SORTIE-VISITE : Cirey-sur-Blaise – Colombey-les-deux-Eglises

Thèmes : histoire, art, géographie, visite.
Visite du jeudi 9 mai 1996.

 

 

Fiche de visite de Émile Brichard

 

Trouver un lien, un fil rouge entre les deux hommes ou même entre les deux demeures – la fastueuse résidence d’un courtisan marquis du XVIIIème siècle et le manoir bourgeois d’un officier de bonne famille du XXème siècle – est bien difficile. Alors on les abordera bien distinctement et on ne cherchera pas dès le départ un hypothétique « fil rouge ». On verra bien ce soir à notre retour et contentons-nous de suivre l’ordre chronologique. Ce matin, Voltaire et le XVIIIème siècle ; cet après-midi, de Gaulle et le XXème siècle.

Première surprise : quand nous allons revoir et redécouvrir le château de Cirey. Allons-nous le reconnaître ou plutôt combien d’entre nous le reconnaîtront ? car il vous fut très familier au temps où il servait de cadre au visage de Voltaire sur nos lointains billets de dix francs !

Abordons donc ce lieu où se déroula une comédie qui aurait bien pu être réglée par Marivaux ou par Beaumarchais avec les éléments classiques d’un ménage à trois : Voltaire l’amant, Émilie la maîtresse, la muse et l’amie, et le marquis d’Epinay, le … cocu (osons le mot) complaisant. Il y aura aussi quelques personnages secondaires : Newton, le fameux physicien de la pomme – celle qui lui tomba sur le nez et lui fit penser à la lune qui, elle, ne tombait pas -, et correspondant assidu d’Émilie, le Maréchal de Richelieu, ami du marquis, ami/amant de la marquise. Richelieu qui répondit un jour à un quidam qui le félicitait pour sa verdeur et ses exploits, pas seulement guerriers : « J’ai toujours cru que c’était un os … » ! Voilà les personnages et le décor planté.

Voyons maintenant quelle était la vie à Cirey au temps de l’exil doré de Voltaire. Commençons par préciser : Cirey était en Lorraine et la Lorraine n’était pas française, donc Voltaire était hors d’atteinte des sbires de Louis XV. Émilie accueillera Voltaire à Cirey. Elle écrit à Richelieu : « Je ne me sens pas assez de courage pour savoir mon ami avec une affreuse santé, dans une prison où il mourra surement de douleur s’il ne meurt pas de maladie ».

Émilie de Châtelet (née Émilie de Breteuil, château des Yvelines) accueillera Voltaire, parfait asile puisque le parfait mari bénira le choix des amants. Restons à Cirey avec Émilie et Voltaire … et avec Jean Orieux, leur parfait biographe. « Comme ils avaient l’un et l’autre beaucoup de goût – et beaucoup d’argent – plus un penchant pour l’apparat, ils firent de Cirey une demeure d’assez grande allure ». On y reçut beaucoup : un ambassadeur du roi de Prusse, le baron de Kayserling. On y reçut Newton et Voltaire dut se mettre, à quarante ans, aux rudiments de mathématiques et de physique. Bref, on menait de front les travaux les plus sereins et les plaisirs les plus variés. Jean Orieux nous donne l’exemple d’une journée à Cirey : « La nymphe et le dieu se levaient à cinq heures … et nul ne devait sortir de sa chambre avant dix heures. Les maîtres travaillaient dans la leur … A dix heures, réunion dans la galerie petit-jaune pour prendre le café … On remarque qu’à dix heures du matin, Voltaire et Émilie avaient déjà accompli cinq heures de travail … A midi, dîner pour les « cochers ».

C’est à peu près l’heure où nous serons au château et il nous faudra bien la halte du « dîner » pour abandonner les falbalas de Cirey et nous tremper dans l’austérité de la Boisserie.

Colombey-les-deux-Eglises ! Je me suis astreint à rédiger cette page en Bretagne près de l’océan, sans document, sans ouvrage à consulter ou à revoir, à l’abri des jugements définitifs et surtout trop systématiques. Mais déjà me vient à l’esprit l’image – une des dernières – du Général en Irlande après son départ de l’Élysée. Comment aborder Colombey. Nous l’aborderons d’abord en témoins. 1940 ! On connaît, on a vécu. En juin il n’était pas trop vaste, le champ des options qui s’offraient à nous. De Gaulle à Londres, Pétain à Vichy. Les routes de l’exode ou celles de la captivité. Il fallait être là et tenir. Les donneurs de leçons ne sont venus qu’après et quelquefois bien après.

On peut venir à Colombey en pèlerinage. 1940-1971. C’est trente ans de notre Histoire, de nos histoires, qui se trouvent concentrées en ces quelques hectares. Trente ans qui, à aucun moment, en aucun lieu, ne furent faciles à vivre et que la personnalité et l’action du Général de Gaulle domineront. Cela vaut bien quelques instants de méditation, voire de recueillement, selon notre choix.

On peut aborder Colombey en historien, mais les historiens, les vrais amateurs ou de profession, prennent du temps et de la réflexion pour s’exprimer et les autres font le plus souvent davantage appel à leurs humeurs qu’à leur jugement.

