Thèmes: Art, Economie, Histoire, Société
Conférence du mardi 18 novembre 2025
Par Madame Emmanuelle FAVIER, écrivaine.
INTRODUCTION
La spoliation des œuvres d’art, synonyme d’aliénation culturelle, a de tout temps accompagné les conquêtes, du pillage des temples par Constantin à Poutine aujourd’hui, en passant par les saisies napoléoniennes au début du XIXe siècle. Dans l’histoire récente, l’occupation nazie est une période particulièrement marquante en ce qui concerne les spoliations massives d’art. Une femme va marquer la résistance face à cette spoliation nazie : Rose Valland.
I Un sujet d’actualité.
Encore aujourd’hui le sujet des spoliations d’art est d’actualité aussi bien par notre rapport toujours tendu face au colonialisme que les spoliations subies par les populations juives durant l’occupation nazie.
Le thème revient en première ligne lorsqu’en 1995 Jacques Chirac, alors Président de la République, reconnaît la responsabilité de la France dans la déportation et la spoliation des Juifs. Peu après, Hector Feliciano publie un livre Le musée disparu, révélant que les musées détiennent toujours bon nombre d’œuvres d’art spoliées.
Par ailleurs, les principes de Washington signés par 44 États en 1998, prévoient l’établissement d’un fichier exhaustif des œuvres spoliées ouvert aux chercheurs et pouvant aider la restitution des œuvres. Ces mêmes principes incitent les musées à vérifier avec soin l’origine de leurs œuvres et de leurs acquisitions.
De nos jours, bien que de nombreuses décennies soient passées, on peut déposer des dossiers de requête. En 2016, la législation change et on ne se contente plus d’attendre les requêtes, on cherche les ayants-droits ce qui permet de restituer beaucoup plus d’œuvres.
II Rose Valland : une figure de la Résistance.
Rose Valland (1898-1980) est l’incarnation du combat pour la préservation et la restitution des œuvres d’art spoliées durant l’occupation nazie.
C’est un personnage transgressif à plusieurs égards. Elle naît à Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, en Isère, dans une famille modeste. Sa mère lutte pour que sa fille obtienne une bourse afin qu’elle fasse des études, ce qui n’est pas si fréquent à cette époque dans les milieux
modestes et elle rentre à l’Ecole normale d’institutrices de Grenoble. Douée pour le dessin, elle intègre les Beaux-Arts de Lyon et en 1922, elle rentre à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris. C’est une femme dans un milieu d’hommes. Rose Valland est également transgressive dans les mœurs : elle vit de nombreuses années avec une femme plus jeune qu’elle, Joyce Heer, secrétaire-interprète attachée à l’ambassade américaine. On a peu de témoignages de cette relation, la totalité de sa correspondance ayant été détruite. Rose Valland est également une grande fumeuse, comme les hommes !
Diplômée de l’Ecole du Louvre et de l’Institut d’archéologie de Paris, Rose Valland devient en 1932 attachée bénévole au Musée du Jeu de Paume où elle rédige des catalogues et organise plusieurs expositions. On peut rappeler qu’avant-guerre la conservation et le patrimoine sont des domaines quasiment exclusivement masculins.
Jacques Jaujard (1895-1967) directeur des Musées Nationaux et du Louvre avait aidé les conservateurs espagnols à déplacer certaines œuvres du musée du Prado au début de la Guerre civile et cette expérience sera précieuse à l’heure d’organiser l’évacuation des œuvres majeures du Louvre et des principaux musées parisiens. Les salles sont remplies avec des copies.
En 1940, Rose Valland est toujours au Musée du Jeu de paume quand Jacques Jaujard lui demande officieusement de suivre les mouvements des œuvres d’art volées dans les musées ou extorquées aux particuliers par les Allemands et entreposées au Musée du Jeu de paume, réquisitionné par les Allemands pour y entreposer les œuvres en vue de leur expédition en Allemagne.
Des photos montrent Goering en train de sélectionner les tableaux.

C’est là que Rose Valland joue un rôle déterminant : elle note secrètement le mouvement des œuvres qui transitent par le Jeu de Paume : noms des victimes spoliées, et surtout leur destination dans les dépôts en Allemagne où les œuvres vont être entreposées en attendant d’être exposées dans le grand musée (Führerbau) fantasmé par Hitler.
Rose Valland fournit également de précieux renseignements à la Résistance afin que les trains transportant les œuvres vers l’Allemagne soient épargnés et elle communique aux Alliés le lieu des dépôts allemands et autrichiens afin qu’ils ne soient pas bombardés.
