JEAN RACINE OU L’ENFANT DE PORT-ROYAL

Thèmes : Art, Histoire, Littérature, Visite.
Conférence du mardi 6 décembre 1994 par Richard Flahaut.

 

Jean Racine est certainement le plus grand poète français, car la poésie est à la fois le contenu et la forme. Chez Racine, il y a la perfection de la forme que la période classique va mettre au point et qui atteint son apogée dans ce langage ciselé, clair et rempli de pudeur.

Racine est né à la Ferté-Milon en 1639, dans cette petite ville du Valois à environ 80 km de Paris et qui à cette époque a le regard tourné vers Soissons, la grande ville importante de cette région.

De petite bourgeoisie laborieuse, gens de métier, gens d’église, la famille de Racine est de très modeste origine.

Ce n’est qu’à 54 ans, en 1693, qu’il achètera une charge de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi et que trois ans plus tard, qu’il obtiendra un titre de secrétaire du roi. Ces titres qui s’achètent anoblissent automatiquement.

Son père, qui a hérité de la charge de contrôleur du grenier à sel, épouse en 1638 Jeanne Sconin dont le père est procureur des eaux et forêts pour les propriétés du duc d’Orléans et en particulier pour le château de Villers-Cotterêts.

La même année à la suite d’une ordonnance de police, les « Messieurs » de Port-Royal, Lancelot, Antoine Le Maître et Le Maître de Séricourt se réfugient à la Ferté-Milon, chez les parents de leur élève Nicolas Vitart, oncle de Racine.

La famille de Racine gravit progressivement les différents échelons de la société provinciale. La mère de Racine décède lors des couches de sa fille Marie. Le père se remarie aussitôt avec Madeleine Vol, mais six mois plus tard, il décède à l’âge de 27 ans.

Jean et Marie, âgés de moins de trois ans, orphelins de père et de mère, sont abandonnés par leur belle-mère qui retourne dans sa famille et n’aura ainsi aucune incidence sur le développement intellectuel de Jean.

L’enfant est recueilli par sa grand-mère maternelle, Marie Desmoulins, d’origine très modeste mais totalement liée au grand courant de Port-Royal où ses deux sœurs étaient religieuses et où l’une de ses filles deviendra également religieuse sous le nom d’Agnès de Sainte-Thècle, puis prieure, et enfin abbesse du monastère dans les années d’infortune.

Lorsque son époux disparaîtra en 1649, Marie Desmoulins se retirera à Port-Royal où elle faisait de longs séjours, accompagnée de Racine.

Ainsi, dès l’âge de trois ans, il subit déjà l’influence de Mère Angélique, l’abbesse de Port-Royal et son éducation va se trouver entre les mains de ces remarquables esprits qui entouraient le grand courant réformateur du jansénisme.

Il est probable qu’une partie de sa petite enfance s’est déroulée à Port-Royal de Paris. En 1649, lorsque Marie Desmoulins se retire à Port-Royal des Champs, il devient élève des Petites-Écoles où il fait ses études de grammaire jusqu’en 1653. Ses professeurs sont Messieurs Nicole, Lancelot, Arnauld et surtout Antoine Le Maître.

Très tôt, Racine apprendra à parler indistinctement français, latin et grec, ce qui lui donnera la plus grande facilité pour aborder les grands textes antiques (Homère, Eschyle, Sophocle…), les grands textes latins (Virgile, Pline…), ainsi que les grands textes religieux qui joueront un rôle essentiel puisqu’à sa mort, on retrouvera une centaine de livres uniquement en latin ou en grec consacrés au problème du dogme et de la foi.

Ainsi, la formation de sa jeunesse va être l’un des éléments essentiels de son existence, de sa recherche et de sa démarche spirituelle.

En 1653, il poursuit ses études au collège de Beauvais où il étudie la rhétorique. Orphelin, il est dispensé du paiement des 200 livres de pension annuelle. Il semble que le collège de Beauvais était tout-à-fait en accord avec les principes de Port-Royal, ce qui facilitait la continuité de ses études.

En 1655, après ses études de rhétorique, Racine doit faire une classe de logique (philosophie actuelle). Il part donc à Port-Royal des Champs, mais en mars 1656, les Petites-Écoles sont dissoutes et les « Messieurs » et les « Solitaires » trouvent refuge à nouveau chez Nicolas Vitart, devenu intendant du duc de Luynes au château de Chevreuse. Racine suit ses professeurs, il a 15 ans.

En octobre 1658, il suit la classe de philosophie au collège d’Harcourt à Paris. Il s’installe chez son oncle Vitart. Il va avoir 20 ans et se sent délivré d’une lourde tutelle.

Ainsi, Port-Royal s’éloigne, mais Racine ne s’éloignera jamais tout à fait de Port-Royal puisqu’il voudra y revenir, aux pieds de son maître, Monsieur Hamon, comme il l’expliquera dans son testament.

C’est à cette époque qu’il se lie avec Jean de la Fontaine – de huit ans son aîné -, avec les groupes littéraires qui gravitent autour de la cour et qu’il écrit une ode en l’honneur du mariage du roi, La Nymphe de la Seille.

Ce poème lui vaut sa première gratification royale et les premiers compliments des milieux littéraires.

