Thèmes : Art, Peinture, Sortie-Visite.
Sortie-Visite du vendredi 17 novembre 1995
Fiche de visite par Émile Brichard
Depuis le 26 septembre, depuis l’ouverture de l’exposition, après des semaines de louanges les plus flatteuses, que pouvons nous retenir ou ajouter à la gloire et au génie de Cézanne ? Je feuillette quelques pages et quelques titres alléchants :
« La rétrospective du maître d’Aix »
« L’incroyable actualité du père de la peinture moderne »
« Une inextinguible soif de perfection »
« Le charpentier de la lumière »
Rien à ajouter et pas tout à retenir dans cette véritable hagiographie, mais peut-être une différence à faire entre « initiation » et « exploitation ».
Pour nous, l’initiation suffira et nous laisserons l’exploitation aux marchands du Temple. L’initiation, c’est nous faire connaitre l’itinéraire de Cézanne, les itinéraires plutôt, celui de l’homme et celui du peintre.
L’homme, c’est d’abord le fils d’une famille aisée à qui son père – banquier – offrira une longue scolarité, un remplaçant pour le service militaire, proposera une situation dans son entreprise et enfin, permettra son installation à Paris. Paul Cézanne fréquentera donc le milieu bohème de l’Académie Suisse. Attention, il faut comprendre « le père Suisse », ancien modèle qui tenait son atelier dans l’île de la Cité et où travailleront entre autres, Delacroix, Courbet, Isabey.
Cézanne est aussi l’homme aux amitiés enrichissantes avec Pissarro, le docteur Gachet, les collectionneurs Chocquet et Vollard, Zola aussi, mais ce sera alors le drame de l’amitié brisée après la parution du roman « L’Oeuvre ».
C’est encore l’homme de certains oublis. Je lis dans une rapide biographie – 1870 : « Loin des évènements (admirons l’euphémisme !) pendant la guerre et la Commune (pourquoi un « g » minuscule et un « C » majuscule), il se cache à l’Estaque et est recherché comme déserteur ».
Ce sera peut-être surtout l’homme du plein air, plein air qu’il découvrira dès le début de sa carrière dans les vallées de l’Ile-de-France, l’Oise ou la Seine et qui se traduira pleinement dans la lumière de Provence.
Lui reste-t-il une place importante pour une vie sentimentale et familiale ? Je ne crois pas. En 1869, à trente ans, il rencontre Hortense Fiquet, en a un fils en 1872 et l’épouse en 1886, l’année où il reçoit l’héritage important de son père.
Il mourra en 1906, peut-être d’une façon comparable à celle de Molière : sur une scène. Cézanne en effet, surpris par un orage alors qu’il peint, meurt des suites d’un refroidissement.
Après l’itinéraire de l’homme, voyons celui du peintre.
Paul Cézanne fut un jeune peintre français fougueux et passionné, impressionné encore par le génie des romantiques tels Delacroix et Géricault. Il chercha cependant son inspiration dans son environnement familial autant que dans l’atelier du père Suisse, et seule la « manière » est romantique.
Il suivra ensuite la tentation de l’impressionnisme, mais on devrait dire plutôt la révélation de la lumière naturelle et du grand air, c’est-à-dire la conjugaison de deux libertés s’exaltant l’une l’autre, la sienne et celle de la lumière et de ses jeux sur l’eau. Mais Cézanne s’attardera surtout à la lumière alors que Monet et Sisley seront également sensibles aux jeux de l’eau.
Les spécialistes distinguent alors une période constructive, essentiellement provençale, où Cézanne juge d’abord le soleil effrayant et avoue à Pissarro que « nos doux paysages d’Auvers seraient heureux ici ». Il découvre alors la richesse que ses couleurs pourront donner aux ombres.
Il lui faudra attendre la lente reconnaissance de la part des marchands et des mécènes, qu’il n’a d’ailleurs jamais négligés, puis celle de la nouvelle génération.