Rose Valland assiste impuissante à l’autodafé des quelques 500 à 1000 œuvres de l’«Art dégénéré » (Entartete Kunst) brûlées en janvier 1943.
III Le travail d’après-guerre.
A la fin de la guerre, la Commission de récupération artistique est créée afin de retrouver les œuvres spoliées. Rose y joue un rôle important. Elle est nommée capitaine de la 1ere armée française et elle est habilitée à se rendre dans les différentes zones d’occupation alliées et même en zone soviétique, fait rare dû à son opiniâtreté. Elle sillonnera l’Allemagne durant 8 ans et collaborera très efficacement avec les Monuments Men américains dont James Rorimer en qui elle a une confiance totale au point d’accepter de lui confier ses carnets.
Sur le nombre (estimé à la baisse) de 100 000 œuvres spoliées, grâce aux carnets de notes de Rose Valland, on en retrouve 60 000 dont celles cachées dans une mine de sel en Autriche et celles stockées dans le château de Louis II de Bavière.
Malheureusement un bon nombre d’œuvres se trouvent en zone soviétique comme celles spoliées par Goering à titre personnel, mises dans son pavillon de chasse au nord de Berlin, et la politique soviétique est de tout ramener en URSS et de conserver les œuvres. Cette ligne ne changera pas avec la disparition de l’Union Soviétique.
Sur les 60 000 œuvres retrouvées par les Alliés, 45 000 sont rendues à leurs propriétaires, un certain nombre vendues et environ 2200 sont confiées à la garde des musées nationaux et identifiées comme Musées Nationaux Récupération (MNR) qui ont été créés par décret en 1949. Ces œuvres n’appartiennent pas à l’Etat, qui n’en est que détenteur provisoire en attendant leur restitution aux ayants-droits.
Rose Valland qui avait vu comment Goering était venu à plusieurs reprises chercher des œuvres à Paris, aussi bien pour Hitler et son musée que pour lui-même, fera en sorte que trois jours du procès de Nuremberg soient consacrés aux spoliations artistiques. Elle ne témoigne pas car officiellement elle n’avait pas de statut important au Jeu de Paume mais elle assiste au procès en tant que journaliste.
Rose Valland recevra plusieurs décorations françaises et étrangères pour son travail dont la Légion d’Honneur en 1969. Professionnellement elle devra attendre 1952 pour obtenir le statut de conservateur, et ce ne sera qu’à l’échelon le plus bas et donc avec un salaire assez modeste. Elle décède en 1980 à l’âge de 81 ans et sera inhumée avec sa compagne, dans le caveau familial de son village natal de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, où le collège et une place portent son nom.
IV Rose Valland dans les arts et les médias.
En 1961, Rose Valland publie un livre sur son travail durant la guerre Le front de l’art : défense des collections françaises 1939-1945 qui sera réédité en 1997 puis en 2014. Ses mémoires ne seront traduites en anglais pour la première fois qu’en 2024.
Un des éléments du livre de Rose Valland inspire John Frankenheimer pour son film Le Train sorti en 1964 et dont Rose Valland sera conseillère sur le tournage.
En 1975 Rose Valland est l’invitée de l’émission Les Dossiers de l’écran suite à la diffusion à la télévision du film Le Train.
En 2006, Corinne Bouchoux publie la première biographie consacrée à la résistante. Des albums de bandes dessinés ne lui sont également consacrés
Hommage public : en 2005, une plaque est apposée sur l’un des murs extérieurs du musée du Jeu de Paume, dont les terrasses portent son nom depuis 2024. Plusieurs rues sont rebaptisées à son nom, ainsi que des médiathèques ou des établissements scolaires. Des timbres sont émis à son image, plusieurs espèces de roses portent son nom…
CONCLUSION
La spoliation est un fait de guerre indiscutable car dérober l’art d’un peuple c’est dérober son âme. Le thème des spoliations et de la restitution des œuvres reste d’actualité et on peut se demander si l’on peut mettre en parallèle les spoliations nazies, le pillage culturel du temps des colonies et les vols dans les musées en temps de guerre comme en Irak.
Bibliographie
Emmanuelle FAVIER, Le livre de Rose. Les Pérégrines, Paris, 2023.
Emmanuelle FAVIER, La part des cendres. Editions Albin Michel 2022, réédité au Livre de Poche, Paris, 2024
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