Thèmes : art, histoire, peinture, visite.
Visite du mardi 11 juin 1996.
Auvers-sur-Oise
Auvers-sur-Oise, petit village étiré le long de l’Oise, imprégné du charme de l’Ile-de-France, était depuis longtemps fréquenté par les peintres, mais le premier à s’y fixer, en 1860, avait été Daubigny. Pour se déplacer facilement, il s’était fait installer un bateau-atelier, « Le Bottin », qui lui permettait de travailler à l’abri par tous les temps. Mais c’est le long séjour de Cézanne et surtout les dernières semaines et la fin tragique de Van Gogh qui ont rendu Auvers célèbre aux quatre coins du monde. Le village a paradoxalement conservé intact tout son charme, pour peu que l’on s’écarte de la grand-route, pour aller voir la maison du docteur Gachet, la maison du pendu, l’église ou le cimetière.
Le Docteur Gachet
Il vint s’installer en 1872, à Auvers, dans une grande bâtisse assez laide, qui avait naguère été aménagée en pensionnat de jeunes filles. Il était à la fois médecin, peintre et graveur. Homme étrange, aux traits méphistophéliques, parcouru de tics qui le secouaient comme une danse de Saint-Guy, toujours vêtu de blanc, les cheveux teints en jaune. Il parvint en peu de temps à amener sur les bords de l’Oise Sisley, Guillaumin et Renoir qui était également l’un de ses patients, et c’est grâce à lui que Cézanne put trouver à se loger à Auvers.
Cézanne
Cézanne arriva à Auvers, avec Hortense Piquet et son fils Paul, à l’automne 1872. Averti par Pissarro du caractère susceptible et nerveux de Cézanne, qui s’emportait dès qu’on le contrariait, ou même qu’on le touchait, le Docteur Gachet sut le faire parler, l’écouter et parvint à l’amener à la gravure, comme il devait le faire plus tard avec Van Gogh et c’est durant son long séjour à Auvers que Cézanne s’achemina vers cet art d’équilibre et de pure lumière qui est à jamais sa marque.
Van Gogh
Au printemps 1890, depuis l’asile de Saint-Rémy, Van Gogh n’avait cessé d’harceler son frère Théo pour qu’il le fasse revenir à Paris. Mais craignant pour son équilibre mental s’il restait à Paris, il écrivit à Pissarro pour lui demander d’accueillir son frère. Sa femme, redoutant que la présence d’un malade mental n’impressionnât les enfants, se récusa. Pissarro indiqua à Théo que le Docteur Gachet serait susceptible de recevoir Vincent. Le Médecin qui connaissait le peintre hollandais accepta d’autant plus volontiers qu’il s’intéressait à l’étude des maladies mentales.
Van Gogh s’installa à l’auberge Ravoux. On lui donna au dernier étage une chambre mansardée sommairement meublée. Le Docteur Gachet trouva Van Gogh en pleine forme, alors que celui-ci, devant les tics du médecin, se demandait s’il n’était pas plus malade que lui. Ce fut une période d’euphorie qui s’ouvrit. Van Gogh travaillait avec allégresse – 75 peintures et 35 dessins en deux mois ! Puis tout bascula. Vincent revint très sombre et très agité d’un court séjour à Paris chez son frère. Peut-être réalisa-t-il la charge insupportable qu’il représentait pour son frère qui avait de grosses difficultés d’argent. A partir de ce séjour, son état mental se détériora. Il se brouilla avec le Docteur Gachet.
Le 27 juillet, après le déjeuner pris avec la famille Ravoux, Van Gogh retourna sur le plateau du Vexin où il avait entrepris le matin de peindre un champ de blé survolé par des corbeaux, et le soir, au moment où il rangeait son matériel, il se tira une balle de révolver dans la région du cœur.
Bien que grièvement blessé, il eut la force de retourner à l’auberge et de monter dans sa chambre. « Je m’ennuyais trop, je me suis tué » murmura-t-il à Ravoux. Après une journée de terribles souffrances, Vincent Van Gogh rendit le dernier soupir dans les bras de Théo. A son frère qui tentait de l’encourager, il murmura peu avant d’expirer : « La tristesse durera toute la vie ».
Aujourd’hui
La Mairie d’Auvers n’a en rien changé depuis que Van Gogh la peignit au matin du 14 juillet 1890. Juste en face, l’ancienne auberge du père Ravoux – très soigneusement restaurée. Sous les combles, la chambre de Vincent, étroite et dépouillée, est restée telle qu’elle était lorsqu’il y prit pension. En sortant de l’auberge, et après avoir salué au passage l’effigie de Daubigny, on parvient près du chevet de l’église sur lequel on a exactement la vue du célèbre tableau du musée d’Orsay. La route serpente ensuite pour gagner le cimetière où les tombes jumelles de Vincent et de Théo sont recouvertes d’un lierre épais qui symbolise par son enchevêtrement l’union des deux frères.
Le château d’Auvers
Dans cet élégant château du XVIIème siècle où nous déjeunerons, nous découvrirons la première mise en scène au monde d’un mouvement pictural à travers un « Voyage au temps des Impressionnistes ». En nous déplaçant de salle en salle, nous revivrons la vie parisienne sous la IIIème République, les dessous de la mode, un voyage en train à vapeur, la partie de campagne, une guinguette d’époque, etc. Chacun pourra faire « ce voyage » à son rythme avec un casque infrarouge qui lui transmettra toute la dimension sonore du spectacle.
