Thèmes : art, histoire, visite.
Visite des jeudi 15 et vendredi 16 juin 1995.
Fiche de visite de Émile Brichard
Après trois heures de route, nous arriverons à Troyes, nous avons donc le temps de nous initier à son histoire et à sa richesse architecturale, tout en appréciant les paysages franciliens puis champenois qui, par la « francilienne » et la nouvelle autoroute A5 (à moins que ce soit par la N19-E5), nous accompagneront jusqu’à Troyes.
Troyes, belle au bois dormant, longtemps oubliée par l’histoire, l’industrie et les voies de communication modernes. Et pourtant …
L’Augustobono des Romains est connue au Vème siècle sous le nom de Tricasses, du peuple gaulois dont elle est la capitale. Mais Troyes et les Tricasses sont éclipsés alors – et depuis longtemps – par Sens et les Senons qui ont pu envahir l’Italie, pénétrer dans Rome puis, quelques siècles plus tard, soutenir Vercingétorix et devenir capitale gallo-romaine puis évêché. Troyes restera alors sous l’autorité des évêques et plusieurs conciles s’y réuniront.
Viendront plus tard les Huns et Troyes échappera à Attila grâce à son évêque Loup. Mais que peut faire Saint-Loup dans notre souvenir quand nous avons à Nanterre, notre Sainte-Geneviève.
Suivront les Normands, là encore, mais heureusement cette fois, les Troyens échapperont à l’Histoire car, remontant la Seine, les Normands trouveront l’Yonne et la Bourgogne plus prometteuses que la modeste Seine et la pauvre Champagne, et c’est encore Sens qui aura la gloire de résister aux envahisseurs Vikings.
Peuvent enfin commencer les quelques siècles de richesses et de gloire troyennes. D’abord les comtes de Troyes deviennent seigneurs de toute la Champagne et Thibaud IV au début du XIIIème siècle constituera la chartre de la cité. Cent ans plus tard, sous Philippe le Bel, la Champagne sera réunie à la France. Ce fut pendant cette courte période l’essor de l’activité et de la richesse de Troyes, richesse et activité accrues comme dans toute l’Europe occidentale par l’activité commerciale et financière des foires.
La célèbre foire de Troyes datait de l’époque de Charlemagne et se déroulait selon un calendrier, voire des rites rigoureux. Elle durait à peu près deux mois : huit jours d’entrées des marchandises en franchise, dix jours de vente des draps – comme à Reims, Amiens ou Rouen – et quinze jours de paiement. En même temps, se déroulaient la foire du cuir tanné, puis celle de « l’avoir du poids » (marchandises vendues au poids).
Ces foires étaient de grandes réunions internationales où les Italiens, puis les Allemands, enfin les Flamands furent les éléments les plus actifs. Si actifs même que les Flamands se virent interdire l’accès des marchés français par Louis X le Hutin, fils de Philippe le Bel. Le succès des foires déclina et vers 1350, les derniers financiers italiens se retirèrent de Troyes.
Peut-être que les dernières défaites de la Guerre de Cent Ans y étaient pour quelque chose …
Fâcheuse Guerre de Cent Ans pour le renom de Troyes, quand la reine Isabeau, passée aux Bourguignons – donc aux Anglais – vint résider à Troyes. La ville devint alors la véritable capitale de la France occupée. Vichy en quelque sorte ! Philippe le Bel, duc de Bourgogne et la reine Isabeau signent alors avec les Anglais le « honteux » traité de Troyes par lequel le dauphin Charles (futur Charles VIII), désavoué pour bâtardise, était privé de ses droits. Henri d’Angleterre épouserait donc Catherine, sœur du dauphin et deviendrait ainsi l’héritière du trône de France.
Troyes se réfugiera alors dans la bonneterie, mais il faudra attendre le métier circulaire de Jacquard pour que le tricotage artisanal devienne industrie et que Troyes soit à la fin du XIXème siècle le principal centre français de la bonneterie. Le temps coulait lentement à ces époques, car il faudra attendre moins d’un siècle pour que d’autres problèmes se posent.
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Et Troyes et ses richesses passées nous attendent sur la Seine avec ses nombreux bras et son canal de la Haute Seine. Il a fallu faire un choix, mais au gré de nos visites, de nos promenades, peut-être de nos flâneries nous pourront reconnaître :
– l’église St-Nicolas, transition entre le gothique finissant et la Renaissance,
– l’église St-Pantaléon, véritable musée de l’art troyen,
– le musée Vauluisant, riche de dessins et documents sur le vieux Troyes,
– l’église St-Jean, où fut célébré le fameux mariage franco-anglais cité plus haut,
– l’église St-Urbain du nom du pape Urbain IV, fils d’un cordonnier de Troyes (rappelez-vous à la même époque, la foire aux cuirs tannés),
– la cathédrale St-Pierre et St-Paul où nous retrouverons la « patte » de la famille Chambige qui, pendant 200 ans, édifia en Ile-de-France cathédrales et châteaux et où Charles VII et Jeanne d’Arc furent reçus sur le chemin de Reims,
– l’église St-Nizier avec sa place et les maisons en bois alentours,
… et il y aurait encore le musée des Beaux-Arts, la bibliothèque, l’église St Rémi ou Ste-Madeleine.
Au cours d’autres voyages, vous pourrez trouver un intérêt tout à fait renouvelé avec le Parc Régional de la Forêt d’Orient, ses réserves naturelles, notamment ornithologiques, son lac, mais aussi le nouveau réservoir Aube dont le but est de régulariser, hiver ou été, le régime de la Seine.
Vous quitterez donc Troyes, ravis de ce que vous aurez vu ou dégusté, car vous n’aurez pas manqué l’andouillette, bien sûr. Mais vous serez peut-être déçus de n’avoir pas pu tout voir.
Voyez Troyes l’oubliée, Troyes la délaissée vous a réservé quelques surprises. Et pour comble d’ironie, il a fallu que Troyes se développe et s’enserre dans un bouchon de Champagne et laisse toute la gloire à Reims.
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TROYES
De la fastueuse période des foires de Champagne (XII au XIVème siècle) datent les principaux édifices religieux. Dans cet univers médiéval de richesse et de création où les tailleurs de pierre, les sculpteurs et les maîtres-verriers œuvrent ensemble à l’édification de la Cathédrale et des églises, un écrivain occupe une place éminente. Chrestien de Troyes, le premier à introduire en France le roman courtois, va conter les légendes arthuriennes des chevaliers de la Table Ronde et la quête du Graal.
Détruite en grande partie par un incendie en 1524, la ville, en pleine reconstruction, accueille de nombreux artistes porteurs des influences alors nouvelles de la Renaissance italienne.
Le XVIème peut être considéré comme le siècle d’or de la création artistique à Troyes. Les sculpteurs imposent un style original qui concilie recueillement, grâce et parures somptueuses. Chef-d’œuvre de la sculpture troyenne, le jubé de l’église Sainte-Madeleine mêle, dans un fantastique foisonnement, décors gothiques et renaissants.
Ville natale des frères Mignard et du sculpteur Girardon qui travaillèrent à la cour de Louis XIV, Troyes possède plusieurs œuvres de ces artistes. Comme beaucoup d’autres grandes villes françaises, Troyes doit beaucoup aux saisies révolutionnaires, en particulier les Watteau (1684-1721) et les Natoire (17001777) du musée des Beaux-Arts et le très important fonds de manuscrits médiévaux provenant de l’abbaye de Clairvaux conservé aujourd’hui à la bibliothèque municipale.
A partir du XIXème siècle, le développement industriel marque le paysage troyen. A l’image des grandes capitales régionales, la ville s’enrichit de monuments publics tels que la halle construite dans le style de Baltard et le théâtre de Champagne édifié en 1902 sur les plans de l’architecte du casino de Monte-Carlo. Quelques belles maisons début de siècle témoignent de l’influence du style « Art nouveau ».
Le succès des grandes foires qui enrichissent Troyes au Moyen-Age tient pour une large part à l’esprit de liberté et d’organisation dont firent preuve les Comtes de Champagne. Dès le XIIème siècle, ils s’attachèrent à garantir la sécurité de leurs transactions, accueillant tous ceux qui faisaient profession de négoce, quelle que soit leur confession.
Le quartier Saint-Jean-au-Marché, bien que reconstruit au XVIème siècle, a conservé cette ambiance médiévale avec ses rues étroites (Ruelle des Chats) aux noms évocateurs (Rue de la Montée des Changes, rue de la Monnaie…). Les maisons à pans de bois y sont souvent décorées de poutres sculptées (Tourelle de l’Orfèvre, Maison du Boulanger, Cour du Mortier d’Or).

