DANS LE SILLAGE DES VIKINGS

Thèmes: Art, Civilisation, Histoire, Société
Conférence du 17 février 2026.

Par Monsieur Olivier MIGNON, diplômé de l’Ecole du Louvre, guide-conférencier et auteur.

INTRODUCTION

En 1975 une sonde américaine portant le nom de « Viking » faisait référence au fait que les Vikings sont les premiers Européens à avoir découvert l’extrême Nord-Est du continent américain. Il est indéniable que les Vikings sont de grands navigateurs et explorateurs, mais l’histoire retient également qu’ils se sont livrés au pillage systématique. Au-delà de ces images, il nous faut reconnaitre leurs grandes qualités d’explorateurs.

Qui sont ces Scandinaves ? l’origine du mot viking fait un peu débat. Certains affirment que le terme vient du vieux norrois vik, signifiant baie, d’autres avancent la racine latine vic signifiant village et que l’on retrouve dans notre moderne adjectif vicinal. Cette racine nous amène à la conclusion que les Vikings étaient des marchands et des navigateurs, qui souvent se livraient au pillage. Le terme viking n’est donc pas à l’origine un mot désignant l’ensemble des Scandinaves, mais des individus pratiquant le commerce et le pillage sur tous les chemins. Tous les Vikings ne sont pas Scandinaves, on trouve parmi eux des Francs ou des Saxons. Inversement, les Scandinaves ne sont pas tous des Vikings, nombre d’entre eux pratiquent l’agriculture et l’artisanat. Le viking c’est l’homme qui part en expédition !

Le 8 juin 793 marque le premier pillage d’un monastère occidental, celui de Lindisfarne au nord-est de l’Angleterre. Ce raid marque symboliquement le début de l’ère viking en Europe. Les Vikings, appelés alors “Nordmen”, s’emparent des trésors sacrés, tuent certains moines et emmènent d’autres en esclavage pour les marchés de Hedeby au Danemark et Birka en Suède, c’est le début d’une longue série.

Ces pillages relatés par les religieux chrétiens avec de nombreux détails terrifiants donnent une image très négative des Vikings : à l’inverse les sagas, textes nordiques des XIIe et XIIIe siècles, enjolivent leurs exploits. Le travail de l’historien est de faire la part des choses.

I Les causes du phénomène viking.

La première cause d’expansion, principalement en Norvège, est le manque de terres et donc l’obligation de pratiquer la colonisation de peuplement. Ainsi, seul 3% du territoire norvégien est cultivable, essentiellement autour d’Oslo. Les populations sont contraintes de s’installer sur d’autres terres à l’étranger.

Une autre cause est l’appât du gain et l’ascension sociale. Seules les élites pouvaient financer les bateaux qui partaient en expédition, ces derniers étant très onéreux. Chaque chef, le jarl, contrôlait un fjord et avait une petite armée privée afin de réaliser les raids. Les richesses acquises par les raids enrichissent le jarl qui peut ainsi contrôler plus de territoires et posséder plus de bateaux renforçant ainsi sa position sociale.

Les causes politiques sont aussi une raison pour organiser des raids. En 872, le roi Harald à la belle chevelure (hárfagri) contrôle la partie ouest de la Norvège en défaisant les jarls lors de la bataille de Hafrsfjord. Certains jarls ne voulant pas renoncer à leur liberté et refusant de se soumettre au roi partent s’exiler en Islande.

Dernière cause : la faiblesse du monde chrétien. En effet, à l’époque de Charlemagne, l’armée carolingienne, l’ost, disposait d’une cavalerie forte et très bien équipée. Mais cette armée n’était pas permanente ce qui permettait aux vikings d’attaquer avant ou après qu’elle se soit réunie. Charlemagne conscient du danger des raids vikings cherche à protéger les côtes de son royaume en renforçant Boulogne-sur-Mer, lieu stratégique sur la Manche. A la mort de Charlemagne en 814, la division du royaume franc incite les Vikings à multiplier leurs incursions en Occident. Charles le Chauve (petit-fils de Charlemagne) gouverne la Francie occidentale et fait construire des ponts, avec des camps militaires sur la rive, près des embouchures des fleuves comme le Pont de l’Arche sur la Seine (illustration ci-dessous).

