LES MANUSCRITS DE LA MER MORTE

Thèmes : Art, Civilisation, Géographie, Histoire, Littérature.
Conférence du mardi 15 novembre 1994 par Jean-Claude Netter.

 

En remontant le cours de l’Histoire

En 597 av. J.-C., Nabuchodonosor, roi de Chaldée ou Babylonie, se dirige avec ses armées vers le nord pour réduire les Assyriens et poursuit son avancée vers la Judée.

Il entre en Judée et tente d’imposer sa religion faite d’adoration des idoles à un peuple strictement monothéiste et très attaché à sa foi. Ce peuple se révolte. Mais en 587 av. J.-C., Nabuchodonosor triomphe, détruit le temple et décide de déporter la population judéenne vers Babylone.

Il laisse sur place quelques paysans, cultivateurs et viticulteurs, car le vin de cette région était fort apprécié à la cour de Babylone. Mais l’exil des Judéens est empreint de tristesse et de regrets car leur culte ne peut plus être rendu dans le temple.

Il y avait jusque-là une centralité du temple dans le judaïsme, et dans cet exil va naître l’émergence de la permanence de la foi sous l’égide des docteurs qui deviendront les rabbins.

 

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En 530, une étoile naît dans cet Orient agité, Cyrrus, roi de Perse. Il se dirige vers l’ouest, détruit l’empire de Nabuchodonosor et entre en Judée où il se montre extrêmement tolérant. Il n’impose pas sa foi aux populations restées en place, mais au contraire s’intéresse à la foi des Judéens.

Esdras écrivit : « Ainsi parle Cyrrus au roi de Perse : Yavhé, le roi des cieux m’a donné tous les lieux de la Terre et m’a chargé de lui bâtir une maison à Jérusalem qui est en Judée ».

Cette phrase de Cyrrus pourrait parfaitement sortir de la bouche d’un tenant de la foi juive. Il fait reconstruire le temple qui n’aura pas la magnificence du temple de Salomon, mais la religion juive peut se pratiquer librement.

 

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Un bond dans le temps où, au nord de la partie orientale du bassin méditerranéen, apparaît une nouvelle étoile, Alexandre, roi du Macédoine. Il est né en 356 av. J.-C. en Macédoine. En 334 av. J.-C., à l’âge de 22 ans, il franchit l’Hellespont qui sépare la Grèce de la Turquie actuelle et en moins de dix ans, il se bâtit un empire qui ira de la Grèce jusqu’au rivage du Gange et qui incorpore le Moyen-Orient et l’Egypte. Il meurt en 323 av. J.-C., à l’âge de 33 ans.

Son empire est partagé entre ses généraux. Lagos prend possession de l’Égypte et Séleucos prend possession de la Syrie. La Judée, qui ne fait pas partie de l’empire de Séleucos, sera conquise ultérieurement sur l’empire des Lagides lors de la guerre des Diadoques.

Nous avançons encore dans le temps, et c’est la naissance d’une autre étoile : Rome.

Rome va vaincre la Macédoine qui s’est alliée à Hannibal, roi de Carthage. Les Romains interviennent en Grèce en 205 av. J.-C. et annexent les territoires d’Antiochos III, le plus puissant des Séleucides en 188 av. J.-C. Mais la dynastie reste en place.

Sous le règne d’Antiochos IV, Epiphane (le Merveilleux), que les Judéens appellent Epimane (le Fou) en raison de sa tyrannie, des désordres de sa vie et des martyres qu’il fait subir aux Juifs, une famille entre dans l’histoire, celle des Maccabées (165 av. J.-C.).

Un vieux prêtre entre en fureur en entendant un Juif abjurer la religion de ses pères. Il se précipite sur ce Juif et sur le Syrien qui l’obligeait à abjurer et les tue. Avec ses cinq fils, il se retire dans la ville de Modiin au nord-ouest de Jérusalem et crée un véritable maquis. Il entre en lutte contre les Séleucides et par son troisième fils Judas surnommé Maccabi (tête de marteau), triomphe et restaure la Judée dans son territoire et dans sa force. Il consacre le temple qui avait été converti en lieu d’adoration des idoles.

Les Maccabées vont créer une véritable dynastie, les Asmonéens. L’un d’entre eux, Simon, va commettre l’erreur de grouper le pouvoir civil, le pouvoir religieux et le pouvoir militaire. Or, les Juifs ont toujours voulu séparer le pouvoir civil et politique du pouvoir religieux (Jésus-Christ dira : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu »).

