
Thèmes : art, littérature.
Conférence du mardi 24 mars 1992 par Richard Flahaut

Fernand Léger. Portrait de Rimbaud, 1948. Encre de chine sur papier.
Coll. Musée de Arthur Rimbaud de Charleville-Mézières.
Mardi 24 mars, Richard Flahaut nous a parlé de la vie courte mais riche d’Arthur Rimbaud.
Arthur Rimbaud naît le 20 octobre 1854 à Charleville. Son père, officier d’infanterie, s’engage très jeune et participe à la Campagne d’Algérie. Revenu en France, il épouse Vitalie Cuit. De ce mariage, cinq enfants naissent : deux garçons, Frédéric et Jean-Nicolas Arthur, et trois filles dont la première meurt à l’âge d’un mois.

Arthur Rimbaud et son frère (1869)
Ces enfants sont bien seuls, car leur père abandonne la famille et s’engage pour le Maroc.
Rimbaud est donc élevé par sa mère, une femme rigide et sévère, qui lui donne une éducation rigoureuse. Après avoir quitté la rue Napoléon à Charleville, la famille Rimbaud s’installe à la limite du cours d’Orléans. Elle possède à la Roche, à 10 km de la Cité, une maison de vacances au bord de la Meuse. Tous les enfants vont au lycée Saint-Sépulcre. Rimbaud n’aime que les cours de français et de rhétorique.
En 1870, à 15 ans, il termine son année avec un prix d’excellence. Il se passionne pour la littérature et la nature. Il rencontre un professeur, Georges Izambard, âgé de 21 ans, et se prend d’une passion admirative pour cet homme qui deviendra son confident et qui lui fera lire Rabelais, Hugo… Il lui envoie des lettres passionnées.
Il n’a plus envie de retourner à l’école.
En 1871, Mézières, proche de Charleville, est bombardée par les Allemands et totalement rasée alors que Charleville reste intacte.
Il s’enfuit et prend le train pour Paris. Hélas, les voies sont coupées et il est obligé de passer par Saint-Quentin. Mais il y a un supplément à payer. II n’a pas d’argent. Il est contrôlé et interpellé à Paris. Il passe huit jours à la prison de Mazas, d’où lzambard le fera sortir en lui envoyant l’argent pour payer l’amende et une lettre de caution.
On le remet dans le train en direction de Douai où il est accueilli par Izambard. Ce sera pour lui la découverte de la chaleur familiale. Pour la première fois il est traité comme un enfant gâté, choyé. On s’occupe de lui. Il peut parler rhétorique…
lzambard prévient Madame Rimbaud que l’enfant est chez lui. Il fera tout pour obliger Rimbaud à repartir auprès de sa famille.
Rimbaud rentre à Charleville et commence réellement à écrire des œuvres complètes et structurées : « Ma bohème », « Le buffet », etc. (voir annexe) Mais il ne supporte pas de vivre dans cette ville et ne retourne pas à l’école. Il lit, s’ennuie…
En février 1871, il vend sa montre et débarque en mars à Paris. Il se rend immédiatement à la librairie artistique, rue Bonaparte. Il espère faire connaître ses poèmes.
Le peu d’argent qu’il possède, alors qu’il dort à la belle étoile, il l’utilise pour courir les théâtres et voir des spectacles qu’il trouve bien tristes.
Paris assiégé va connaître le passage des Prussiens. Il a juste 16 ans.

Arthur Rimbaud (Carjat – 1872)
Pendant plusieurs jours, il erre dans la Capitale. Il rentre à Charleville au moment même où se déclenche la Commune, il reviendra à Paris lorsque la Commune sera terminée. Paris est défiguré.
Toujours seul, il mène une vie de bistrot et compose un écrit particulièrement tragique « Le cœur supplicié ». Il est adressé, comme une sorte de cri à Izambard qui n’en comprend absolument pas le contenu :
« Mon triste cœur bave à la poupe
« Mon cœur est plein de caporal
« Leurs insultes l’ont dépravé »
Il s’installe chez Verlaine, en fait chez les beaux-parents de Verlaine. Se pose alors la question du « ménage » de Verlaine et de sa femme, Mathilde, qui a à peu près l’âge de Rimbaud.
Chassé de chez Verlaine, il vit quelques temps dans l’atelier de Charles Cros. Verlaine et lui se voient souvent. II cherche un appartement et finit dans un sordide hôtel, rue des Étrangers. Il n’a pas d’argent.
