Thèmes : Art, Histoire, Economie
Conférence du mardi 4 mars 1997
Par Angélique Sansigolo
Compte-rendu de Claude Darras
Antoine-Brutus Menier, né à Chinon en 1795, d’une famille bourgeoise, fait ses études au Prytanée de La Flèche. Il devient aide-pharmacien et commence ses activités professionnelles au Val de Grâce. Son mariage lui ayant apporté une jolie dot, il installe un négoce, rue du Puits à Paris. Il vend des médicaments, d’abord en vrac comme c’était l’habitude à cette époque, puis sous forme de produits emballés. Il emploie le chocolat tantôt comme remède, tantôt comme enrobage pour donner un goût agréable.
Il développe ainsi son image de « marque », ce qui est révolutionnaire pour son temps. Il obtient des médailles d’Or à des concours, fait de la publicité par affiches et dans les journaux, ce qui le rend célèbre. Il change alors de local et monte une affaire rue des Lombards, la rue des droguistes et des confiseurs. Désirant fabriquer lui-même tous ses produits composés principalement à base de poudre qu’il fallait moudre à la main, il achète un modeste moulin du XVIIème siècle à Noisiel, au bord de la Marne. L’énergie hydraulique augmente sa productivité et il se spécialise dans le chocolat sans abandonner, pour un temps, les autres spécialités médicales. Il reconstruit en 1842 le moulin devenu trop petit.
Mais son succès excite des jalousies. On lui reproche surtout de ne pas posséder le titre de pharmacien. Il passe alors l’examen et obtient son diplôme en 1844. Il fait ensuite participer à ses affaires, dès 1846, son fils Emile-Justin, né 20 ans auparavant.
Antoine meurt en 1853. Emile développe considérablement l’entreprise, reconstruit encore le moulin et de vastes entrepôts qui deviennent des monuments exemplaires. Il inaugure un style de bâtiments, mêlant briques, faïences et armature métallique, avec un double souci d’esthétique et de fiabilité, selon un schéma fonctionnel permettant une production en circuit fermé, consacrée exclusivement à la fabrication d’un chocolat à cuire à prix modique, ce qui n’existait pas à l’époque. Tout ce qui concerne la pharmacie est déplacé dans une usine à Saint-Denis.
Progressivement Menier investit la presque totalité de Noisiel, achète tous les terrains disponibles, aménage réfectoire, cantine, salle de réunion, bibliothèque, école (avec cours du soir pour les ouvriers), bains-douches, clinique de soins gratuits, et surtout construit une « cité ouvrière modèle » dont le loyer (150 F par an) est moitié moins cher que les prix habituels et dont les occupants peuvent devenir propriétaires au bout de dix ans. Sur l’île située en face du moulin existe une ferme qu’il transforme en unité de production potagère moderne (avec labourage électrique !), ce qui lui permet de fournir des légumes à l’ensemble de la communauté.
Désormais les opérations de fabrication du chocolat sont exécutées dans ce qui est devenu une grande usine où les machines à vapeur suppléent l’énergie hydraulique pendant les périodes de basses eaux de la Marne. L’ensemble des ateliers est construit de telle sorte que les ouvriers travaillent dans les meilleures conditions d’éclairage, d’aération et de sécurité. Le taux d’accidents du travail est le plus faible de France.
Tout est donc fait sur place : triage des fèves fait à la main, torréfaction, décorticage et concassage, broyage, malaxage avec apport de sucre et de vanille, moulage et conditionnement. Pour les expéditions, un atelier de menuiserie fabrique des caisses spécialement conçues pour les emballages Menier. Pour beaucoup de ces activités, les ouvriers sont payés à « la pièce ».
L’autonomie n’est pourtant pas totale, puisqu’il fallait importer des fèves du Mexique et de l’Amérique Centrale. Pour limiter les risques des fluctuations des cours et ne plus dépendre des producteurs locaux, Emile Menier achète au Nicaragua, près du grand Lac, 1500 hectares en 1862, puis 6 000 en 1865. Il aménage la « Valle Menier », vaste domaine sur les mêmes principes d’organisation de productivité et d’avantages sociaux qu’à Noisiel. Avec une moyenne de 1 500 à 1 800 pieds de caoutchouc à l’hectare, l’entreprise ne dépendait plus de personne, d’autant qu’on avait acheté un bateau, qui, en 5 ou 6 semaines, assurait la traversée.
Le Nicaragua avait été choisi parce que l’on pensait que le canal qui devait relier les deux océans passerait par ce pays pour bénéficier de la présence du grand Lac qui aurait simplifié une partie de la traversée. Bien d’autres sociétés firent le même calcul et furent ruinées quand, sous l’influence des Américains, on décida de passer par Panama. Menier résista mieux que d’autres.
