CATHÉDRALES, LE VERBE GÉOMÉTRIQUE

Thèmes : Art, Histoire.
Conférences du mardi 1er avril 1997

Par Thierry de Champris.

 

Compte-rendu par Émile Brichard

A partir des cathédrales de Chartres, Amiens, Reims et Strasbourg

 

La tradition et le nombre d’or

Encore une fois il est bien difficile de se passer d’illustrations pour rendre compte d’une conférence où le support fut essentiellement l’image, et une image renforcée par la manière très expressive dont étaient soulignées les lignes de force géométriques ainsi que le rappel de leur ensemble et le sens de leurs convergences. Il me semble cependant utile de connaître et peut-être assez facile à construire et matérialiser le fameux « nombre d’or » retrouvé à la base de la construction de nos cathédrales, et de toutes nos cathédrales, quels qu’en soient les maîtres d’œuvre. Alors un petit effort mathématique si vous voulez bien.

Partez d’un carré et doublez-le d’un second carré égal. Vous avez alors un rectangle dont la longueur est devenue 2 et la largeur est restée 1. Tracez alors une diagonale et appliquez le théorème de Pythagore sur le carré de l’hypoténuse…

Si à cette diagonale on ajoute la largeur du rectangle et que l’on divise par 2 : , on obtient le nombre d’or 1,618, limite de la série dite de Fibonacci … A partir de là, arrêtons-nous ! mais sachons que nous avons l’élément de base pour construire une cathédrale ! Il est vrai qu’avec les 26 lettres de l’alphabet, nous pouvons écrire « le Cid » ou « Les misérables », il suffit de s’appeler Corneille ou Victor Hugo.

Forcément « y a un truc » et c’est là que nous allons voir apparaître la force des traditions, la discrétion des méthodes d’enseignement et comme nous le verrons à la fin de mon compte-rendu, les légendes et la magie. Y’a toujours un truc, mais cette fois on peut essayer de lui donner un nom et voyons nos quatre cathédrales.

 

Chartres

Contentons-nous d’abord de la sécheresse de ses dimensions telles qu’elles ont pu être enregistrées avec les modestes outils qu’utilisaient nos parents, c’est-à-dire sans écho laser ni avoir besoin de scanner.

Notons dans leur sécheresse :

Longueur : 128,64 m
Largeur : 33,47 m
Hauteur sous voûte : 34,35 m
Hauteur du vieux clocher : 105,20 m
Hauteur du clocher neuf : 113,60 m

Je prends ces renseignements dans un ouvrage daté de 1862 et l’auteur donne tout de suite le ton :

« La société actuelle a peine à comprendre les œuvres de la foi parce qu’elle possède seulement quelques pâles étincelles de ce feu sacré qui embrasait alors tous les cœurs. Un égoïsme glacé semble avoir tari la source des grandes pensées et des belles actions ».

Retenons une observation sur laquelle nous reviendrons en fin de compte-rendu : « Presque tous nos grands monuments de style ogival sont dédiés à la bienheureuse Vierge ». Nommons seulement les cathédrales d’Amiens, de Reims, de Paris, de Rouen, de Strasbourg, de Bayeux et de Coutances.

L’auteur semble particulièrement admirer les verrières et surtout les roses, aussi remarquables par leurs structures que par leurs vitraux. « On voit dans la rose septentrionale (à gauche du transept, face au chœur), la Sainte Vierge tenant son Fils entre ses bras, elle est environnée des figures des douze rois de l’Ancien Testament, des douze petits prophètes et des douze bannières de France, distribués dans les divers compartiments. La rose du portail méridional offre la figure de Jésus Christ donnant sa bénédiction. On trouve dans les compartiments qui l’environnent les quatre animaux symboliques, les vingt-quatre vieillards de l’Apocalypse, les anges et les douze bannières aux armes de Dieu ».

Il fallait en connaître des choses pour « lire » une cathédrale et la connaissance circulait ainsi sans imprimerie ni Internet.

Chartres continue ainsi son histoire et promet au visiteur d’autres découvertes depuis qu’elle a survécu à l’incendie de 1838.

