Thèmes : art, géographie, histoire.
Visite du jeudi 28 mars 1996.
Fiche de visite par Emile Brichard
Je me souviens de vous avoir déjà parlé de nos charmantes rivelettes du Hurepoix : l’Yvette, la Renarde, la Louette et la Chalouette, le Juineteau ou l’Ecoute-s’il-Pleut. Une promenade moins rapide et plus attentive dans les Vexins – le français et le normand – nous ferait découvrir l’Aubette, le Reveillon, la Troesne, l’Andelle, la Lieure ou le Fouillebroc aux noms tout aussi pittoresques. En ma journée de reconnaissance, il m’était plus facile de les repérer car c’était l’ouverture de la pêche à la truite et leurs cours étaient jalonnés de pêcheurs fort affairés.
Nous commencerons notre journée par Gisors, un des berceaux de la monarchie britannique en France, et nous franchirons nos premières rivelettes du pont de la Vierge dorée en arrivant à Gisors. Mais en attendant des détails, vous pouvez imaginer ce qui vous attend en apprenant que Gisors, conservant sa tradition de relais sur le parcours des chasse-marées, est qualifiée d’étape gourmande et même d’étape idéale dans les dépliants touristiques. Vous pourrez juger sur pièce puisque c’est à Gisors que nous déjeunerons tout à l’heure.
Nous aurons auparavant vu le château, ses souvenirs et ses mystères, son histoire et ses légendes, mais aussi nous aurons pu apprécier sa présentation dans un environnement qui permet de rendre plus aimables les restes de la forteresse de Guillaume le Roux, fils du Conquérant et de Henri IV Plantagenet, souverains anglais face à la frontière capétienne que constituait alors l’Epte et que défendra Philippe-Auguste.
Aurons-nous le temps de voir en détail l’église de Saint-Gervais et Saint-Protais qui nous propose un échantillon des styles gothiques et du style Renaissance ? Les plus curieux d’entre vous chercheront aussi peut-être où retrouver des traces des Templiers et de leur trésor.
Puis, notre voyage reprendra. Après les hêtraies superbes de la forêt, nous trouverons à Lyons un lieu de promenade des plus agréables des environs de Paris, devenu un lieu de résidence où les souvenirs historiques, littéraires et artistiques abondent et où les maisons normandes évoquent une vie de plaisance. L’histoire est là avec les souvenirs des rois anglais Plantagenets comme ceux des rois de France Capétiens. La littérature aussi avec la maison natale de Benserade, poète et académicien français du temps de Louis XIV, puis la musique avec la maison où Maurice Ravel résida et composa. Nous cheminerons entre les façades nouvellement repeintes pour le tournage de Madame Bovary, mais les pavés ne résonneront pas des roulements des chasse-marées transportant le poisson frais à Paris … ou à Chantilly où l’avait vainement attendu un certain Vatel … et la proche forêt sera évoquée dans l’église Saint-Denis, véritable église de bucherons.
Mais le car nous attend et il nous conduira vers un vallon qui inspire à la méditation comme à la promenade, où les ruines de l’abbaye de Mortemer nous attendent ainsi qu’une construction plus moderne avec son mobilier des 17ème et 18ème siècles, sans oublier le petit train qui nous fera faire le tour de l’étang à travers le parc peuplé de daims.
L’abbaye cistercienne, que fréquentèrent aussi bien les rois anglais Henri et Richard que les Capétiens Philippe-Auguste et Charles le Bel, ne présente plus guère que des ruines, mais nous y retrouverons le souvenir de notre conférence sur Saint-Bernard, et peut-être le plan des monastères cisterciens qui reflète la règle de l’ordre et l’organisation des journées des moines, selon la règle de Saint-Bernard qui impose le dénuement.
L’heure viendra de la réflexion et nous pourrons rentrer contents d’une journée bien remplie.
La visite
On savait bien en partant que nous attendaient, à Gisors, les énigmes et, à Mortemer, les fantômes, mais on ne s’attendait pas au départ à être surpris par les Mystères de l’Ouest. Et pourtant, ils ne nous furent pas épargnés pour rejoindre Nanterre et Colombes, la A.86 puis la A.15. Mais la Seine franchie, cap sur Gisors.
