu’il y a des « questions ». Assassiner un homme est un crime, assassiner un peuple est une « question ». Chaque gouvernement a sa question : la Russie a Constantinople, l’Angleterre a l’Inde, la France a la Prusse, la Prusse a la France.

« Nous répondons :

« L’humanité a aussi sa question, et cette question la voici, elle est plus grande que l’Inde, l’Angleterre et la Russie : c’est le petit enfant dans le ventre de sa mère.

« Remplaçons les question s politiques par la question humaine.

« Tout l’avenir est là.

« Disons-le, quoi qu’on fasse, l’avenir sera. Tout le sert, même les crimes. Serviteurs effroyables.

« Ce qui se passe en Serbie montre la nécessité des Etats-Unis d’Europe. Qu’aux gouvernements désunis succèdent les peuples unis. Finissons-en avec les empires meurtriers. Muselons les fanatismes et les despotismes. Brisons les glaives des superstitions et les dogmes qui ont le sabre au poing. Plus de guerres, plus de massacres, plus de carnages ; libre pensée, libre échange, fraternité. Est-ce donc si difficile la paix ? (…)

« Ce que les atrocités de Serbie mettent hors de doute, c’est qu’il faut en Europe une nationalité européenne, un gouvernement, un immense arbitrage fraternel, la démocratie en paix avec elle-même, toutes les nations sœurs ayant pour cité et pour chef-lieu Paris, c’est à dire la liberté ayant pour capitale la lumière. En un mot, les Etats-Unis d’Europe. C’est là le but, c’est là le port. Ceci n’était hier que vérité ; grâce aux bourreaux de la Serbie, c’est aujourd’hui l’évidence. Aux penseurs s’ajoutent les assassins. La preuve était faite par les génies, la voilà faite par les monstres.

« L’avenir est un dieu traîné par des tigres ».
Victor Hugo Paris
29 août 1876

 

 

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