 

Strasbourg

Là aussi notre bon auteur du siècle dernier, l’Abbé J.J. Bourassé ne cherche pas à cacher son enthousiasme :

« Les anciens avaient placé la plus grande des pyramides d’Égypte au nombre des sept merveilles du monde … Combien les impressions sont plus saisissantes quand on est au pied de la façade de l’église-cathédrale de Strasbourg ».

Et la pointe de la pyramide ne pèse pas lourd devant l’élan de la flèche de Strasbourg.

« Il y a entre les deux monuments toute la distance d’une architecture sublime aux informes essais d’un art primitif. D’un côté le symbolisme, la spiritualisation des beaux-arts, de l’autre la suprématie de la matière, l’énormité dans l’accumulation des matériaux ; à Strasbourg l’œuvre du génie, en Égypte l’œuvre de la force ».

Laissons cette contemplation enthousiaste de la façade de la cathédrale et pénétrons à l’intérieur ; là le regard de l’Abbé Bourassé est moins admiratif :

« La nef de la cathédrale de Strasbourg, quoique vaste et bien bâtie est loin de répondre à la magnificence du portail principal ; la croisée et le chœur d’une époque plus ancienne s’en éloignent encore davantage et ce défaut d’unité serait propre à diminuer le prestige de la façade si l’esprit de l’archéologue ne trouvait dans celle diversité de style un autre genre d ‘intérêt. ».

Et l’Abbé de préciser son jugement : « Si les parties intérieures de la cathédrale de Strasbourg répondaient aux parties extérieures et surtout à la grande façade, ce serait incontestablement le monument le plus merveilleux qui fût sorti de la main des hommes ».

 

Reims

De Reims, nos souvenirs sont encore tout frais et je voudrais éviter les redites, surtout de caractère historique dont nous avons été quelque peu comblés. Je dois faire mon mea culpa d’ailleurs puisque j’ai trouvé le moyen d’y loger « Deux Garchois… ou presque » : Monseigneur de Beauvais, Choart de Buzenval et le Maréchal Soult de Villeneuve l’Etang !

Reprenons donc notre sympathique Abbé Bourassé : « En cherchant à apprécier l’ensemble de ce travail admirable, on est autant frappé de la beauté du plan, de la sage ordonnance de toutes les parties, de l’heureuse harmonie des détails que la perfection exquise des ornements et des sculptures. La décoration répond parfaitement à la pureté de dessein général ; l’extérieur trouve dans le plus merveilleux rapport avec l’intérieur et on est étonné de la puissance de l’art qui a mené à la perfection d ‘un tel chef-d’œuvre. La cathédrale de Reims est sans conteste l’un des plus riches fleurons de la couronne monumentale de la France ».

Nous voyons encore que la richesse architecturale est complétée par l’étendue et la variété de la catéchèse car l’intérieur comme l’extérieur de la cathédrale apportaient aux pèlerins et croyants une somme énorme de connaissances.

« On y reconnaît (où on y découvre) les personnages et les figures de l ‘ancienne loi, précurseurs du Messie, le règne de Jésus-Christ, le mystère de la Rédemption, le triomphe de la loi nouvelle, la conversion des Gentils. Ce grand tableau est terminé par la résurrection générale, le jugement dernier, la punition des méchants et la Rédemption des Justes qui triomphent dans leurs demeures célestes, enfin l’Assomption et le Couronnement de la Sainte Vierge, entourée d’anges et de chérubins dominent toute celle composition. Notre-Dame règne sur l’entrée du temple dont elle est la patronne ».

« L’impression profonde devient plus saisissante encore à l’aspect du grand portail occidental. Dans le langage du peuple, ce serait un des quatre membres qui devaient constituer un corps parfait en l’unissant à la nef, au chœur de Beauvais et à la flèche de Chartres ou de Strasbourg ».

 

Amiens

Et nous allons terminer par Amiens.

Sa préhistoire est tumultueuse depuis que la première église épiscopale fut brûlée par les Normands, que, reconstruite, elle succomba aux coups du tonnerre et enfin qu’elle s’écroula dans un embrasement général en 1218. Depuis son premier apôtre Saint Firmin, martyr en 303, près de mille ans s’étaient déjà écoulés.