Les Asmonéens vont faire appel aux Romains pour les aider à régler leurs différends. En 64 av. J.-C., les Romains, dirigés par Pompée, entrent en Judée. Le pouvoir politique juif est confisqué par un conseiller du dernier roi asmonéen, Hérode Antipater, qui était un Arabe converti au judaïsme et dont le fils Hérode le Grand reconstruisit le temple de Jérusalem.

A cette époque plusieurs groupes juifs existaient : les Saducéens descendant de Sadoc et comprenant les familles riches de Judée qui assurent le service du temple, les Pharisiens (en hébreu Parushim : les Séparés) et les Esséniens (les Pieux).

 

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Les manuscrits de la Mer Morte

Un matin de février 1947, au bord de la Mer Morte, sur une falaise de marne blanc jaunâtre, correspondant à un ancien fond marin datant de 20 000 ans av. J.-C. et sur lequel subsiste la Mer Morte et les ruines de Qumran, un jeune bédouin, Mohamed el Dib, c’est-à-dire Mohamed le loup, qui fait partie de la tribu bédouine des Taâmirèh, se trouve avec son troupeau de chèvres et de moutons, probablement pour les faire transhumer du nord de l’Arabie par la Transjordanie vers le Sinaï et l’Égypte où la viande de mouton est particulièrement appréciée.

Il lui semble soudain voir disparaître dans une cavité, un petit cabri noir. Il découvre une fente et y jette une pierre. Il entend un bruit de poterie cassée, descend et se retrouve dans une cavité d’environ 2 m de hauteur et 8 m de long dans laquelle il voit des jarres d’environ 70 cm de haut, fermées par un couvercle ressemblant à une assiette renversée et scellée.

Il ouvre l’une des jarres et découvre un tissu de lin brunâtre contenant un parchemin qui lui paraît très ancien. Effrayé, il s’enfuit, retourne dans sa tribu et demande à deux de ses cousins de l’accompagner. Ils prennent un certain nombre de rouleaux de parchemin.

Ils savent que leurs ancêtres ont déjà découvert des objets, des bijoux ou des documents anciens et que ces découvertes peuvent se monnayer. Mohamed se rend à Bethléem chez un chrétien syriaque, Kando, qui est un peu cordonnier, un peu antiquaire et beaucoup trafiquant. Celui-ci se doute qu’il s’agit là de quelque chose d’ancien et s’adresse à son supérieur religieux, le métropolite de l’église syriaque de Jérusalem, Monseigneur Athanase Samuel, qui loge au couvent de Saint-Marc.

Monseigneur Samuel, incapable de savoir ce que signifie ce rouleau, va le montrer, par l’intermédiaire de Georges Isaiah, l’une de ses ouailles, à un employé de l’Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem dirigée par le Père Roland De Vaux.

L’employé montre le manuscrit à un jeune étudiant qui reconnaît immédiatement l’ancienneté du document et son écriture araméenne. Il en parle au Père Roland De Vaux qui préfère se taire car le moment n’est guère favorable. En effet, nous sommes en 1947 et à l’ONU, on discute le plan de partage de la Palestine en un état arabe et un état juif.

Pourtant, Monseigneur Samuel se rend à Homs en Syrie pour montrer le document à un spécialiste, mais le marchand Kando le prend de vitesse et, par l’intermédiaire d’un marchand arménien, rencontre à Bethléem, le 28 novembre 1947, le professeur Eliezer Sukenik, professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem. Par-dessus les barbelés qui séparent le quartier juif du quartier arabe, il lui montre les documents.

Le Professeur Sukenik demande communication de l’ensemble des textes et c’est ainsi que le 29 novembre 1947, pendant que l’ONU votait le partage de la Palestine, il déchiffrait l’un des exemplaires du rouleau d’Isaïe qui nous ramenait 1 000 ans plus tôt que les textes les plus anciens existant alors.

En effet, plusieurs bibles nous étaient connues. L’une d’elles est la version dite des Septantes. Dans l’Antiquité, une bonne partie du peuple juif se trouvait en Égypte et était incapable de comprendre l’hébreu, il fut nécessaire de traduire les textes en grec, langue parlée dans l’empire des Ptolémée. Au IIIème siècle av. J.-C., la traduction de cette bible fut confiée à 70 sages, d’où le nom des Septantes.

L’autre exemplaire de la bible est celle de Saint-Jérôme, la Vulgate qui date du IVème siècle ap. J.-C. Cette version en latin est la référence pour la chrétienté d’Occident.