En dépit de ces dispositifs, parfois les Vikings réussissent à brûler les ponts et ainsi pénétrer plus amont et réaliser leurs pillages. Charles le Chauve ne pouvant protéger toute l’étendue de ses côtes laisse le Cotentin et l’Avranchin à la Bretagne, cette dernière atteignant sa superficie la plus vaste à cette période. Cette faiblesse chrétienne permet aux Vikings d’occuper la moitié de l’Irlande et l’Angleterre au IXe siècle.

II Stratégie et moyens des Vikings.

La stratégie des Vikings est le strandhögg, littéralement « le coup sur le rivage », une attaque éclair à partir des plages ou des rives d’un fleuve. Les attaques sont menées par surprise et ne sont pas des batailles classiques. Les Vikings pillent les objets de valeur essentiellement métalliques car ils peuvent être fondus au retour en Scandinavie et ils emmènent aussi des esclaves.

L’atout principal des Vikings pour réaliser leurs raids est le bateau que les francophones, suite à une erreur de traduction, nomment drakkar alors que le terme en réalité ne désigne que la figure de proue (dreki). Les Vikings mettaient souvent des têtes effrayantes sur leurs proues afin d’impressionner leurs ennemis. Les Vikings disposaient essentiellement de trois types de bateaux : le langskip (bateau long) rapide et efficace pour combattre ; le snekkja (bateau serpent) le plus grand type de bateau de guerre, et le knörr, un bateau de charge. C’est grâce au knörr que les Scandinaves vont pouvoir naviguer sur de longues distances comme vers l’Islande ou le Groenland et réussir leur colonisation de peuplement. Les knörrs pouvaient transporter des animaux, de nombreuses familles et d’importantes cargaisons.

Le bateau est un élément important pour la guerre mais aussi dans la culture scandinave. Les Scandinaves pensaient que le bateau était le moyen d’atteindre le valhalla après la vie sur Terre. Ainsi, au Gotland ont été trouvées des centaines de stèles où sont représentés des bateaux et à Bergen on a découvert des écorces et des bois gravés qui montrent les proues des bateaux. Se faire enterrer dans son bateau était réservé aux élites, les personnes plus modestes se faisaient parfois construire des tombes en forme de bateaux. Un des bateaux les mieux conservés, le bateau de Gokstad, de nos jours dans le musée des bateaux vikings d’Oslo (illustration ci-dessous), a été retrouvé dans un monticule funéraire.

Les bateaux étaient chers car ils étaient en chêne, bois souvent importé car en Scandinavie on trouve principalement des conifères, la construction prenait un temps conséquent, les planches étant bordées et chevillées, et l’équipement aussi était onéreux. Ainsi pour faire une grande voile en laine il fallait le travail de quinze femmes pendant deux ans. Les Vikings dirigeaient leur bateau avec une rame à droite de la coque -le gouvernail moderne n’étant apparu qu’au XIIIe siècle. Ils disposaient de quelques instruments de navigation tels que la girouette ou la sonde ainsi que la pierre de soleil pour localiser la position du soleil par temps couvert. Cette pierre est un cristal de calcite transparent qui a la propriété de dépolariser la lumière.

III Le théâtre des opérations.

Les Vikings étaient de grands navigateurs. Ceux qui résidaient dans la Suède actuelle ont navigué dans la Baltique, vers l’Est, et sont descendus par la Volga jusqu’à la mer Caspienne, entrant ainsi en contact avec les Ottomans, les Grecs et même les Perses. Ces Scandinaves sont appelés Varègues et seront très actifs dans la Rus’ de Kiev.