Il se retirera à Aix en 1900 où il peindra sans relâche jusqu’à sa mort en 1906. Un de ses biographes commente : « Il semblerait que la vie de Cézanne soit marquée par un retour à l’exubérance romantique de sa première jeunesse. Ce phénomène est connu chez les artistes qui vivent jusqu’à un âge avancé. Les dernières œuvres du Titien par exemple … Oui ! mais le Titien avait 91 ans et Cézanne 67.
Bonne écoute maintenant, puis bonne visite et, puisqu’on n’arrête pas le progrès, vous aurez peut-être en plus Cézanne en CD Rom : « Moi, Paul Cézanne ».
Compte-rendu de la visite par Emile Brichard
Nos sorties vers les musées parisiens pourraient être aussi intitulées « Découvertes de Paris » grâce à nos grands cars panoramiques et aux itinéraires parfois inattendus que nous imposent les sens uniques ou les choix parfois inattendus de nos chauffeurs.
Ainsi, pour rejoindre la Bibliothèque nationale et l’exposition consacrée à l’œuvre de La Fontaine, il nous a fallu, pour prendre la rue Richelieu dans le bon sens, passer par l’Élysée, le Faubourg Saint-Antoine et l’Opéra. Ainsi pour rejoindre le Grand Palais et Cézanne, nous avons traversé le Bois de Boulogne, longé les lacs et admiré, encore, mais on ne s’en lasse pas, le paysage du Trocadéro et de la Tour Eiffel. Les charmes de Paris sont vraiment inépuisables.
Au Grand Palais, les formalités d’entrée une fois accomplies, nous sommes conduits dans une salle où l’œuvre et la vie de Cézanne nous seront présentées dans une suite de diapos que nous commentera savamment une conférencière. En trente minutes, nous allons découvrir dans sa continuité l’œuvre de Cézanne, l’œuvre mais aussi peut-être l’homme.
Dans l’œuvre de Cézanne, il semble difficile de pouvoir – ou vouloir – tout comprendre et tout admirer comme il est difficile d’y trouver une continuité, une unité, voire une ascension. Mais d’abord, il faut nous décider : aborderons-nous l’œuvre de Cézanne en « connaisseur » ou en « amateur » ?
Le connaisseur apprécie (famille du mot prix), il regarde, évalue, puis conclut : « c’est cher, donc c’est beau ». L’amateur (famille du mot amour, amitié) est ému, charmé ou choqué, il aime ou n’aime pas, mais sans souci de valeur marchande.
Il est vrai aussi que nous pouvons simplement aborder et conduire notre visite avec l’esprit ouvert des curieux.
La succession des diapos nous laisse dans l’ignorance de l’homme mais celui-ci était volontiers secret et souvent maladroit avec le monde et les journalistes, avec ses amis aussi parfois.
Heureusement, nous trouverons davantage l’homme dans les phrases de ses correspondances – aller et retour – avec ses amis. Correspondance dont les extraits, nombreux et bien choisis, sont présentés dans les salles ou couloirs de l’exposition. Ne nous précipitons pas vers les toiles, prenons le temps de lire.
La présentation de l’œuvre de Cézanne nous a cependant apporté une découverte – et nous la confirmerons au long de la visite – non pas celle du peintre, mais celle du dessinateur. Le portrait de Delacroix, d’après une simple photographie, comme celui de l’ami de jeunesse Achille Emperaire sont particulièrement expressifs.
Au cours de l’exposé et des commentaires qui accompagnaient la présentation des diapos, les explications qui nous étaient fournies pour nous indiquer que les libertés que l’artiste prend avec les lois de la perspective, sont en fait des traits de génie, nous laissent parfois un peu dubitatifs. Il est vrai que l’on n’a pas fini de disserter, et sur tous les sujets, des rapports entre les lois et la liberté …
Cette parenthèse terminée, nous abordons en ordre dispersé, cette fois en pleine liberté – et nous oublierons quelque peu les lois de la perspective – notre confrontation personnelle avec l’œuvre et chacun aura sa méthode pour organiser au mieux « le temps qui nous est imparti ».