La plus ancienne bible hébraïque que nous possédions datait de 942 ap. J.-C., c’était le texte dit Massorétique de l’hébreu massorète qui signifie « tradition ». Cette bible faisait seule autorité dans le judaïsme jusqu’au moment où ont été découverts les manuscrits de la Mer Morte.

A la suite de cette découverte, des recherches ont été entreprises dans toute la région et 11 grottes ont été successivement découvertes de 1949 à 1953.

Les fouilles continuent toujours avec des équipes israélienne et palestinienne. Cette zone qui se trouve dans la région de Jéricho fait partie du territoire qui sera rendu aux Palestiniens. Un accord a été signé pour que tous les documents trouvés appartiennent conjointement à Israël et à la Palestine.

 

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Ces documents étaient écrits sur parchemin et plus rarement sur papyrus, l’un d’entre eux était gravé dans du cuivre.

Le problème de leur ancienneté s’est posé immédiatement. L’une des techniques utilisées pour la datation fut la paléographie (étude de l’écriture). Pour la plupart, ils sont écrits en hébreu, d’autres en araméen, certains, très rares, en grec.

L’écriture hébraïque n’est pas celle que nous connaissons actuellement, mais c’est une écriture plus proche de l’alphabet araméen, lui-même dérivé de l’alphabet phénicien.

La datation la plus scientifique utilisée est celle du carbone 14.

Une autre technique utilisée, très récente et très sûre, est la thermoluminescence, mais elle nécessite la destruction d’une partie du document étudié.

Les documents datent de 300 av. J.-C. à environ 50 ap. J.-C.

800 manuscrits ont été découverts dont certains à plusieurs exemplaires. Parmi ces 800 documents, 200 sont des documents bibliques et 600 apocryphes, c’est-à-dire non reconnus par le canon religieux. Le canon de la bible hébraïque a été fermé au Concile de Yahvé à la fin du 1er siècle ap. J.-C., tout document postérieur à cette époque était considéré comme faux.

Parmi les documents bibliques, il a été retrouvé tous ceux que la bible nous a fait connaître sauf le Rouleau d’Esther. Dans la bible, Esther raconte l’histoire d’une reine juive, épouse d’Assuerus, qui a triomphé des ruses d’Aman et sauvé son peuple qu’Aman avait décidé de massacrer. Si le texte d’Esther n’a pas été retrouvé, une sorte de prototype de ce texte a été découvert. Il a été nommé Proto-Esther ou Para-Esther et raconte l’histoire un peu différente d’une reine juive à la cour du roi de Perse.

Les apocryphes, nommés ainsi par la tradition catholique (pseudépignaphes pour les protestants) comportent le Livre des Jubilées en hébreu où l’auteur étudie, par tranches de 50 ans, toute l’histoire biblique en montrant les liens qui existent, de période en période, et en donnant ainsi un sens à l’histoire.

On a découvert également le Livre d’Enoch en araméen, que nous connaissions en langue sacrée éthiopienne, ainsi qu’un grand nombre d’autres textes dont Le Testament de Lévi, Le Testament des douze patriarches, La Genèse, le livre du sacrifice du Sabbat et des livres d’astrologie et de physiognomie.

 

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Les Esséniens

Nous connaissions les Esséniens par trois auteurs de l’Antiquité dont Philon d’Alexandrie qui parle de cette secte comme d’une secte de Juifs très pieux qui vivent séparés du monde, dans le désert, qui refusent le commerce sensuel, qui passent leur journée dans la contemplation et la prière et qui sont les tenants d’un judaïsme très strict.

Flavius Joseph parla également des Esséniens. Général galiléen, il commanda les troupes du nord contre les Romains et voyant la partie perdue, se rallia à eux et fut mis en contact avec Vespasien à qui il prédit, à la lumière des textes sacrés, un avenir impérial. Il fut un très fidèle serviteur et resta très attaché à son peuple. Il prit le surnom de Flavius par respect pour la famille romaine impériale.

Enfin le troisième auteur qui parla des Esséniens est un Romain, Pline l’Ancien, mort en 79 ap. J.-C., dans l’éruption du Vésuve à Pompéi et qui fit, en compagnie de Titus, un voyage en Judée.

 

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Les Esséniens vivaient sur le site de Qumran, ils y travaillaient, prenaient leur repas, étudiaient, mais n’y dormaient pas. Ils habitaient dans des petites cabanes, dans des tentes ou dans certaines des grottes où les documents furent trouvés ainsi que des reliquats d’ustensiles de cuisine. Ils étaient environ une centaine à la fois, mais dans certaines réunions, ils pouvaient être plusieurs milliers.

