LE FEUILLETON DANS LA POPULARISATION DU ROMAN AU XIXè s.

Thèmes : Art, Histoire, Littérature, Société.
Conférence du mardi 10 mai 1994 par Christine Bournel.

 

Jusqu’aux environs de 1830, la fabrication du papier et de l’impression est au stade artisanal car ce n’est que sous la Monarchie de Juillet que se trouvèrent réunies les conditions nécessaires à l’apparition d’une littérature de masse : papier fabriqué à la machine et impression par des presses mécaniques (la typographie continuant à se faire manuellement).

En 1867, le tirage du Petit Journal, quotidien à un sou, était tel que Marinoni, inventeur de la presse rotative à papier continu, apparut comme un homme providentiel : 35 000 exemplaires pouvaient désormais être tirés à l’heure.

Puis se produit une autre révolution : l’illustration. Le principe du procédé lithographique avait été découvert en Allemagne par Aloïs Senefelder en 1796.

Dès 1820, les artistes français y recoururent et juste après la Révolution de 1830, la France peut se prévaloir d’accueillir le premier périodique illustré : « La Caricature ». « Le Charivari » est créé en décembre 1932 et comprend trois pages de texte et une lithographie sur une page entière.

De 1843 à 1941, sur le modèle d’un périodique londonien, « L’Illustration » insère l’image dans le texte ou encadre l’image d’un texte en utilisant la gravure sur bois.

« L’illustration », qui se dit neutre, contribue à la stabilisation de la Monarchie de Juillet et rend alléchante cette nécessaire instruction : le savoir par le plaisir des yeux.

Ce sont les publications périodiques qui ont offert aux écrivains les plus grandes chances de diffusion. Il n’est pas de journal ou de revue qui n’ait ses critiques littéraires dramatiques attitrés.

Désormais, la littéraire est beaucoup plus active. Les tirages augmentent. En 1836, Émile de Girardin et Armand Dutacq lancent en même temps deux quotidiens : « La Presse » et « Le Siècle », dont l’abonnement est annuel et moitié moins cher que les autres journaux : 40 francs (à cette époque, un ouvrier gagne 2 francs par jour).

Cet abaissement significatif du prix a pu être obtenu grâce aux recettes publicitaires et à l’attrait qu’offrent les romans publiés en feuilleton. Dès lors les autres journaux sont contraints de suivre ou de mourir. Le solennel « Journal des Débats » (opposition royaliste) ouvre en 1842 ses colonnes aux Mystères de Paris d’Eugène Sue.

En 1844, « Le Constitutionnel » ouvre les siennes au Juif Errant du même Eugène Sue et l’auteur touche l’équivalent d’un million deux cent mille de nos francs actuels.

Mais le concours demandé aux écrivains par la presse à grande diffusion ne se limite pas au genre romanesque : Gautier et Nerval collaborent pour les beaux-arts, Hugo donne des articles sur les questions sociales, de Custine et Nerval offrent des récits de voyage.

En 1848 paraissent dans « Le Constitutionnel », les Mémoires d’Outre-Tombe, hélas non sans coupures et édulcorations.

Pourtant, l’entrée des écrivains, et pas des moindres, dans le circuit des échanges commerciaux par l’intermédiaire de la presse, n’est pas sans danger, car, outre la censure politique, morale et religieuse, toujours à craindre, il y avait le risque déjà réel d’inféoder la littérature à la publicité.

L’état de la presse est si peu satisfaisant sous la Restauration et la Monarchie de Juillet que cela suffit à expliquer le succès remporté par le roman-feuilleton dans les journaux. L’édition française traverse alors une crise.

Il faudra attendre 1852 pour que l’édition française commence à trouver son équilibre et exerce sa fonction qui consiste à faciliter la diffusion autant de la pensée que des œuvres.

 

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Il était très difficile de déterminer le nombre de lecteurs d’un livre. Il l’était aussi de savoir combien de lecteurs avait un journal, dont l’abonné pouvait être le propriétaire d’un café ou le maître d’un cabinet de lecture.