La synagogue rappelle l’importance de la communauté juive présente à Troyes dès le XIème siècle, communauté au sein de laquelle s’illustra Rachi, commentateur de la Bible et du Talmud.
La prestigieuse bibliothèque, qui abrite aujourd’hui plusieurs milliers d’ouvrages anciens (manuscrits, incunables, éditions rares…), fut l’une des premières en France à s’ouvrir au public en 1653.
Ville ouverte aux marchands et aux savants, Troyes sut aussi recevoir et soigner les plus démunis. Au Moyen-Age, il existait dans la ville plusieurs hôtels-Dieu. On a conservé dans l’apothicairerie de l’Hôtel-Dieu-le-Comte (XVIIIème siècle) les pots et les boîtes en bois peint dans lesquelles les religieux préservaient les plantes, crèmes et onguents nécessaires aux soins.
Enfin Troyes a gardé une plaque révolutionnaire, placée sur la façade de l’Hôtel de Ville par les Sans-Culottes, sur laquelle figure le texte original de la devise nationale : « Liberté, Égalité, Fraternité ou la Mort ».
Ville de bâtisseurs, on perçoit le goût du travail bien fait lorsque l’on se promène dans les vieux quartiers restaurés du secteur sauvegardé. Qu’il s’agisse des poutraisons sculptées, des grandes fenêtres au décor ouvragé, le même souci de perfection s’affiche. Quartiers, rues et maisons y sont restaurés depuis près de 20 ans.
La maison de l’outil et de la pensée ouvrière
Le Père jésuite Paul Feller, pendant plus de vingt ans, avec l’agrément de son ordre, a cherché inlassablement et réussi à trouver chaque pièce de la prestigieuse collection exposée dans l’ancien Hôtel de Mauroy, restauré par la ville et mis à la disposition des Compagnons du Devoir.
Véritables œuvres d’art, ces outils de maçons, de charpentiers, d’ébénistes, de couvreurs, de serruriers portant souvent la signature des Compagnons qui les ont fabriqués « à leur main ». Ces outils avaient été offerts au Père Fuller par leurs anciens détenteurs ou il les avait acquis grâce à de généreux anonymes. Il en était de même pour les livres.
Ces outils ont servi, c’est là leur gloire. Ils furent considérés comme des amis par la main qui les maniait et l’esprit qui dirigeait leur course au sein du matériau brut, afin de le transformer – de lui donner forme.