Rimbaud n’a pas beaucoup de respect pour Verlaine. Il le trouve mou, trop bourgeois, il écrit des vers particulièrement durs sur Verlaine.
Verlaine et Rimbaud à Londres
(Félix Regamey – 1872)
En juillet 1872, Rimbaud et Verlaine quittent Paris pour Arras, puis après quelques pérégrinations, arrivent à Bruxelles, pour aller quelque temps à Londres.
Bohèmes, parmi les exilés français de la Commune, ils vivent de l’argent que la mère de Verlaine envoie à son fils.
Nous sommes en 1873, Rimbaud a 19 ans. Il prend une carte de lecteur à la British Library. Sa liaison avec Verlaine est tumultueuse, vie désespérée, disputes, scènes d’ivresse …
Le 10 juillet 1873, Verlaine, en état d’Ivresse, tire sur Rimbaud deux coups de revolver, le premier l’atteint au poignet gauche. Verlaine est condamné à deux ans de prison.
Après un passage à Paris, Rimbaud retourne à Londres. Il recherche divers travaux pour vivre. Il est maître d’hôtel à Reading, puis professeur de français … Cependant, il ressent toujours l’appel d’horizons nouveaux et très lointains.
En 1875-1876, il part à Stuttgart, Munich, Brême, Vienne. Il ne trouve pas de travail. Ne pouvant justifier de domicile, la police l’expulse. Il rentre à Charleville à pied.
Le 18 mai 1876, à Bruxelles, il signe un engagement de six ans comme mercenaire dans l’armée hollandaise. Il embarque et atteint Sumatra. L’ennui le gagne. Le 15 août il est porté déserteur, il embarque à Samarang sur un navire écossais, comme matelot. Il rejoint Paris par Liverpool et Le Havre. La vie à Paris ne lui plaît pas. Il part pour Cologne, Brême, Stockholm, Marseil1e, Rome, Gênes …
En 1878, il embarque à Gênes pour Alexandrie. Le 16 décembre il est à Chypre. Il travaille à Larnaca comme « surveillant d’une carrière du désert, au bord de la mer ». Malade il quitte Chypre pour la France où on le soigne pour une fièvre typhoïde.
En 1880, il repart pour Alexandrie puis Chypre et Aden. Aden est le plus grand marché aux chameaux de la région : « un roc affreux, sans un seul brin d’herbe, ni une goutte d’eau bonne ». Il commence à faire du commerce pour la Maison Vianney et Bardey. Il se met en route d’Aden à Zerlah par mer, puis de Zerlah à Harar par caravane.
Le climat, le travail, les conditions de vie sont difficiles. Il est chargé d’ouvrir une succursale. Harar est une ville de 40 000 habitants en Somalie. Il s’y plaît, fait connaissance du Pacha Nadi et vit dans une maison qu’il lui a offerte. Nous sommes en 1881.
Ses activités professionnelles l’entraînent plusieurs semaines à travers le désert. Il faut vingt jours de traversée du désert pour atteindre la mer. Il mène cette vie pendant près de dix ans.
Il écrit à sa famille : « … Pour moi, je regrette de ne pas être marié et avoir une famille. Mais à présent, je suis condamné à errer… « Hélas », ajoute-t-il, à quoi sert tout cela, « si je ne dois pas un jour, après quelques années, pouvoir me reposer dans un endroit qui me plaise à peu près et trouver une famille, et avoir au moins un fils que je passe le reste de ma vie à élever à mon idée, à orner et à armer de l’instruction la plus complète qu’on puisse attendre de cette époque… ».

Rimbaud à Harar
(Autoportrait photographique – 1883)
Il traverse « des pays totalement inexplorés par les Européens » et qui sont en lutte contre les Français et les Britanniques qui mettent l’Éthiopie sous leur autorité. Rimbaud déplore « l’absurde politique » d’occupation anglaise qui « ruine tout le commerce des côtes ».
En 1884, il double son travail de caravanier avec celui de contrebandier d’armes. Il a acheté « quelques milliers de fusils » en Europe, va « former une caravane » et « porter cette marchandise à Ménélik » (roi du Choa). Il ne sera jamais payé et vivra de plus en plus misérablement.
Entre 1885 et 1891, il vit avec un jeune adolescent, Djami. C’est son dernier compagnon.
