Thèmes : art, histoire, littérature.
Conférence du mardi 26 novembre 1996 par Louise Aujay
Compte-rendu par Emile Brichard
Marie-Rabutin Chantal naît à Paris en 1626. Orpheline à sept ans, elle sera élevée par son oncle Christophe de Coulanges, abbé de Livry, près de Paris, le futur Livry-Gargan. Elle reçoit une solide instruction par ces hommes de talent et d’esprit que sont Chapelain et Ménage. Elle épousera à 18 ans le marquis de Sévigné qui sera tué en duel par le chevalier d’Albret en 1651.
Orpheline à 7 ans, veuve à 25, mère de deux enfants de cinq et trois ans, François et Charles, on voit que Marie fut très ou encore jeune confrontée aux responsabilités de l’existence. Peut-on y voir là une source de sa sensibilité et peut-être dans certains cas, nous le verrons, de son indifférence devant certains problèmes.
Elle reprend sa vie mondaine en 1654 (elle a 28 ans) à l’hôtel de Rambouillet dont elle est une des plus charmantes et des moins « ridicules » Précieuses.
Situons-la à ce moment parmi ses « confrères » et néanmoins amis. Pascal à 31ans, La Fontaine a 33ans, La Rochefoucauld 41, le vieux Corneille 46, mais Racine n’a que 15 ans. Elle les rencontrera dans tous les salons ainsi qu’à la Cour.
On la rencontre aussi, nous l’avons vu, dans une de nos visites à l’hôtel Carnavalet au Marais où elle résidera pendant vingt ans. Cela ne l’empêcha pas de mener une vie itinérante, mais toujours aisée, à travers diverses campagnes. Elle résidera sur ses terres en Bretagne au Château des Rochers, au Château de Grignan en Provence chez sa fille où elle mourra de la variole en 1696 à 70 ans.
On connaît environ 1500 lettres de Madame de Sévigné, mais attention ! Elles n’ont pas été apprises par cœur à l’école comme les fables de La Fontaine et il ne reste en mémoire à la plupart d’entre nous que quelques lignes éparses. Nous allons en rencontrer quelques-unes dont nous pourrons apprécier l’émotion ou le style.
Ainsi elle écrit à sa fille Françoise qui vient de subir à Grignan quelques avatars de l’existence. Bien sûr la maman s’inquiète : « Quoi, ma chère fille, vous avez pensé brûler et vous voulez que je ne m’en effraie pas ! » Vous voulez accoucher à Grignan et vous doutez que je ne m’en inquiète pas ! Priez-moi en même temps de ne vous aimer guère ». Qu’avec discrétion et délicatesse notre marquise exprime ses émotions les plus vives.
Nous allons maintenant la suivre à la cour et dans les salons ou la qualité de sa conversation. Nous la suivrons avec l’ouvrage de Michel de Grèce intitulé « L’envers du soleil ». Nous la suivrons mot à mot, mais vous pourrez peut-être mieux la suivre – mais anonyme cette fois – avec les souvenirs de l’Allée du Roi de Françoise Chandernagor, souvenirs que vous avez du livre même ou du film qui en a été tiré.
Nous trouvons la Marquise, avec La Fontaine et Molière, à la fameuse du Château de Vaux qui fit tant pour la disgrâce de Fouquet et dont elle a envoyé des récits enthousiastes aux quatre coins de la France. Elle est plus terre à terre quand elle se sent incomprise : « … on en fait assez pour fâcher le curé et tout le monde ».
Elle sait redevenir propriétaire terrienne aux Rochers où elle parle de la révolte des paysans bretons. Les débâcle et la répression cruelle qui s’en suivit ne l’impressionnent guère : « Nos pauvres Bas-Bretons s’attroupent quarante, cinquante, par les champs et dès qu’ils voient les soldats, ils se jettent à genoux en disant mea culpa ». Elle a su aussi se montrer plus sévère ou plus indifférente.
A Versailles, elle redevient dame de cour, lisons-la : « A trois heures, ce qui s’appelle la Cour de France se trouve dans le bel appartement que vous connaissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique … On passe d’un lieu à l’autre sans faire la presse en nul lieu. Cette agréable confusion de tout ce qu’il y a de plus choisi dure jusqu’à six heures. A six heures on monte en calèche … On va sur le canal dans les gondoles, on y trouve de la musique ; on revient à dix heures, on trouve la comédie ; minuit sonne, on fait médianoche ».
On voit le ravissement de notre délicieuse écervelée, mais l’amertume point parfois au bout de la plume avec sa description de la robe de « La belle Madame » : « D’or, sur or, rebrodée d’or, rebrodée d’or par-dessus un or frisé, rebrodée d’un or mêlé avec un certain or… ». On trouve bien le style dont une lointaine scolarité nous a laissé quelques souvenirs. C’est que Madame de Sévigné n’est pas l’amie de Madame de Montespan. « Quel triomphe à Versailles ! Quel orgueil redoublé ! ».
Nous retrouvons notre épistolière à la chapelle du château de Saint-Germain où le « spectacle » est grandiose : la reine au milieu, Madame de Montespan dans la tribune de gauche entourée de ses enfants (et de ceux du roi), Fontanges dans la tribune de droite que la marquise observe : « une divinité ».