Les Vikings actifs en Occident sont des Norvégiens et des Danois. Il faut deux jours de navigation entre la côte norvégienne et les îles Shetland et encore deux jours des Shetland aux îles Féroé. De ce fait, les Vikings transforment les îles Shetland en terre d’élevage et ces îles deviennent une escale pour leurs expéditions vers d’autres terres plus à l’Ouest. Les Shetland n’étant devenues écossaises qu’au XVIème siècle, certaines traditions scandinaves sont toujours présentes comme la fête de up-helly-aa qui marque la proche arrivée du printemps.

Les îles Féroé avaient vu l’arrivée de moines irlandais au VIIe siècle mais à la fin du VIIIe siècle les fréquentes incursions vikings les font partir vers l’Islande, même si certains sont restés. Vers 825 Grimur Kamban serait le premier colon norvégien des Féroé. Plusieurs vestiges de maisons de cette époque ont été trouvés. Ces maisons nommées maisons longues ou halles noiroises sont tout en longueur et leur toit est végétalisé ou comportent des tuiles en bois. Cette forme en longueur permettait aux habitants de vivre sous le même toit que leurs animaux. La charge de travail des femmes était énorme car à la belle saison les hommes partaient en expédition afin de s’enrichir. Entre 885 et 890 une deuxième vague d’immigration aura lieu sous le règne de Harald dit « à la belle Chevelure » de Norvège. Dès 900 est fondé le Lagting, le premier parlement existant au monde avant l’Althing islandais fondé en 930.

L’Islande était déjà connue au VIIIe siècle par quelques navigateurs vikings mais c’est en 874 que le Norvégien Ingolfur Arnarson arrive en Islande pour fuir le jarl Atli avec qui il était en conflit. Arnarson met pied à terre dans la baie de Reykjavik (littéralement ville des fumerolles) et installe sa colonie. On atteint assez rapidement plusieurs centaines de personnes et au bout de quelques décennies des milliers grâce aux bateaux ravitailleurs knörrs. Les colons s’organisent rapidement grâce au fils d’Ingolfur Arnarson, Thorsteinn, qui conçoit la première assemblée locale. Ce type d’organisation politique est bien différent de ce qui était en place dans le continent : système féodal et monarchie.

Les Danois quant à eux sont davantage partis vers le Sud c’est-à-dire la Manche et les côtes atlantiques françaises. Déjà en 799 on trouve des témoignages de raids danois à Noirmoutier, première île conquise qui servira de base arrière pour développer des axes de pénétrations dans les terres via les cours d’eau. Les Vikings iront jusqu’au pays Basque et, repoussés par les musulmans qui occupaient la péninsule ibérique, ils la contournent et remontent le Rhône. On retrouve des traces d’incursion jusqu’en Toscane. Le tirant d’eau des bateaux vikings étant très bas, environ 90 centimètres, il était aisé de remonter la plus grande partie des cours d’eau. Ainsi, Clermont sera pillée à plusieurs reprises entre 856 et 898.

Carte des incursions vikings

Les Vikings font également plusieurs raids en Irlande où vivaient les Gaëls mais ces derniers vivent en villages et les principales villes irlandaises actuelles sont fondées et développées par les Vikings, notamment Dublin où un important complexe archéologique viking a été découvert et il est attesté que le château de Dublin a été construit sur l’emplacement d’un ancien fort viking.

Les Danois s’installent également sur la côte Est de l’Angleterre qui prend le nom de Danelaw (loi des Danois) car la loi danoise supplante celle des Anglo-Saxons. La présence danoise commence en 865 lorsque les Anglo-Saxons ne peuvent plus payer leur tribut aux Danois et prendra fin en 954. Les Vikings fondent la ville de York alors connue sous le nom de Jorvik. L’héritage viking est toujours perceptible dans la toponymie mais aussi dans la langue qui a incorporé plusieurs mots norrois.