En 1891, il tombe malade. Il se plaint de varices, compliquées de rhumatismes. Le 15 mars, son genou est tellement enflé, lui fait tellement mal, qu’il ne peut plus se lever. Il souhaite consulter des médecins. On le transporte à Aden accompagné de Djami. Les médecins sont impuissants.
Il décide de rentrer en France. Après treize jours de voyage, il arrive à Marseille et entre aussitôt à l’hôpital de la Conception. En juillet, on l’ampute.
Il écrit à sa mère et à sa sœur : « Je suis très mal, très mal, je suis réduit à l’état de squelette par cette maladie de ma jambe gauche qui est devenue à présent énorme… ». Sa mère vient tout de suite à son chevet.
Il retourne à Charleville, mais il souffre terriblement. Il regagne l’hôpital de Marseille en compagnie de sa sœur Isabelle. Son état continue d’empirer, il se désespère.
Le 9 novembre 1891, il meurt. Il a 37 ans. Isabelle avait écrit à sa mère qu’Arthur avait accepté de se confesser et de recevoir les derniers sacrements.
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Richard Flahaut nous a conté l’aventure étonnante de celui qui fut un véritable marginal, écrivain durant cinq ans de son existence, réformateur de la poésie.
Cet enfant de génie, partout où il allait, ne s’est jamais senti chez lui. Plutôt que de vivre au milieu d’un monde qui ne le comprenait pas, il a préféré vivre au milieu des indigènes dans un monde encore peu connu…
*
***
ANNEXE
Pour terminer ce compte-rendu, citons quelques poèmes de Rimbaud.
Les effarés – 20 septembre 1870 :
Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume,
Leurs culs en rond,
A genoux, cinq petits, – misère ! –
Regarde le Boulanger faire
Le lourd pain blond.
Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise et qui l’enfourne
Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le Boulanger au gras sourire
Grogne un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge
Chaud comme un sein.
Quand pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche
On sort le pain,
Quand, sous les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées
Et les grillons,
Que ce trou chaud souffle la vie,
Ils ont leur âme si ravie
Sous leurs haillons,
Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
Qu’ils sont là tous,
Collant leurs petits museaux roses
Au treillage, grognant des choses
Entre les trous,
Tout bêtes, faisant leurs prières
Et repliés vers ces lumières
Du ciel rouvert,
Si fort, qu’ils crèvent leur culotte
Et que leur chemise tremblotte
Au vent d’hiver.
Pourquoi al-je choisi ce poème ? Parce que je le trouve à la fois charmant et émouvant, puis plein de sensibilité et fort bien construit, parce qu’il témoigne de l’art d’un adolescent qui n’a pas encore seize ans, et aussi parce que c’est un des premiers poèmes que j’ai fait apprendre à des enfants de six-sept ans et qu’à cette époque la vertueuse école publique avait transformé les premiers vers : « leurs dos en rond ».
Pour mieux vous faire sentir la précocité et la vaste culture littéraire de Rimbaud, quelques vers de l’année de ses seize ans (1870-1871) :
Le bal des pendus :
Au gibet noir, manchot aimable
Dansent, dansent les paladins
Les maigres paladins du diable
Les squelettes de Sarrazin
Le dormeur du val :
C’est un trou de verdure où chante une rivière
Ma bohème :
Je m’en allais, les poings dans les poches crevées
Mon paletot aussi devenait idéal
J’allais sous le ciel, Muse et j’étais ton féal
Oh là là que d’amours splendides j’ai rêvées
Le buffet :
Ah ! celui-là je vous le mets en entier
C’est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,
Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens
Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre
Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants
Tout plein, c’est un fouillis de vieilles vieilleries,
De linges odorants et jaunes, de chiffons
De femmes ou d’enfants, de dentelles flétries,
De fichus de grand’ mère où sont peints des griffons
– C’est là qu’on trouver ait les médaillons, les mèches
De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches
Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.
– O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,
Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis
Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.
Enfin, le Bateau ivre :
Comme je descendais les fleuves impassibles
Je ne me sentis plus par les haleurs
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cible
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleur
Voici quelques exemples de ce que Rimbaud à seize ans pouvait offrir et que peuvent retenir les enfants de l’école primaire. Mais y a aussi le Rimbaud moqueur, féroce, vagabond, passionné, aventureux que vous pourrez retrouver dans votre bibliothèque ou celles de Garches et qui reviendra plus complet dans votre mémoire.
E.B.
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