Sur son élan, il compose deux tragédies qui ne seront pas jouées : Almasie qui intéresse une jeune comédienne du théâtre du Marais mais qui sera refusée par la troupe, et Les amours d ‘Ovide pour une jeune comédienne, actrice à l’hôtel de Bourgogne.

On peut penser que telle ou telle de ses activités lui valut quelques solides inimitiés puisque, pour éviter un exil à Quimper, il doit accepter un séjour à Uzès où il pourrait recevoir quelques revenus ecclésiastiques grâce à l’intervention de son oncle, Antoine Sconin, grand vicaire, qui préparait en outre son neveu aux études religieuses.

C’est le fils aîné de Racine, Jean-Baptiste, qui conte cette histoire : « … On songea à le mettre dans l’état ecclésiastique, et comme il avait un oncle fort âgé à Uzès, qui y possédait un bénéfice assez considérable, étant en outre prévôt de la cathédrale, on l ‘envoya quelque temps auprès de lui ».

A Uzès, Racine continuera sa correspondance avec La Fontaine qu’il a hâte de retrouver et qu’il retrouvera bien vite car dès 1663, les deux compères fréquentent à Paris, en compagnie de Boileau et de Molière, les cabarets à la mode : Le Mouton blanc, La Pomme de Pin, La Croix de Larraille.

Racine, dès ce moment et pour quinze ans, au désespoir de sa famille et de ses anciens maîtres, se consacrera au théâtre, tout en continuant à mener joyeuse vie et ne connaissant, selon son biographe François Mauriac, « d ‘autre frein que celui de l’intérêt ».

Suivra alors, avec un succès pratiquement constant, mais avec quelques aventures vaudevillesques ou dramatiques, la longue liste de ses grandes pièces.

Vaudevillesque, c’est l’épisode d’Alexandre entraînant la fâcherie avec Molière, à qui Racine avait confié l’année précédente La Thébaïde, mais qui cette fois lui refuse sa deuxième pièce, enlevant ainsi à Molière et la pièce et son interprète principale, Mademoiselle du Parc, et s’installant pour ses futurs succès à l’hôtel de Bourgogne.

Dramatique, lorsque sur dénonciation de « La Voisin » au moment de l’affaire des poisons, Racine fut soupçonné d’avoir par jalousie fait empoisonner sa maîtresse, la fameuse du Parc déjà citée. Louvois avait cependant écrit au juge : « Les ordres nécessaires pour l’arrêt du sieur Racine vous seront envoyés dès que vous le demanderez ».

La dénonciation était-elle trop incertaine ? Le juge trop prudent ? La confirmation de l’arrêt de Racine ne fut pas demandée.

Entre temps, Racine était entré à l’Académie française (1673) et avait eu le temps de produire Andromaque et les Plaideurs, Britannicus et Bérénice.

Mais la cavale contre Phèdre, le décès suspect de la Champmeslé, son interprète favorite et sa maitresse volage, le firent alors renoncer au théâtre.

L’enfant de Port-Royal retrouve donc une attitude plus conforme à sa première éducation. Il se marie avec Catherine Romanet qui lui donnera sept enfants : deux fils et cinq filles dont trois se feront religieuses. Par ailleurs, il acceptera avec son ami Boileau la charge d’historiographe du Roi qu’il accompagnera dans toutes ses campagnes, notamment en Alsace, aux Pays-Bas et au Luxembourg.

Son rapprochement avec Port-Royal n’alla pas toutefois sans entraîner le mécontentement du Roi, mais Racine sut revenir en grâce en collaborant avec Boileau à l’installation dans de nouveaux bâtiments à Saint-Cyr, des « demoiselles » de Madame de Maintenon. Il accepta aussi de composer pour les « petites filles », ses deux dernières pièces, inspirées cette fois, non plus de l’Antiquité grecque ou romaine, mais de la bible : Esther, qui fut à cette occasion, un grand évènement de la Cour, puis Athalie qui fut jouée à huis-clos et sans costumes dans la chambre de Madame de Maintenon.

Racine est alors atteint par les épreuves de l’âge et du découragement. Il écrit à son fils Jean-Baptiste : « J’ai résolu d’être à Paris le plus possible, non seulement pour y avoir soin de ma santé, mais pour n’être point dans celle horrible disposition où l’on ne peut éviter d’être à la Cour… ».

Tout est dit en quelques mots : « horrible disposition » … Voilà que Port-Royal rappelle le plus turbulent de ses enfants, celui qui avait su le plus profiter des plaisirs de la Cour.

« … Soin de ma santé… », « … il m’est resté de ma maladie une douleur au côté droit ». Ainsi nomme-t-il, pour la première fois, dans une lettre à Jean-Baptiste, ce qui va le tuer.

Et ce que désire Racine, vous le déchiffrerez dans la reproduction de son testament. Ce sera pour lui un véritable retour aux sources et pour l’auteur tragique le rideau peut se fermer : « Je désire qu’après ma mort, mon corps soit porté à Port-Royal des Champs et qu’il y soit inhumé dans le cimetière au pied de la fosse de Monsieur Hamon ». Il avait soixante ans.

 

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ANNEXE

Le testament de Racine

 

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