PROUST ET LA MUSIQUE

Thèmes : Art, Histoire, Littérature, Musique.
Conférence du mardi 25 novembre 1997 par Richard Flahaut

 

Marcel Proust et Reynaldo Hahn

Compte-rendu par Emile Brichard

 

Nous recevons ce jour Monsieur Flahaut, c’est-à-dire que nous sommes sûrs de l’intérêt de la conférence et de la qualité du conférencier, et ce mardi, il nous fera revivre aux confins des XIXème et XXème siècles, à une époque nettement définie, 1871 -1922, les dates de naissance et de mort de Marcel Proust dont la vie et la sensibilité seront l’objet de cette conférence.

Ce monde, nous le vivrons d’une façon très personnelle, « à la recherche du temps perdu » et « à l’ombre des jeunes filles en fleurs », Ces titres nous viennent tout de suite en mémoire, mais Monsieur Flahaut a choisi pour son exposé une optique particulière : Proust et la musique.

Coupant sa conférence de larges plages d’auditions musicales, il nous laissera le temps de rêver, d’errer mentalement entre les phases de son discours.et vous vous apercevrez peut-être que le rêve et l’errance ont pris une large (trop large ?) place dans notre compte-rendu.

Situons d’abord Marcel Proust dans son temps et dans sa famille, dans ses racines devrait-on dire.

Les Proust (Prou prononcé à la beauceronne) sont d’une robuste origine paysanne de Beauce, solidement plantée sans son terroir. Le père de Marcel, Adrien Proust, deviendra médecin de campagne puis médecin à Paris. La mère, Jeanne Weil, est d’une famille originaire du Wurtemberg installée en Alsace puis à Paris, et par la manufacture et la finance, appartient à une confortable bourgeoisie. Leurs deux enfants, Marcel puis Robert, refléteront cette double origine. Marcel restant rattaché à sa mère et Robert reproduisant la carrière de son père. Affectivement les mêmes caractères se retrouveront tout au long de leur existence dans leur personnalité comme dans leur sensibilité.

Ajoutons un détail sur lequel les médecins et les psychologues ont dû se pencher. Marcel tient-il sa sensibilité exacerbée, son angoisse permanente, de celles que dut connaître sa mère puisqu’elle accoucha à Paris de son fils aîné Marcel, le 10 juillet 1871, ayant vécu sa grossesse dans les angoisses du siège de Paris et dans celles de l’insurrection de la Commune.

Monsieur Flahaut va donc nous faire revivre Proust dans son temps, Proust dans son monde, Proust avec ses amis, Proust dans ses voyages : nous retrouverons dans son œuvre ses souvenirs sublimés, leurs personnages masqués ou recréés.

Le temps, c’est la fin du XIXème siècle, souvenez-vous, Proust à vingt ans en 1890, c’est le temps de la IIIème République enfin triomphante, ce sera aussi le temps du scandale de Panama, de l’affaire Dreyfus. Mais ce qui intéresse essentiellement Marcel Proust, c’est le « monde », le grand ou le petit, c’est la haute société – dirait-on maintenant la « Jet-Society » ? -. Ses études n’ont pas été obsédantes. Il fréquente les lieux à la mode, le tennis du boulevard Bineau, le salon de Laure Hayman ou ceux de Mesdames Aubernon et Lemaire. Il y rencontre aussi bien le comte Robert de Montesquiou qu’André Gide qui n’a que deux ans de plus que lui. Il fréquente le monde, il y rencontre des modèles pour ses projets d’écriture, il s’y fait des amis tel Léon Daudet, tel surtout Reynaldo Hahn, le musicien qui restera le plus célèbre et le plus fidèle de ses amis. Un musicien a tracé le portrait de Reynaldo Hahn, je le cite intégralement : « Reynaldo Hahn est le type de l’artiste d’élite qui, dans tous les domaines qu’il explore, fait preuve des dons les plus rares, causeur étincelant, écrivain de classe, critique musical aussi spirituel que clairvoyant et conférencier d’une irrésistible séduction, il a marqué de son aristocratique empreinte et de son inimitable distinction tous les gens qu’il a abordés ». Comment ne reconnaîtrait-on pas dans ce portrait le « double » de Proust, comment ne comprendrait-on pas que naisse entre eux une extraordinaire amitié.

Le monde, les amis, mais aussi les voyages que Proust découvrira avec une extraordinaire curiosité, mais aussi les moyens que donnent les toutes nouvelles automobiles et l’argent à discrétion. Il voyage à Evian, en Bretagne, découvre la côte normande, surtout Cabourg, Bruges ou la Hollande et puis, quand même, s’intéresse à la littérature, découvre les œuvres de Ruskin qui devient son guide dans le domaine artistique et notamment lui fait comprendre la grandeur aussi bien artistique qu’humaine des cathédrales. Les textes que Proust écrira sur les cathédrales de Beauvais ou d’Amiens doivent beaucoup à Ruskin.

Nous vivrons, nous, avec Monsieur Flahaut, la lutte de Proust contre la maladie, la lutte pour l’acceptation puis la cohabitation. Proust est malade et apprend à vivre avec sa maladie, un asthme chronique envahissant qui le cloître dans une chambre noire et insonorisée. Cette maladie lui fait-elle choisir quand il voyage dans les hôtels, une suite de trois chambres dont il occupe celle du milieu ? Cette maladie lui fait-elle fuir le jour et ne recevoir ou ne vivre que la nuit ? La personnalité de Proust et sa sensibilité maladive recèlent encore bien des mystères.