L’évêque Euvrard de Fouilly chercha alors les moyens de relever son église-cathédrale des ruines encore fumantes. C’est l’époque où l’architecture venait de subir de grands changements. Les maîtres d’œuvre furent Robert de Luzarches (un voisin !), Thomas et Renaud de Lormont « Tous trois faisaient sans doute partie de ses corporations d’artistes ou étaient agrégés à des associations de même nature ». Ce commentaire date aussi de 1682 et fait bien allusion aux groupements d’initiés, à la transmission occulte des connaissances architecturales.

Je vous fais grâce des dimensions exactes, vous connaissez depuis Chartres leurs précisions, mais je vous demande de garder en mémoire la tradition populaire que je vous rappelais à propos de Reims.

Donc, à Amiens, nous nous attardons sur la nef : « Dans quel édifice trouverons-nous des voûtes plus légères, plus hardies que celles qui s’étendent sur toute la cathédrale d’Amiens. L’œil aime à en suivre les courbes gracieuses, à s’égarer dans leurs valves séparées par de belles nervures, à perpétrer dans leurs clés ciselées à jour, à contempler leurs arêtes solides … Les voûtes d’Amiens doivent être considérées comme les modèles du genre ».

On est bien revenu en 1862 du mépris accordé avec dédain au siècle précédent – celui des Lumières (!) – à l’art ogival, alors l’art des Goths, l’art gothique.

Puis Amiens subira au cours des siècles les avatars de l’Histoire comme ceux de la nature. Ce seront, au temps de François 1er, les assauts de l’orage dont le regret est témoigné par le quatrain suivant que rapporte l’Abbé J.J. Bourassé et datant de 1527 :

« 1527
« C’est an durant quinze juillet
« Par foudre fut le clocher de céans
« Espris du feu et rasé tout net
« Duquel mes fait* pleurent maintes gens

(*) – méfait

 

Place aussi aux légendes et à la magie

… au rôle des puits et des charges telluriques

« Sorti de la main de l’homme … » a évoqué l’Abbé Bourassé, sans y mettre un point d’interrogation. Mais après les traditions des compagnons, leurs secrets, leurs mystères et les cheminements occultes, il fallait bien arriver à laisser une place à la magie, aux légendes, aux extrapolations les plus diverses et les plus étonnantes.

En voici une à laquelle je faisais allusion au début de mon exposé à propos de la cathédrale de Chartres. L’image de la Vierge – la Constellation cette fois reproduite par la position de la grande Ile-de-France.

« L’épi de la Vierge » serait Reims, « gamma » trouve la place de Chartres, « Tzéta » Amiens et « Epsilon » Bayeux. On situerait ainsi d’autres petites étoiles de la Constellation avec d’autres « Notre-Dame » dont celle de l’Épine.

D’autres investigations aussi audacieuses, mais terrestres cette fois, rattachent les cathédrales aux pyramides d’Égypte, notamment par les coïncidences constatées entre certaines proportions de Reims et de la pyramide de Chéops. Une tradition biblique confirmerait que Moïse adopté par la fille du Pharaon fut initié à la science égyptienne. Interviennent également l’Arche d’alliance, les tables de la loi et la construction du Temple de Salomon et le relais final se serait fait par l’ordre des Templiers revenant de Terre Sainte.

Faisons donc résolument l’impasse sur les exigences des techniques d’abattage, de transport, d’extraction et de taille des matières premières, faisons également l’impasse sur les questions sociales et économiques qui permettaient cependant l’entretien d’armées de bûcherons, de terrassiers, de maçons, d’artisans et d’artistes.

Enfin, reconnaissons aussi que si depuis les temps du XIIème siècle, nous avons beaucoup appris, nous avons aussi beaucoup oublié puisqu’il nous est arrivé de voir le mystère du labyrinthe au sol de la cathédrale d’Amiens expliqué comme un « élément de décoration ». Décoration ! Le symbole du pèlerinage à Jérusalem !

 

 

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