Les uns prendront d’abord une rapide vue d’ensemble des toiles exposées, puis reviendront d’attarder sur telle ou telle œuvre. Contemplation ou analyse ? D’autres grouperont leur intérêt dans chacun des quatre grands groupes d’œuvres proposées : les scènes de bain, les natures mortes, les vues des paysages, et notamment « La Montagne Sainte-Victoire », ou les portraits.
D’autres suivront l’itinéraire programmé par les organisateurs de l’exposition, mais quelle que soit la méthode choisie, la plupart d’entre nous regretteront que la lumière naturelle et l’éclairage soient assez souvent, dans telle ou telle salle, mal adaptés pour la mise en valeur de l’œuvre présentée.
Si nous avons suivi la deuxième méthode, nous sommes amenés, inévitablement, à faire certaines comparaisons et à rappeler certains souvenirs. Faisons attention cependant, si la « comparaison » peut nous sembler quelquefois « lourde » pour Cézanne, l’étendue des souvenirs évoqués nous rappellera la richesse et l’étendue de la palette.
Les natures mortes et les scènes intimes nous font penser bien vite à Chardin ou aux frères Le Nain, on compare « Les Joueurs de Cartes » aux paysans et les natures mortes de Chardin nous permettent la transition avec les portraits.
Commençons par les autoportraits et retrouvons ceux de Chardin, à commencer par celui dit « … à l’abat-jour vert ». Pour les autres portraits, on doit bien admettre que « Madame Cézanne au fauteuil jaune » ou le portrait d’Ambroise Vollard n’ont pas la présence et le poids du journaliste « Bertin aîné » qu’Ingres a rendu si expressif dans son fauteuil. Quant aux visages eux-mêmes, j’ai devant moi à la couverture d’un magazine, « La jeune fille à la perle » de Vermeer … alors … !
Dans les scènes de bain, baigneuses ou baigneurs, Cézanne se heurte à une longue tradition du XIXème siècle, les odalisques et les bains turcs, celle aussi des concerts champêtres et des déjeuners sur l’herbe.
La comparaison est rude et Cézanne retrouve là ses contemporains Manet et Monet. Il reconnait d’ailleurs lui-même ses difficultés dans une lettre à Émile Bernard et il est vrai que parfois il se donne des verges pour se faire battre quand il décide de faire après la scandaleuse Olympia de Manet, une « Moderne Olympia ».
Le plein air – sans baigneurs cette fois – permettra à Cézanne, initié par Pissarro à Pontoise et à Auvers-sur-Oise, d’éclaircir sa peinture et de se laisser séduire par l’impressionnisme. Mais, quand il écrira, quelque trente ans plus tard à Maurice Denis : « J’ai voulu faire de l’impressionnisme quelque chose de solide et de durable », juge-t-il qu’il a entièrement réussi ? « Les Nymphéas » de Monet lui survivent comme « La montagne Sainte-Victoire » survivent à Cézanne.
Aux salles du rez-de-chaussée, nous retrouvons la même impression qu’à la projection des diapos : un souci pédagogique et la révélation des dessins, car les organisateurs de l’exposition ont groupé là de nombreux dessins, de nombreuses esquisses et des études de portraits qui, à mon humble avis, authentifient vraiment le génie de Cézanne et n’appellent eux, aucune comparaison.
Nous sortons de cette exposition, à la fois séduits et troublés.
Découvrez + de 1100 textes des conférences du CDI sur le site du CDI de Garches
Vos commentaires et vos conseils contribuent à l’amélioration de nos parutions.
Vous disposez de l’espace « COMMENTAIRES » ci-dessous pour les exprimer.
Merci et à bientôt pour votre prochaine visite.

Laisser un commentaire