Sacha Guitry, une vie de théâtre

Thèmes : art, théâtre.
Conférence du mardi 12 décembre 1995 par Georges Poisson.

 

Compte-rendu par Émile Brichard

 

Il est bon que notre trimestre se soit terminé par la conférence que Monsieur Poisson a consacrée à Sacha Guitry. Si ce fut la conférence du sourire avant les fêtes de fin d’année, ce fut aussi la conférence du souvenir pour la plupart des auditeurs, et ce fut également la conférence d’un bilan – partiel certes – de la Belle Époque, avec son insouciance et ses drames.

Quel fil rouge avons-nous retrouvé dans la vie et l’œuvre de Guitry ?

Sa vie est, je crois, résumée par la phrase qu’il met dans la bouche du jeune Mozart : « Je te jouerai tout ce que tu voudras, mais dis-moi d’abord que tu aimes », Et nous allons le voir toute sa vie en quête d’amours, amours renouvelées et diverses dans leur continuité.

Son œuvre sera avant tout consacrée à lui-même. D’autres auteurs, et des plus grands, ont pu, avant, pendant et après Sacha Guitry, écrire pour des acteurs ou pour des personnages qu’ils faisaient revivre ou créaient, mais Sacha Guitry n’écrivait que pour lui-même ou pour quelques faire-valoir – en général des femmes – et seul peut-être, Michel Simon a pu dans ses rôles, échapper au créateur. Je pense au film « La Poison ».

Sacha Guitry était en perpétuelle représentation. Toute son œuvre est marquée par son omniprésence. Même sa fastueuse résidence de la rue Élysée Reclus fut essentiellement un décor ou un écrin destiné à faire valoir la culture et la personnalité du maître des lieux.

Essayons de retrouver le fil rouge tout au long du chemin que nous a fait revivre Georges Poisson.

Nous avons connu le petit Sacha dans les coulisses du théâtre où son père Lucien jouait le rôle de Flambeau de l’Aiglon. Sacha a-t-il pris le goût des applaudissements que recevait le papa, plus vite que celui des câlins qu’aurait pu prodiguer la maman ? et l’appel de Mozart « … dis-moi d’abord que tu m’aimes » sera-t-il des années plus tard le cri refoulé d’un enfant qui avait manqué de tendresse maternelle ?

Sa maman, l’a-t-il cherchée et l’a-t-il retrouvée dans sa première épouse Charlotte Lysès, très sensiblement son aînée et sa première femme est-elle un peu aussi sa mère ? Faudra-t-il alors accepter le pluriel lorsque Georges Poisson nous parlera de « ses femmes » ? N’est-ce pas peut-être « sa femme » toujours renouvelée.

Restons au singulier, Sacha connaîtra bientôt l’amie, la camarade, les premières amours. Ce sera Yvonne Printemps. Ce qui lui donnera au moins l’occasion de placer un de ses « mots » célèbres : « Chacun sait que le printemps ne dure pas toujours ».

On se lasse de ses premières amours, on cherche à s’établir, il faut maintenant à Sacha la femme qui accompagnera son épanouissement sans lui faire trop d’ombre professionnellement, ce sera Jacqueline Delubac. Les succès théâtraux et mondains se succéderont, Jacqueline accompagnera Sacha dans ses œuvres et sera l’ornement de son hôtel. Mais …

Il manque encore à Sacha … sa fille. Sent-il confusément ce besoin puisque nous le voyons bientôt épouser Geneviève de Sereville, cette fois réellement plus jeune que lui. Mais c’est encore l’occasion d’un « mot » sur l’harmonie d’un ménage qui tient « à la moyenne des âges ».

C’est cette vie que nous raconte Georges Poisson, avec à chaque fois le « mot » qui convient et entraîne nos sourires. Ces mots et ces sentiments, nous les retrouverons encore à son dernier mariage avec Lana Marconi : « Vous, vous serez ma veuve ».

Ainsi, Sacha Guitry a-t-il, à sa manière, vécu à sa façon « le rêve étrange et pénétrant » du poète ? A-t-il rêvé aussi à une femme « Chaque fois ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre » ?