Pourtant nous pouvons comprendre à quelques indices que le roman en tant que genre littéraire à part entière avait vraiment du succès dès lors qu’il s’agissait d’œuvres correspondant au goût du grand public :

  • les romans traduits de l’anglais et de l’allemand : Walter Scott, Fenimore Cooper, Hoffmann pour ses Contes Fantastiques,
  • les œuvres de la fin du 18ème siècle et du Premier Empire.

En 1847, des statistiques indiquent le tirage moyen d’un livre de poésie est de 300 exemplaires, alors que Coelina ou l’Enfant du Mystère de Ducray-Duminil, qui date de l’An VII, atteint 100 000 exemplaires.

Ainsi, le roman à sensations fortes, dans cette France vouée au devoir et au respect, a la même fonction que le mélodrame : utilisant les mêmes ressorts, il donne des émotions.

De son côté, ce qu’on appelle dorénavant « roman populaire », expression mal adaptée car les lecteurs auxquels il s’adresse se recrutent plus dans la bourgeoisie que parmi le peuple, fait l’objet de nouvelles études.

Désormais, il n’est plus considéré comme un sous-produit du roman car celui-ci n’a pas statut littéraire. Le phénomène majeur de l’histoire littéraire au milieu du 19ème siècle restant la conquête par le « genre romanesque » de sa reconnaissance comme « genre littéraire ». Dès lors, roman dit populaire n’est plus un roman littéraire « déclassé ».

Le roman littéraire devient donc un sous-produit du roman « populaire ». Ainsi, ce n’est pas Eugène Sue qui fait du mauvais Balzac, c’est au contraire Balzac qui fait du Sue supérieur, du Sue amélioré.

Sue utilise le roman à des fins de propagande politique pour défendre et illustrer des thèses sociales. Balzac a lui aussi des positions, mais elles sont catholiques et légitimistes, pourtant elles ne colorent pas ses analyses de la société. Quant à Dumas, il sert de l’Histoire pour en tirer des romans d’aventures historiques, Balzac utilisant le roman pour écrire l’Histoire d’une société.

En se frottant aux journaux et aux dessinateurs, Balzac aiguise son parisianisme. Il tire des salves en l’honneur de l’actualité, des goûts du jour, des silhouettes dans le vent. Mais sa carrière marque un coup d’arrêt. L’expérience prouve que le public du feuilleton lui préfère Alexandre Dumas et Eugène Sue.

Au « Journal des Débats », Modeste Mignon de Balzac s’effondre, le directeur le remplace par le Comte de Monte-Cristo de Dumas. Pour se mettre au goût du jour, dans Splendeurs et Misères des Courtisanes, Balzac essaie de rivaliser de rocambolesque avec Eugène Sue.

 

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Eugène Sue

Né en 1804, fils et petit-fils de chirurgiens, ancien médecin militaire, ancien peintre devenu romancier d’aventures, ce lion du boulevard saute d’un fringant tilbury devant les cafés à la mode.

Il est, selon la plaisanterie en cours : « Assez riche pour déjeuner chez Hardy et assez hardi pour déjeuner chez Riche ».

Ses amis Brummel et le comte d’Orsay trouvent « fashionable » et « smart » de déjeuner à la fourchette (choisissant soi-même sa viande à griller) chez le restaurateur Hardy et de dîner au Café avant d’aller juste en face, écouter Rossini aux Italiens, Mozart à l’Opéra ou plus loin, s’encanailler sur le boulevard du Crime.

Comme les légitimistes, Eugène Sue trouve Louis-Philippe « du dernier parapluie ». Les salons fermés aux partisans de l’usurpateur s’ouvrent devant lui. Il courtise la duchesse Rauzun et tout aussi naturellement sa rivale, Marie Flavigny, comtesse d’Argoult. Celle-ci attend la tempête de l’amour fou et non la brise marine du bel Eugène, peu après Liszt surviendra faisant apparaître les orages désirés.