Cherchant la manière la plus rapide comme la plus aisée de mener sa tâche, l’ouvrier a donné à ses outils des formes et des volumes strictement adaptés à leur fonction mais, voulant les rendre de plus en plus efficaces, il fut amené à inventer pour eux des profils parfois si étranges que nous ne saisissons plus les nuances de leur utilisation.
L’ouvrier seul connaissait, pour l’avoir vécue dans son quotidien, l’entente secrète qui s’établissait au long du temps entre sa main, l’outil qui en décuplait la puissance ou l’adresse, et le matériau même. Lui seul pourrait nous expliquer pourquoi il a conçu telle hache longue ou courte, recourbée ou plus droite. Il donnerait un sens au « ramassé » ou à l’élan du fer qui semble parfois vouloir s’envoler de son manche.
La maille
La tradition textile troyenne remonte au Moyen-Age, époque des riches « cités drapantes » flamandes et champenoises.
Au XIXème siècle, les industriels troyens perfectionnent les métiers rectilignes et circulaires inventés un siècle plus tôt par les Anglais. Troyes devient alors la capitale européenne de la bonneterie et de la maille.
Le musée de la bonneterie expose les souvenirs de cette épopée : métiers mécaniques, bonnets de coton, bas perlés, brodés ou incrustés de dentelles, affiches publicitaires vantant les mérites de marques célèbres.

Près de 150 entreprises liées à la fabrication textile sont regroupées sur Troyes et les environs (Lacoste, Petit Bateau, Absorba, Adidas, D.D.).
Il semble que ce soit l’évêque Saint Ours, prédécesseur du célèbre Saint-Loup, qui ait élevé le premier édifice connu à cet emplacement entre 870 et 880. Ottulphe reconstruisit la nef que les Normands ravagèrent vers 890. A la fin du Xème siècle, Milon reprit le chœur en faisant agrandir l’église. Gravement endommagée par un incendie en 1188, elle survécut longtemps au sinistre car ce n’est qu’en 1208 que l’évêque Hervé entreprit les travaux de l’actuelle cathédrale. A sa mort en 1223, le chœur, le déambulatoire, les chapelles rayonnantes, le trésor et les voûtes du chevet étaient probablement terminés, mais en 1228, un ouragan ravagea les parties hautes et il fallut reprendre la construction.
Celle-ci traîna en longueur. Vers 1240, le triforium et les fenêtres hautes du chœur étaient achevés, mais le transept seulement vers 1300. Au XIVème siècle, on voûta une partie des bas-côtés et la croisée, sur laquelle on éleva une flèche.
Quand la cathédrale fut consacrée, le 9 juillet 1430, les travaux étaient loin d’être terminés. La nef fut achevée en 1497, en 1546 la grande rose était terminée, en 1554 la tour nord atteignait l’étage de l’horloge et ce n’est qu’en 1634 qu’elle eut son couronnement de campaniles. La tour sud ne fut jamais élevée.

Le XVIIIème siècle « embellisseur » modifia considérablement l’aspect intérieur. Des vandales pendant la Révolution mutilèrent les statues des portails et saccagèrent le trésor.
L’Orgue
Construit en 1737 pour l’Abbaye de Clairvaux, il fut installé à la cathédrale en 1806. Restauré en 1968, il est à 4 claviers et 65 jeux.

Le trésor
Constitué par un premier fonds d’objets précieux en provenance de Constantinople (IVème croisade), ce trésor fut enrichi de siècle en siècle par des dépôts et des découvertes, dont la plus récente est la fameuse chape rouge du XIVème siècle (49 médaillons brodés).

La chape rouge
Les verrières
Au total 1500 m2de verrières ont traversé les siècles d’épreuves : le feu, l’incendie, l’incurie, les périls des guerres et des révolutions.

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