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Deux charmantes historiennes nous ont accompagnés tout au long de notre voyage vers cette vallée de l’Epte qui fut, pendant près de 500 ans, une véritable frontière vis à vis des envahisseurs normands avec qui l’on traita à Saint-Clair-sur-Epte (911), puis des Anglais, qui n’abandonneront la Normandie qu’après la bataille de Formigny (1450) qui mettait fin à la Guerre de Cent Ans. Si on ajoute qu’entre ces deux dates l’Angleterre avait été envahie par les Allemands, puis était revenue nous imposer aux 12ème et 13ème siècles une « Première » Guerre de Cent Ans, on comprend qu’un historien – Luchaire – ait pu écrire, avec quelque exagération néanmoins : « Sur cette frontière de l’Epte il s’est versé autant de sang que sur la frontière de l’Est ».
Si nos conférencières nous avaient conté en plus que ce Clair était d’origine anglaise, avait évangélisé le Cotentin et qu’une femme à qui il avait résisté l’avait fait décapiter, mais que, prenant sa tête dans ses mains, Clair se dirigea vers le lieu où il voulait être enterré, on aurait compris que notre journée allait être rude en mystère.
Comme en plus il faudra se reconnaître entre les Guillaume, qui sont Normands, les Richard ou Jean qui sont Anglais, Philippe et Henri qui sont Français. Que les Henri – à 300 ans de distance pourtant – l’Anglais et le Français ont le même numéro « Deux » et qu’une reine de France, répudiée, ne trouvera rien de mieux qu’épouser un roi d’Angleterre, il faudra bien suivre toutes leurs aventures si on veut s’y reconnaître.
Contentons-nous du « Cœur de Lion », l’Anglais de la Troisième Croisade, de « l’Auguste », notre Philippe II et de « Sans Terre », Jean qui dut abandonner la Normandie, c’est pourquoi il devint « Sans Terre ».
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A Gisors, même les mystères s’épaissiront car entrent en scène les Templiers et leurs mystères. Ils eurent pendant trois ans la garde du château où ils seront cent cinquante ans plus tard emprisonnés et torturés et où ils cacheront dit-on -leurs trésors et leurs secrets. Enfin, de 1962 à 1966, André Malraux essaiera de donner une solution à cette aventure dont on pourra retrouver les histoires et les énigmes à la bibliothèque de Garches où le fonds « Templiers » est bien garni.
Enfin, chacun gardera le souvenir de notre aventure dans les cachots de la Tour du Prisonnier avec son troisième étage aux voûtes d’ogives d’où, par un escalier en colimaçon, on descend au deuxième, puis à la salle inférieure, éclairée par de hautes meurtrières, qui servit de cachot et où de curieux et naïfs bas-reliefs furent sculptés par le prisonnier, aux rares endroits privilégiés par une rare lumière. D’autres graffitis évoquent aussi bien les symboles templiers que les nefs des bateliers parisiens, le passage d’un visiteur de la Wehrmacht daté de 1942, que les amours éternelles d’initiales enlacées gravées dans un cœur.
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Mais Saint-Gervais et Saint-Protais nous attendaient.
L’édifice est imposant qui s’offre à nous sur la petite place provinciale. Il nous surprend par sa composition très diversifiée et nous apprendrons bientôt pourquoi. En effet, les parties les plus anciennes de l’église qui remontent pourtant au 13ème siècle, étaient comme à Chartres, comme à Paris, édifiées sur des voûtes contenant des sarcophages plus anciens. Voilà pourquoi la façade et le grand portail qui date de François 1er nous surprennent sous les colonnades corinthiennes de son fils Henri II, celui qui mourra quelques années plus tard à Paris au cours d’un tournoi.
L’intérieur mérite bien notre attention, tant par l’absence de transept apparent, que par l’escalier discrètement Renaissance dans un coin de la Tour Sud, que par le grand gisant qui évoque plus les squelettes des danses macabres que la sérénité du repos éternel, que la fresque de visages énigmatiques et retrouvés dans une chapelle de la rangée Nord.