Pour montrer sa puissance et sa notoriété, Emile achète, en 1879, le château de Noisiel où il possédait déjà un petit château. Il organise des réceptions et des fêtes, y loge ses invités. Il avait fait construire un magnifique hôtel au Parc Monceau, inauguré en 1874, sur un terrain de 2 637m2 acheté à Pereire. Il possédait aussi quelques propriétés à Deauville, à Cannes… Pour diversifier son industrie, Menier monte une entreprise de caoutchouc, dont le siège social est situé 38, boulevard de Sébastopol à Paris et l’usine à Grenelle. Il fabrique des semelles, les fameux « patins Menier », mais aussi des câbles sous-marins.
Toutes les initiatives d’Emile Menier étaient basées sur sa conception d’un capitalisme idéal : le « capitalisme social ». Il a toujours tenté de concilier les dures lois du libre-échangisme, la rigueur financière et la recherche de la promotion de ses ouvriers. C’est pourquoi il attacha tant d’importance à leur instruction, à leur santé, à leur possibilité de devenir propriétaires de leur maison. Il créa à leur intention une caisse de secours qui payait leurs journées de maladie et un système d’épargne (intérêt de 6% tous les 6 mois). Tout cela était totalement nouveau à cette époque où la masse ouvrière n’était qu’un sous-prolétariat dont on se souciait fort peu de la manière de vivre.
A ses activités industrielles, sociales et mondaines, Emile Menier ajoute la politique. En 1871, il est nommé Maire de Noisiel. Il modifie complètement l’aspect de la ville dont il était déjà propriétaire d’une grande partie : il reconstruit la mairie, la salle des fêtes et les écoles en faisant de ces dernières des établissements très modernes avec tous les moyens pédagogiques les plus récents. Il organise une coopérative, gérée par un responsable élu par les habitants. Un petit train est installé pour conduire les ouvriers à l’usine.
Cette même année, il est élu député et siège à gauche. Il sera réélu en 1876. Officier de la Légion d’Honneur, il publie des ouvrages économiques et sociaux. Il crée une revue : « La Réforme économique » en 1875.
Emile meurt en 1881. Depuis plusieurs années, ses deux fils, Henri (18531913) et Gaston (1855-1935), participaient à la gestion de l’entreprise, mais ils n’ont ni l’envergure de leur père, ni ses idées économiques et sociales. Gaston pourtant avait effectué des stages en Angleterre et en Amérique pour étudier spécialement l’évolution sociale dans les grandes industries de ces pays, mais le « capitalisme idéal » ne l’inspirait plus.
Un problème se pose à Noisiel avec les premiers ouvriers retraités. Il faut construire un hospice et agrandir la cité. En 1898, une statue d’Emile est inaugurée, place de la Mairie. Henri et Gaston font des discours peu appréciés tant ils sont empreints de paternalisme.
C’est la folie des grandeurs ! Des dépenses considérables dilapident la fortune Menier. Gaston achète, dans le quartier Monceau, un luxueux hôtel particulier dont le jardin d’hiver est admiré par le Tout Paris. Passionné de pêche et de chasse, il prend possession de l’île d’Anticosti, dans l’embouchure du Saint-Laurent, qu’il paye 125 000 dollars. Grande comme la Corse, cette île au rude climat compte 235 habitants qui ne bénéficieront pas des mêmes avantages sociaux que ceux de Noisiel. Ils sont vite transformés en esclaves ! De très gros investissements modifient le paysage de l’île : construction d’hôtels et d’un port, achat d’un gros bateau pour venir en France. Dépenses inutiles car Gaston n’est que très peu venu à Anticosti. Seuls ses amis et clients s’y rendaient de temps en temps. L’île sera revendue au Québec … avec un gros bénéfice. Le port de l’île s’appelle toujours « Port Menier ». Autre dépense somptueuse, l’achat du Château de Chenonceaux, la résidence privée la plus visitée de France. Elle est toujours la propriété de la famille Menier.
L’entreprise est sauvée de la faillite en 1960 par le groupe Rwontrec-Mac Intoch. Elle vient d’être rachetée par le groupe Nestlé. On ne visite plus actuellement l’usine de Noisiel qui est devenu le siège social de Nestlé.
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ANNEXE
Par Madame Royneau
La première diapositive passée, lors de la conférence sur la famille Menier, représentant une petite fille se hissant sur la pointe des pieds pour écrire Menier, m’a rappelé une journée de mon enfance.
C’était en octobre 1914, au début de la « Grande Guerre », j’avais huit ans. J’étais dans le Nord de la France à Armentières.
Les armées allemandes commençaient à nous envahir.
Un matin, j’ai eu la surprise de voir que l’on arrachait des murs les affiches publicitaires, car, parait-il, elles cachaient derrière elles des indications pour les armées allemandes.
C’est ainsi que l’affiche de la petite fille du chocolat Menier fut arrachée du mur, ce que j’ai beaucoup regretté à cette époque car j’avais plaisir à la regarder en passant tous les jours devant elle avec ma grand-mère.
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