Mystères qu’ont vécus, et peut-être connus ses fidèles serviteurs, le ménage Albaret dont la femme Céleste nous laissera de précieux souvenirs d’une sincérité, d’un jugement et d’une fidélité irréprochables même si notre bonne Céleste semble quelque fois dépassée.

Les pages musicales dont Monsieur Flahaut a enrichi sa conférence permettront à notre esprit de vagabonder, à nos réflexions de suivre d’autres chemins. La sensibilité de Proust, nous y reviendrons, nous admirons sa fidélité de « spectateur », mais Proust n’a jamais été un « acteur ». Il s’est tout juste laissé prendre une signature lors de l’affaire Dreyfus mais n’a guère fréquenté dans sa jeunesse les milieux dits « engagés ». Si la maladie l’empêcha en 1914 d’être un acteur, son tempérament n’en fit pas un spectateur engagé tel Barrès d’un côté ou Romain Rolland de l’autre. Il ne fut ni dans la mêlée, ni au-dessus de la mêlée, mais à côté de la mêlée. Le conflit ne lui inspire ni méditations, ni réflexion. Il ne produira ni « Les Croix de Bois » de Dorgelès, ni le « Feu » de Barbusse, ni « Ceux de 14 » de Genevoix et laissera à Georges Duhamel la tâche de soigner un officier allemand au son de l’Hymne à la Joie de Beethoven, la tâche de le soigner et la joie de le guérir… Mais il recevra le Prix Goncourt en 1919 pour « A l’ombre des Jeunes Filles en Fleurs ».

La conférence reprend son cours et notre attention sa vigilance. Nous sommes appelés à observer la sensibilité exacerbée, voire parfois maladive de Proust. Elle s’exprimera à chaque instant de son existence, à chaque joie comme à chaque tourment. Elle sera dans ses transpositions littéraires, dans les actes et les sentiments de ses personnages qui traduisent, et c’est devenu un jeu de les repérer, les traits et les pensées de telle ou telle relation de son cercle mondain ou amical.

Céleste, la fidèle Céleste, est heureuse de conter les compliments de Marcel : « Regardez-la, Marie, elle ne marche pas, elle vole », puis quelques jours plus tard : « Comme vous êtes jolie ce matin, Céleste – vous vous moquez de moi – Mais non, vous ressemblez à Lady Grey ».

L’émotion eut aussi bien pu le saisir devant un pétale de rose. Suivons le biographe Ghislain de Diesback à Réveillon (Seine-et-Marne) lorsque Marcel et Reynaldo viennent de se rencontrer : « Un jour que tous deux se promènent dans le jardin, Proust, avisant une bordure de roses rouges du Bengale, dit très sérieusement à son compagnon, comme s’il sollicitait un service important : Est-ce que ça vous fâcherait que je reste un peu en arrière, je voudrais revoir ces petits rosiers … Étonné, Reynaldo poursuit son chemin, fait le tour du château et retrouve Proust toujours abîmé dans la contemplation des petits rosiers, celui-ci s’attarde encore quelques minutes puis rejoint Reynaldo qui se tenait à l’écart ».

Nous trouverons de nombreux exemples de contemplation admirative devant des spectacles artistiques ou naturels tels les grandes marées à la pointe du Raz. J’ai déjà parié de la contemplation admirative des cathédrales de Beauvais ou d’Amiens, mais le plus célèbre exemple de cette admiration parfois démesurée est l’éloge qu’il fait du petit carré jaune de la Vue de Delft de Veermer, à l’en croire le plus beau coup de pinceau de la plus belle toile du monde !

L’admiration ou l’emportement peuvent le conduire à la démesure. Emportement qui le conduit à un duel avec Jean Lorrain, admiration qui le fait décrire Reynaldo Hahn au piano : « Cet instrument de guerre qui s’appelle Reynaldo Hahn, étreint tous les cœurs, mouille tous les yeux dans le frisson d’admiration qu’il propage au loin et qui nous fait trembler ».

On pourrait continuer ainsi ce jeu psycho-musico-littéraire. Que cache la petite phrase « mélodique » de Vinteuil ? Qui se cache, ou qui est caché derrière Albertine, telle que nous la présente « le narrateur » ? Qui fut réellement Agostinelli, le chauffeur de Marcel Proust qui se tua en avion ? Que retrouve-t-on de Robert de Montesquiou, de la Comtesse de Greffulhe, d’Anne de Noailles, des Princes Bibesco, du Comte Louis de Turenne dans les personnages du « Temps Perdu » ou des « Jeunes Filles en Fleurs ».

Mais attention à vos recherches dans « Le Temps Perdu », c’est à quinze volumes qu’il faut s’attaquer et avec des phrases qui, si savamment construites qu’elles soient, demandent une lecture toujours vigilante.

Le jugement de la postérité s’est dans l’ensemble montré favorable à Marcel Proust qui, contrairement à beaucoup d’autres, n’a pas connu de purgatoire comme en ont connu et en connaissent encore d’autres auteurs qui s’étaient eux aussi à la même période attaqués à des fresques sociales grandioses. Alors n’hésitons pas à la rappeler car sont encore présents à nos souvenirs « Les hommes de bonne volonté » de Jules Romain, « les Thibault » de Roger-Martin du Gard, « Jean-Christophe » de Romain Rolland, « Les Pasquier » de Georges Duhamel, qui rappellent les grandes fresques de Balzac ou de Zola. Ces deux derniers ont conservé leur place avant Proust, serait-il injuste que les auteurs que je viens de nommer la retrouvent après Proust ?

 

 

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