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Nous pouvons alors gagner la « Halte Henri II » sous la protection des léopards normands. Cadre, compagnie, gastronomie, nous retrouverons vite l’atmosphère amicale des repas du C.D.I., mais ne nous attardons pas trop, le printemps nous attend et il semble ce jour bien capricieux. En réalité, ce sera le grand absent de l’après-midi et la forêt de Lyons que nous espérions égayée des premières anémones ou des premières jonquilles, ne présente que les brumes de ses horizons et la fraîcheur de ses futaies de hêtres. Donc, pas d’arrêt, d’autant plus que nous sommes pressés.
La petite ville de Lyons-la-Forêt nous surprend aussi sous son hiver tardif qui rend plus sensibles les courants d’air de ses halles anciennes. Essayons cependant de retrouver les ombres lyriques et romanesques qui hantent la coquette citée cauchoise. Maurice Ravel d’abord, dont nous pouvons admirer les colombages de son confortable manoir – qui rappelle d’ailleurs le style de sa maison de Montfort-l’Amaury. C’est là qu’il se reposait et qu’il composait, entre autres « Le tombeau de Couperin ». Isaac Benserade ensuite, près des halles, poète de la cour de Louis XIV à qui il offrit ses « Sonnets ». Madame Bovary également dont les aventures romanesques furent filmées dans le décor de Lyons-la-Forêt préalablement restauré. Une controverse nous opposa à nos conférencières : le film de Jean Renoir ou celui de Claude Chabrol ? La réponse était qu’il servit pour les deux films.
Il fallait donc pour ce Vexin fertile en miracles trouver un deuxième saint céphalophore (!). Quel était le premier : Saint-Clair, bien sûr. Quel est le second : Saint-Denis, à qui l’église de Lyons est dédié. Quel est leur point commun : celui de porter sa tête. D’où le nom de céphalophore. Nous trouverons dans cette église une intéressante collection de statues de bois et de pierre.
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Nous allons maintenant gagner le vallon de l’abbaye de Mortemer.
Le chauffeur et les conférencières hésitent à engager le car sur les routes de la forêt pourtant bien balisées vers l’abbaye, mais comme on ne ferait que passer, nous gagnerons le site de Mortemer par les voies réputées les plus sûres.
L’abbaye est atteinte, mais l’esplanade d’accueil trop bien dégagée devrait nous faire comprendre que nous attend un curieux cocktail de méditation, de découvertes et de fantômes qui ne sera pas sans rappeler le fameux apéritif de César dans le film de Marcel Pagnol « Marius » : « … un tiers de …, un petit tiers de …, encore un tiers de … et un grand tiers d’eau pour remplir le verre ».
Le tiers méditation : la vie des moines, leur discipline, leurs règles de vie autarcique.
Le tiers découvertes : la vie des campagnes au temps du Moyen-Age, l’usage et les lois des colombiers, l’outillage agricole avec la large utilisation du bois, l’arrivée, malgré l’austérité des moines, des premiers conforts, la beauté des meubles.
Le tiers fantômes : celui de la reine Mathilde (pas celle de la Tapisserie, sa fille … ou petite-fille), ceux des quatre moines du temps de la Révolution, réapparus à des militaires anglais en 14-18.
Enfin, le grand tiers d’eau, plus festif, plus ludique : notre promenade dans un petit train cahotant, notre cheminement à travers étangs et marais, nos démêlés avec des troupeaux d’oies gourmandes et indiscrètes, notre rencontre avec les daims hautains et dédaigneux. Mais, bon sang ! qu’il faisait froid !
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Il ne nous restait plus qu’à rejoindre Garches, ce qui fut fait avec un détour par Château-Gaillard, autre témoin de la frontière des siècles anciens, et nous retrouvons l’autoroute de Normandie. Nous étions certes fatigués, mais dans les dernières côtes vers Orgeval, c’est l’autocar qui paraissait le plus poussif.
Ouvrages sur les Templiers disponibles à la Bibliothèque Maurice Genevoix :
| Gérard de Sèze | Les Templiers sont parmi nous |
| Georges Bordonove | La vie quotidienne des Templiers au XIIIème siècle |
| John Charpentier | L’ordre des Templiers |
| Louis Charpentier | Les Mystères des Templiers |
| Régine Pernoud | Les Templiers Chevaliers du Christ |
| Laurent Daillez | Les Templiers, ces inconnus |
| Michel Picard | Les Templiers |
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