Les Vikings jouent un rôle clé dans l’histoire de France et en particulier de la Normandie (terre des hommes du Nord). En 911 est signé le Traité de Saint-Clair-sur-Epte qui fonde la Normandie sorte d’État tampon afin de protéger l’Ile de France, fief du roi de France, Charles le Simple. Pour sceller le traité, Rolf le Marcheur, latinisé en Rollon, se fait baptiser à Rouen et se marie avec la fille du roi de France. Il est le premier comte normand de Rouen. Son surnom Le Marcheur lui viendrait du fait qu’il était si grand et lourd que son cheval ne pouvait porter son imposante stature, l’obligeant à marcher. Le Cotentin redevient normand après 60 ans sous contrôle breton. Les Vikings voulaient également s’installer en Bretagne armoricaine mais les Bretons ont résisté mettant ainsi en échec le projet scandinave. On trouve quelques vestiges vikings en France comme la barque funéraire de l’île de Groix (Morbihan) qui contenait des ossements, de nombreuses armes et quelques éléments de parure.

En Normandie ou en Bretagne on trouve l’héritage viking dans la toponymie : tot (ferme) dans Lanquetot, nez (cap) dans le nez de Jobourg ou raz (courant) dans la Pointe du Raz ; mais aussi dans la langue en particulier dans le domaine de la navigation : skipper, bord estière, hauban, bouline etc.

IV La route vers l’extrême Ouest.

Les colonies vikings en Amérique sont le résultat de l’exploration et de l’expansion des Vikings vers le Nord-Ouest de l’Atlantique. Le Groenland est découvert par hasard au début du Xe siècle par un marin islandais déporté vers l’Ouest par une tempête. En 982 Erik le Rouge est forcé à l’exil et arrive sur une terre qu’il baptise Groenland (Terre verte) où il explore les côtes. De retour en Islande, Erik le Rouge vante les opportunités offertes par le Groenland et en 986 il repart avec 25 navires dont seulement 14 arrivent. Ces 500 premiers colons s’installent le long de fjords libres de glace où ils pratiquent l’élevage dans des fermes. Ils vivent aussi de la pêche et surtout du commerce de l’ivoire de morse qui se vend au prix fort car c’est un produit de luxe.

Depuis le Groenland, les Vikings explorent une vingtaine d’années plus tard les voisinages occidentaux et méridionaux de leur nouvelle colonie car ils manquent cruellement de bois. Ils attribuent aux nouvelles terres qu’ils découvrent les noms de Helluland (Terre des pierres plates), la Terre de Baffin actuelle, de Markland (Terre des forêts), le Labrador actuel et Vinland (Terre de la vigne ou terre des prairies), Terre-Neuve actuelle et le golfe du Saint-Laurent. Dans le Vinland découvert par Leif Erikson selon le prêtre et historien islandais Ari Thorgilsson, les Vikings créent plusieurs petites colonies. Dans les années 1960 on découvre le site de l’Anse-aux-Meadows à Terre-Neuve, un campement viking dont les vestiges datés attestent de la présence européenne en Amérique cinq siècles avant Christophe Colomb.

CONCLUSION

Entre les IXe et XIIe siècles les Vikings colonisent ou font du commerce sur de longues routes maritimes allant du nord-est de l’Amérique du Nord à la mer Caspienne. A travers leurs différentes implantations Ils ont totalement redessiné la carte géopolitique de l’Europe et même contribué à l’avènement de la féodalité.

Qu’est-ce qui a donc arrêté l’expansion viking ? Assurément une des raisons est la conversion au christianisme. La société se réorganise et les jarls disparaissent progressivement. Au XIe siècle Olav II Haraldsson, roi de Norvège régnant sur l’ensemble du pays, est le premier saint de l’Eglise norvégienne. Une autre raison est le renforcement des armées des royaumes continentaux rendant les raids et les attaques éclair des vikings beaucoup plus difficiles.

Bibliographie

Jean Renaud, Les Vikings en France. Ouest France, 2000.

Pierre Bauduin, Les Vikings. PUF, 2014.

Régis Boyer, Les Vikings. Tempus Perrin, 2015.

Lucie Malbos, Les Peuples du Nord, Belin, 2024

 

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