Ils avaient à proximité de leur lieu de vie, leur lieu de mort. Un cimetière comportant plus de 2 000 tombes a été découvert sur le site. Curieusement, les têtes étaient orientées, non pas vers l’Est, c’est-à-dire vers Jérusalem, mais vers le Sud. Un cimetière de femmes se trouvait à l’écart.

Les chefs de la communauté, au nombre de quinze, se réunissaient chaque année. Un conseil restreint était dirigé par un « Maître de Justice » révéré par les Esséniens. Ce Maître de Justice a été, selon l’expression du Cardinal Daniélou : « une des plus hautes figures religieuses de tous les temps ».

Il suffit, pour s’en convaincre de lire certains des textes retrouvés à Qumran. Selon le commentaire d’Habacuc, le Maître de Justice est le prêtre que Dieu a placé dans la maison de Judas pour expliquer toutes les paroles de ses serviteurs, les prophètes.

Dans les hymnes, on lit : « … et par moi (sous-entendu « Maître de Justice ») tu as illuminé la face de beaucoup car tu m’as fait connaître tes mystères merveilleux, tu as ouvert une source dans la bouche de ton serviteur et sur sa langue tu as gravé au cordeau tes préceptes pour qu’ils les proclament à la créature grâce à son intelligence et qu’ils servent d’interprète en ces choses pour celui qui est poussière comme moi-même ».

Le Maître de Justice parlant des fidèles de la secte rassemblés autour de lui, dit :
« Ceux qui sont entrés dans mon alliance ».

Sa mission est double, non seulement restaurer la véritable alliance d’Israël, mais encore apporter le salut aux nations. Il y a donc chez le Maître de Justice une fonction prophétique, c’est un Grand Inspiré qui s’adresse à l’univers tout entier.

La règle de la communauté également appelée « Manuel de discipline » par l’Américain Millar Burrows a été découverte dans la grotte numéro 1. Il décrit ce rouleau : le but et l’idéal de la communauté, la cérémonie d’entrée dans la secte. Cette entrée se faisait après une longue instruction sur le thème des deux esprits, c’est-à-dire l’esprit du bien ou esprit de la lumière et l’esprit du mal ou esprit des ténèbres, cette dualité étant toujours très marquée dans les textes esséniens. Le rouleau de discipline insiste sur la prédominance des prêtres, établit le classement annuel des novices, l’âge requis pour exercer les différentes fonctions.

Il définit les dispositions d’esprit des adeptes, c’est-à-dire d’abord la charité fraternelle : « Je ne rendrai à personne la rétribution du mal car c’est par le bien que je poursuivrai un chacun, car c’est auprès de Dieu qu’est le jugement de tout vivant et c’est lui qui donnera à chacun sa rétribution ».

Autre texte : « Oui, ils prendront soin d ‘aimer chacun, son frère comme soi-même, de soutenir la main de l’indigent et du pauvre, de l’étranger, et de désirer le bien-être de son frère ».

La règle de discipline insiste également sur le mépris des plaisirs et des richesses : « L’âme de ton serviteur a détesté les richesses et le gain, et dans l’orgueil et les plaisirs, elle ne s’est pas complue ».

Mais surtout, elle insiste sur le culte de la loi, de la Torah : « Et qu’il ne manque pas dans le lieu où ils seront, dix hommes qui étudient la loi jour et nuit, constamment et que les « nombreux » (c’est ainsi qu’ils se nomment souvent) veillent en commun, durant un tiers et toutes les nuits de l’année pour lire le livre et pour bénir en commun ».

La célébration du Sabbat étant sacrée, elle est également décrite, et la règle de discipline termine en insistant sur le souci de pureté. Ceci est très important, les Esséniens se livraient à un bain de purification avant chaque repas. Le repas se prenait en commun et l’on portait alors un pagne spécial de lin pour assister au repas. Il y a là un rite de purification qui annonce d’une certaine manière les baptêmes chrétiens.

Mais si les pôles de concordance entre l’essénisme et le christianisme primitif sont nombreux, il existe également de nombreuses différences :

Les Esséniens se situent dans un judaïsme ultra-orthodoxe, ils groupent des hommes relativement isolés, repliés sur eux-mêmes ; on pourrait dire qu’ils font leur salut, alors que la prédication de Jésus va s’adresser au peuple tout entier, aux classes populaires, dans un langage libéré des contraintes strictes de la loi, c’est ce qui fait son originalité et ce qui fera son immense succès, Ernest Renan a pu dire : « que le christianisme était un essénisme qui avait réussi ».

 

 

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