L’homme de spectacle, de théâtre et cinéma sera tout au long de son œuvre un touche-à-tout. Mais l’apparente diversité de cette œuvre ne cache pas la présence continuelle et obsédante de l’auteur. Même quand il semble rester à l’écart de son héros et suivre le personnage, l’auteur ne se laisse pas oublier. Pensons à « Mozart », une œuvre de jeunesse, pensons à Talleyrand « Le diable boiteux », pensons à « Pasteur » écrit pour son père Lucien Guitry. Sacha sait y rester présent, non seulement par son style, mais par les sentiments qu’il prête à ses personnages.

Georges Poisson n’a pas manqué d’évoquer les « Grandes machines » de Sacha Guitry et surtout « Si Versailles m’était conté» (1955) essentiellement tourné dans le domaine et les bâtiments du Parc et du Château de Sceaux, dont il était le Conservateur et où il accueillait le Musée de l’Ile-de-France, resté inimitable, comme sont inimitables « Remontons les Champs-Élysées » (1939) et « Napoléon » (1955). Mais s’il est de bon ton de faire actuellement la fine bouche sur la valeur artistique et historique des films de Sacha Guitry, ne nous croyons pas obligés de nous précipiter pour voir « La Reine Margot ».

Nous arrivons enfin au Sacha Guitry théâtral, dans « ses » rôles, mais aussi bien sur la scène que dans son théâtre filmé. « N’écoutez pas mesdames », « Désiré », entre autres, où, au milieu de ses faire-valoir et acteurs de complaisance, maître d’hôtel ou antiquaire, il déploie ses facettes, nombreuses et brillantes au milieu de sa cour. Nombreuses, mais sont-elles variées, brillantes, mais sont-elles d’or pur, et sa véritable originalité n’est-elle pas dans le film qu’il réalisa au cours de la Première Guerre Mondiale « Ceux de chez nous » où nous découvrons, vivants, Rodin, Manet, Renoir, Anatole France ou dans le film qu’il réalisa et commenta lui-même « off » « Le roman d’un tricheur ».

Il reste un chapitre de la vie de Sacha que Georges Poisson nous présenta avec tact et discrétion, car ce chapitre est triste et peu glorieux, triste pour Sacha et peu glorieux pour ses accusateurs, le chapitre 1940-1946, celui de l’occupation puis de la libération. Sacha Guitry n’a jamais prétendu jouer un rôle de héros, son attitude lors de la guerre 1914-1918 le laissait prévoir. Parisien et homme de théâtre, il reste fidèle à Paris et au théâtre, activités qu’il assurera en 1939 et 1940 et qui lui seront reprochées de 1941 à 1945.

Georges Poisson nous montre un Sacha fidèle à ce qu’il considère être sa place : rester au théâtre, comme le boulanger à son pétrin, l’épicier à sa boutique. En somme rester au théâtre comme on reste à sa place, mais rester surtout fidèle à ses amis, comme le montrera son attitude envers Tristan Bernard qu’il hébergera et secourra. Cela valait-il tant de reproches, tant de misères.

Enfin le temps fit son œuvre et Sacha put nous représenter « Si Versailles m’était conté », « Napoléon », « Si Paris nous était conté ». De 1938 au « Paris » de 1955, le hiatus était comblé.

Sacha Guitry a-t-il eu des successeurs, des disciples ? Je ne lui en vois guère. Pas au théâtre ! Anouilh, Roussin, Achard, sur des thèmes voisins, sauront créer des personnages, des caractères nouveaux, et au cinéma, « Le roman d’un tricheur » ou « Ceux de chez nous » restent sans parenté, imprégnés qu’ils sont par la personnalité de leur auteur ou de leurs acteurs.

« Faisons un rêve » repris récemment au théâtre par Francis Huster a-t-il inspiré un excellent film anglais « Brèves rencontres » ou un modeste film italien « Quatre pas dans les nuages », film modeste certes, mais un peu vite oublié. Un cinéphile averti pourrait nous le dire, mais le rapprochement des titres est assez significatif. Seuls « Ils étaient neuf célibataires » ont été suivis d’une longue descendance, mais « Carnet de bal » était de l’année d’avant.

 

 

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