Sa maîtresse en titre, la très parisienne Olympe Pélissier, le quitte pour Rossini. Il admire George Sand avec laquelle il partage le goût des gens simples.

A part ses liens mondains malgré des liaisons sans doute plus tendres, comme tout lion de l’époque, il use des filles. Balzac, quand il le rencontra une nuit en prison – ils n’avaient pas monté la garde comme c’était leur devoir – passera la nuit à bavarder avec lui et écrira le lendemain que pour Eugène « La femme n’est plus qu’un instrument ».

Avec Les Mystères de Paris, dont le premier épisode paraît le 19 juin 1842, Eugène Sue acquiert une célébrité foudroyante autant qu’inattendue. Mais où est donc passé son « socialisme » ? Car c’est le très gouvernemental « Journal des Débats », organe de la bourgeoisie financière, qui le publie.

Dans l’avant-propos, il invite le lecteur à le suivre dans « l’excursion parmi les naturels de cette race infernale qui peuple les prisons, les bagnes dont le sang rougit les échafauds ».

Eugène Sue a commencé à écrire Les Mystères de Paris pour intéresser le beau monde aux dessous pittoresques du mauvais. Dorénavant, le voici prisonnier des mythes qu’il a engendrés, des personnages et tout ensemble des socialistes et des républicains.

Mais les Mystères de Paris font faire la moue à la bonne société en dépit des épices, car la bonne société a compris le caractère désormais subversif de l’œuvre.

Eugène Sue, d’auteur « lancé », va devenir, un peu malgré lui, un écrivain « socialiste ». Beaucoup l’accuseront alors de démagogie. C’est plus complexe, il est captif de son imagination. Il va continuer à vivre en dandy, en philanthrope doré, en Brummel des pauvres.

Le feuilleton n’est pas un genre favorable à l’étude fouillée des problèmes sociaux, il garde un aspect candide qui fait sourire. Zola lui-même n’échappera pas à cet infantilisme.

Eugène Sue s’indigne contre l’exploitation des pauvres, les problèmes que posent la vieillesse et l’insécurité des travailleurs. La maladie prend sa forme terrible, la phtisie, ou sa forme fantastique, l’épilepsie. La première est sociale, la seconde romantique.

Il s’indigne contre la contrainte par corps, contre le régime pénitentiaire, machine à engendrer le mal, contre la prostitution, contre la peine de mort, contre les taudis, contre les hôpitaux où chaque lit contient deux malades.

Il préconise que l’on réorganise les tribunaux trop coûteux pour les pauvres. Il prévoit les futurs ateliers nationaux.

Il est « quarante-huitard » avant l’heure. Maxime Leroy, le grand historien du socialisme, a montré que Eugène Sue a eu au moins autant de part dans la révolution de 1848 que les politiciens organisés.

Candidat à la députation à Paris, sous l’étiquette « Démocrate-Socialiste », il est arrêté au 2-Décembre. Plutôt que de se rallier, il quitte la France et meurt exilé.

Son rang n’est pas élevé dans la hiérarchie littéraire mais il a été pendant 2 ou 3 ans, un des Français les plus célèbres. Son œuvre pèse lourd dans une histoire de l’opinion, donc dans l’histoire tout court.

 

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ANNEXE

Les romanciers n’étaient pas seuls à tenir leurs lecteurs en haleine avec les aventures de leurs héros. A la même époque, des historiens lançaient leurs œuvres vers la clientèle populaire, comme en témoigne cette livraison de l’Histoire de la Révolution Française de Louis Blanc, livraison dont on appréciera la précision de l’engagement.

Les journaux, y compris les « hebdomadaires satiriques », essayaient aussi de fidéliser leurs lecteurs. Voici quelques exemples d’un certain humour politique – et de sa virulence – au temps du Second Empire.

 

 

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