Sa plume admirative sait aussi laisser place à celle qui faisait voir les Bas-Bretons. Il s’agit cette fois du supplice de la Voisin, la fameuse empoisonneuse. Je laisse cette fois parler Michel de Grèce :
« Fidèle au poste, Madame de Sévigné se trouve avec quelques amis à la fenêtre de l’hôtel de Sully, rue Saint-Antoine, ce mercredi 22 février 1680. La sensible marquise, si friande d’exécutions capitales, s’apprête à voir passer la Voisin qu’on mène place de la Grève pour y être brûlé vive … ».
Ainsi passent les jours à la Cour du roi Soleil.
Prenons un autre guide, Serge Barrault et suivons-le dans son ouvrage « Le règne de Louis XIV, Sciences et tableaux ».
Charles est parti à la guerre et sa mère trouve sous sa plume les accents de nos modernes correspondants de guerre à une époque où les nouvelles circulaient au trot des chevaux. La campagne de Hollande n’a pas de secret pour elle. Suivons l’Histoire, la plume de la marquise devient frémissante. Elle écrit le 22 février 1672 :
« Tout est en émotion dans Paris. Le courrier d’Espagne est revenu. Il dit que la reine d’Espagne défendra les Hollandais de toute sa puissance. Voilà la plus grande guerre du monde allumée… Nous allons attaquer la Flandre ».
Suivons Madame de Sévigné en ce printemps 1672.
Le 30 mars : « On dit que les Anglais ont battu cinq vaisseaux hollandais … et que l’ambassadeur a dit au roi … de commencer (la guerre) sur terre ». Trois semaines après, Charles vient de partir et la maman s’inquiète (relativement) : « J’ai donné de l’argent pour leur donner pendant la campagne ».
Et puis les misères de la guerre arrivent :
« Je trouvai Madame … qui pleurait son fils, la comtesse du … qui pleurait sur son mari. Quelle guerre, la plus cruelle et la plus périlleuse depuis le passage de Charles VIII (près de 200 ans plus tôt !) en Italie ».
« Tout le monde pleure son fils, son frère, son mari. Il faudrait être bien misérable pour ne pas se trouver intéressé au départ de la France tout entière ».
Elle avoue ses inquiétudes pour son fils :
« J’ai le cœur affligé, ils vont rejoindre l’armée du roi. En vérité on tremble en recevant des lettres, et ce sera bien pis dans quinze jours ».
Mais heureusement : « Mon fils m’écrit fort souvent, il se porte bien jusqu’à présent ». Puis « nous avons quelquefois des conversations d’une tristesse qu’il semble qu’il n’y ait plus qu’à nous enterrer ».
Et puis on exulte. Elle écrit à sa fille : « Voilà une lettre de mon fils qui vous divertira, ce sont des détails qui vous feront plaisir. Vous verrez que le roi est si parfaitement heureux que désormais il n’aura qu’à dire ce qu’il désire dans l’Europe sans prendre la peine d’aller lui-même à la tête de son armée. On se trouvera heureux de lui donner. Je suis assurée qu’il passera l’Yssel (un bras du Rhin en Hollande) comme la Seine ».
Et ce sera en effet réalisé quelques jours plus tard, sa fille à Grignan en apprendra alors tous les détails ; sa fille et aussi son cousin Bussy-Rabutin : « Je ne comprends pas le passage du Rhin à la nage » et la fierté éclate : « Les Français sont jolis naturellement, il faut que tout leur cède pour les actions d’éclat et de témérité, enfin il n’a plus de rivière présentement qui serve de défense contre leur excessive valeur ».
Mais toute guerre réserve ses deuils après ses fiertés. La fierté d’abord : « On dit que Monsieur de Turenne reconduit ses ennemis jusque dans leurs logis ; il est assez en avant dans leur pays ».
Et puis le deuil. Madame de Sévigné décrira à sa fille avec émotion – car Turenne avait aimé la marquise – la mort du maréchal dans une de ses lettres célèbre qui est restée, elle, une pièce d’anthologie comment le boulet le frappa en plein corps, enleva le bras d’un officier qui saluait le drapeau.
Négligeant peut-être l’image trop classique et réductrice de la mère affectueuse, j’ai tenu à vous présenter quelques aspects moins connus de la correspondance de Madame de Sévigné qui restait, dans nos souvenirs, surtout l’auteur de lettres à sa fille.
Madame Aujay avait bien insisté sur d’autres aspects de sa correspondance avec d’autres personnages et surtout avec son cousin Bussy-Rabutin, mais les textes cités se sont moins ancrés dans nos mémoires. Dame ! Une cinquantaine d’années après « Lorsque vous toussez, j’ai mal à ma poitrine », les formules restent moins précises dans nos mémoires (d’où l’utilité de nos comptes-rendus !).
Madame de Sévigné continuera donc sa correspondance et retrouvera lors de la révocation de l’Edit de Nantes (Édit de Fontainebleau) les durs accents qu’elle avait quinze ans plus tôt lors de la révolte de ses Bas -Bretons.
En conclusion, si Madame de Sévigné a longtemps et beaucoup écrit, la postérité ne s’est pas montrée ingrate, ni la famille oublieuse. Dès l’année qui suivit sa mort, dont dès 1697, quelques-unes de ses lettres furent publiées et la première édition véritable, dont le soin avait été confié par sa petite fille, Mademoiselle Simian, au chevalier de Perrin, date de 1736.
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