On peut aussi simplement se présenter en touriste, en curieux de l’anecdote et du détail humain et ce n’est pas là un intérêt, un point de vue à négliger ou à mépriser. Tel détail du mobilier, de l’objet familier, les traces du souvenir sont souvent plus révélatrices que de longs discours.

Alors chacun compose son choix et ainsi trouvera motivée sa présence aujourd’hui, en ce lieu, avec ses repères personnels. 18 juin 1940, l’appel de Londres, 13 mai 1958, les problèmes d’Algérie et le passage de la IVème République, mai 1968/avril 1969, les secousses du mouvement étudiant et le difficile chemin des réformes. Et chacun retrouve ses propres souvenirs. Me viennent à l’esprit plus ou moins en ordre, quelques formules du Général, car de Gaulle avait indéniablement le don de la formule. Elles sont nombreuses et expressives à rester dans nos mémoires depuis le fameux appel du 18 juin :

« Une certaine idée de la France »
« Je vous ai compris »
« Un quarteron de Généraux »
« Le Québec libre »
« L’Algérie algérienne »
« La chienlit »

Reconnaissez que le choix est grand, même plus vaste que « L’État c’est moi » de Louis XIV ; « Après moi le déluge » de Louis XV ou « Je fais la guerre » de Clemenceau.

J’avais, pour ces quelques jours bretons, emporté une biographie d’un personnage originaire de la Haute-Marne, et je trouve dès le début cette description qui me met de façon bien imprévue en situation : « Même paysage à la fois rude et tendre entre plaine et montagne. Même population riche de courage et de rêve ». J’étais ainsi ramené à mes pensées. De Gaulle a décrit le site de la Boisserie et a parlé des Champenois presque dans les mêmes termes, mais cette fois, il s’agissait de Louise Michel, la Vierge Rouge de la Commune. Avouez que les voyages du C.D.I. ont de ces imprévus, de ces hasards ou de ces audaces.

 

***

 

Compte-rendu par Émile Brichard

 

Le soleil nous regarda partir en ces fraîches aurores du jeudi 9 mai, il nous regarda partir … et resta à Garches.

Nous étions accompagnés de deux conférencières qui, au cours du voyage, se partagèrent les interventions. Elles se révèleront fort agréables et fort utiles, se partageant les activités, parlant essentiellement l’une de Voltaire, l’autre de Charles de Gaulle. Surtout elles nous préparèrent à entrer de plain-pied avec Voltaire au château de Cirey et avec Charles de Gaulle à la Boisserie, où les nécessités du souvenir et du recueillement demandaient aux conférencières de ne pas prendre la parole à l’intérieur du domaine.

La vallée de la Bièvre déroule donc ses paysages variés avant que nous n’atteignions la nouvelle A 105 que beaucoup d’entre nous découvrent et apprécieront.

Ils apprécièrent le confort du revêtement, l’espace des installations de repos et de service. Ils comparèrent la vitesse des T.G.V. qui nous croisaient ou nous doublaient et surtout furent éblouis par l’éclat des champs de colza. La variété des damiers que formaient les diverses cultures et que notre ami Labigne aurait comparées, comme il le fit en d’autres lieux, aux toiles de ……, la variété des frondaisons plus ou moins lointaines où nous distinguons le vert sombre des conifères et tous les verts naissant des feuilles qui ne masquaient pas encore l’architecture des troncs et des branches.

Nous sortons pour atteindre Cirey par Bar-sur-Aube. Nos conférencières voulaient nous faire atteindre Cirey par l’intimité des forêts de la Haute-Marne que nous voyions cette fois de près par les petites routes départementales nombreuses et tortueuses.

Nous avions fait pendant ce temps plus ample connaissance avec Voltaire et avec la société intellectuelle du XVIIIème siècle, nous connaissons Emilie, nous n’ignorions pas ses travaux et correspondance d’intellectuelle curieuse, le monde frivole des courtisans et ceux qui devaient être les derniers à connaître ce que Talleyrand appellerait quelques décennies plus tard « La douceur de vivre ».

Nous abordons donc le château de Cirey. Ne nous trompons pas, « château » est un mot un peu fort, c’est une gentilhommière dans un parc agréable mais qui n’a rien à voir avec nos petits châteaux franciliens, les demeures nobiliaires de Breteuil, Courson, Saint-Jean de Beauregard ou Dampierre pour ne parler que des plus facilement accessibles.

Mais le château de Cirey présentera pour nous un avantage car notre hôte, la propriétaire, et une historienne de ses amies nous le rendront vivant.

Bien sûr nous eûmes droit à l’image du billet de dix francs et, ô défaillance de la mémoire, certains d’entre nous avaient oublié qu’il y avait des billets de dix francs … et pourtant ! je crois qu’ils ne disparurent qu’après 1968. On pourra peut-être me renseigner sur cette date exacte.

Trois éléments dans notre visite : d’abord l’aile Voltaire que le philosophe conçut et fit exécuter et qu’il habitait avec Émilie lors de leurs travaux littéraires ou scientifiques. Nous visitons ensuite le petit théâtre qui nous parut bien mériter son qualificatif de « petit » et qui nous parut bien vieillot par le style et vétuste par l’état. La charpente qui soutenait la toiture était, elle, affectée par l’âge bien sûr, mais merveilleusement tracée – doit-on dire calculée – à une époque où les artisans comptaient plus sur leur coup d’œil et leur coup de main que sur l’application de leurs études. Le cabinet scientifique et artistique où Voltaire et Émilie pratiquaient leurs expériences d’après les travaux de Newton était bien artisanal et sentait l’amateurisme de ses occupants. Nous terminons par la visite des vastes cuisines qui communiquaient avec la salle à manger par deux monte-charges, l’un pour le service, l’autre pour la desserte.

Nous ne vîmes point la merveille des merveilles. L’installation qui étonnait les visiteurs et ravissait les « usagers » : la salle de bains. Retenons quelques témoignages de l’époque et de la découverte des bienfaits de l’hydrothérapie. Je cite Jean Orieux : « A l’intérieur, on installa des bains de porcelaine car Émilie se baignait beaucoup ». « Cela tempérait les ardeurs » nous dit Longchamp, secrétaire de Voltaire. « Ces bains répétés lui firent une réputation d’originale ».

Puis, après une description de la chambre : « Mais le raffinement suprême – inouï à l’époque – c’est la salle de bains. Le pavé est de marbre, les murs en carreaux de porcelaine, un cabinet attenant est lambrissé vert-céladon avec sofa et petits fauteuils dorés et sculptés pour se reposer du bain ».

Ah ! Mais nous ne connaissons plus la « douceur de vivre ».

Il nous restait à rejoindre Colombey, … et d’abord à nous restaurer. Nous remontâmes dans la vallée de la Baïse et aperçûmes la Croix de Lorraine qui nous guida … d’abord vers le restaurant.

Je n’ai pas l’habitude de m’étendre longuement sur ce sujet, mais je crois que ce restaurant ravit la plupart d’entre nous. D’abord l’impression qui fut, je crois partagée, celle d’avoir un repas préparé et servi plutôt que ce qui arrive quelquefois, un repas reçu et distribué. Ensuite le service fut rapide et très agréablement personnalisé. Voilà pour le cadre et l’atmosphère, mais le contenu valait l’emballage et la présentation : l’entrée de poisson fut d’un poisson qui avait des arêtes et cela fut vécu un peu comme une découverte, la cuisse de canard était… une cuisse de canard, mais les petits légumes semblaient venir du jardin et les petits pois être fraîchement écossés. Si on ajoute que les fruits rafraîchis présentaient les mêmes caractères d’authenticité, on comprend que nous sortîmes ravis de cet accueil … et documentés par quelques explications complémentaires de notre conférencière spécialisée en de Gaulle via Jean Lacouture.

Les explications orales n’étaient pas admises dans l’enceinte de la Boisserie, pas plus dans le parc que dans le bâtiment proprement dit. Les quatre pièces du rez-de-chaussée, entrouvertes à notre information, à notre documentation, à notre méditation peut-être, mais très peu à notre curiosité, nous sommes plongés dans l’intimité du Général, de sa vie familiale. La pièce de gauche, puis à droite, les deux pièces où il méditait, se reposait, recevait quelques intimes privilégiés. Il nous est facile de mettre quelques visages encore familiers, mais les « grands de ce monde » semblent bien éloignés et nous imaginons plus facilement les silhouettes familières, les amis de prédilection, les familières réussites qu’il faisait sur sa modeste table de bridge, méditait-il devant le jeu de cartes sur les incidences du destin et ses incertitudes ? Les paroles et les gestes historiques s’effacent devant la silhouette du vieil homme penché sur les caprices du jeu de cartes ou ceux plus imprévisibles encore des battements de son cœur un soir d’un certain 9 novembre.

Le parc parcouru en silence ou dans quelques propos confidentiels nous fit contourner la maison. La tour hexagonale qu’il fit ajouter et où se concentrèrent ses dernières méditations, la vigne vierge qui couvre les murs, ajoutent leur symbole de perpétuel renouvellement et d’évolution immuable.

Il nous restait à monter au monument commémoratif de l’époque avec la célèbre croix de Lorraine. Notre émotion fut un peu troublée par les allées et venues plus ou moins bruyantes de groupes de lycéens et visiteurs étrangers, moins sensible à la sérénité d’un lieu où, avant la construction de la croix, venait atterrir l’hélicoptère conduisant le Général à la Boisserie. Nous fûmes également agréablement surpris par la discrétion des installations, des discrètes boutiques de souvenirs où chacun, mais surtout les philatélistes, put faire un choix symbolique.

Nous redescendîmes vers le cimetière et l’église et chacun put rester seul avec ses souvenirs et ses méditations, puis le car nous ramena rapidement à Garches et sur la route du retour les réflexions personnelles ou l’admiration des paysages furent parfois très silencieuses.

 

 

 

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