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Compte-rendu par Emile Brichard
Impressions !… Impressions !… Après la ville morte, la ville réveillée.
Après Goussainville, Auvers-sur-Oise. Nous avons, il y a quelques jours, au retour de Roissy-Charles de Gaulle, traversé Goussainville, la ville fantôme, la ville abandonnée parce que ville invivable pour cause de nuisances sonores dues à l’aéroport et nous trouvons à Auvers-sur-Oise une ville réveillée, ouverte à de nouvelles activités et animées par les curiosités de tous les âges et de toutes les nationalités. Un prince charmant serait-il passé par là et avait-il réveillé la ville endormie, moderne Belle au Bois Dormant et j’imagine l’ahurissement de Van Gogh devenu ainsi artiste réservé aux milliardaires, donc universellement honoré et admiré et … prince charmant, mais peut-être aurait-il été surpris d’apprendre qu’on avait retrouvé et conservé ses premiers dessins quand il avait neuf ans.
Suivons-le à Auvers, Auvers dernier refuge des vaincus, des perdants. Son itinéraire européen fut tributaire des activités de la Maison Goupil (Achat et vente d’œuvres d’art) où Vincent entre comme employé à seize ans, attaché à la succursale de La Haye. Théo, son jeune frère, sera lui aussi employé chez Goupil. Ce parallélisme des carrières explique peut-être leur correspondance, qui ne sera pas seulement épistolaire. Puis Vincent se retrouve, toujours pour la Maison Goupil, à Londres cette fois, pour, après déboires et aventures de tout ordre, être muté à Paris où il s’installe à Montmartre et désespère ses employeurs. Nouveau séjour en Angleterre puis retour en Hollande où il envisage de devenir pasteur.
Un nouveau vagabondage durera une dizaine d’années au cours desquelles s’ajouteront les misères de la solitude, de la maladie, des doutes. « Il y a quelque chose en dedans de moi, mais qu’est-ce-que c’est ? », écrit-il.
Seize années, et puis dix, et puis dix. Il atteint trente-six ans. Il n’a plus que deux ans à vivre. Il arrive à Arles et deviendra Van Gogh.
Vincent arrivé en Arles en février 1888. C’est immédiatement l’exaltation, la révélation permanente, l’ivresse des vergers en fleurs, la puissance du soleil que sa peinture fera si bien vivre. Mais c’est aussi l’effrayante dépense d’énergie, la fatigue nerveuse qui ne se calme pas, loin de là, par la venue de Gauguin, où après quelques jours d’heureuse détente, la vie commune se révèle bientôt impossible. Nouvel et grave échec qui laisse prévoir un drame. Celui-ci arriva soudain et éclate le 25 décembre. Vincent se précipite sur Gauguin un rasoir à la main, puis il s’enfuit, se coupe l’oreille et son internement s’impose. Les crises qui se succèdent à l’asile de Saint-Paul de Mausole ne l’empêchent pas de peindre, et enfin de vendre le seul tableau qu’il vendra de son vivant.
Enfin Théo, le frère véritable samaritain, le fait revenir et l’installe à Auvers-sur-Oise sous le regard du docteur Gachet, spécialiste des maladies nerveuses, qui surveillera la santé de Vincent.
Mais quel était cet Auvers où Vincent s’installe le 21 mai 1890 ?
L’installation des voies ferrées avait rendu facile l’accès à la campagne et aux vallées verdoyantes de l’Ile-de-France et ce fut une découverte pour les peintres qui purent quitter leurs ateliers et découvrir les mouvements et les couleurs de l’eau et des ciels.
De Ville-d’Avray à Auvers, de Barbizon à Giverny, du Loing à l’Epte, ils ne s’en privaient pas. Et d’autant plus qu’à leurs satisfactions d’artistes s’ajoutaient les joies des sports nautiques et de la convivialité des auberges. Sion ajoute qu’à la même époque, la découverte de la photographie figeait les expressions et grisaillait toutes les teintes, on comprendra que je puisse risquer cette équation :
Le train + la photo = la peinture en plein air.
Auvers-sur-Oise se présentera comme la plus sûre et la plus agréable de ces oasis pour Vincent grâce à la présence rassurante du docteur Gachet dont l’affection et la vigilance ne se porteront pas uniquement sur Vincent, grâce aussi à l’atmosphère artistique qui nimbe ce village où avaient déjà peint et séjourné, d’abord Corot et les demoiselles Morisot, puis Renoir, Pissarro, Monet, et surtout Daubigny qui, avant Monet sur l’Epte, goûtera aux charmes du bateau-atelier sur l’Oise.
Mais Vincent, dans son éternelle et tempétueuse errance, pourra-t-il se satisfaire du refuge que lui a préparé Théo ? Suivons le biographe de Van Gogh, Henri Perruchot.
« A Auvers, le docteur Gachet surveillera sa santé. Le séjour dans ce petit bourg commence d’abord très bien. Vincent peint un tableau par jour. Mais à la suite d’une visite rendue à son frère et à sa belle-sœur, il revient à Auvers désespéré. La vie, comme il le dit, s’en va de lui. Il n’en peut plus. Le 27 juillet, Vincent se tire une balle de revolver dans la poitrine. Il meurt le 29 à une heure et demie du matin ».
L’heure de la revanche du paria, du « fou-roux » sera longue à venir. Tirons quelques phrases de la correspondance de Théo ou de Gauguin à Emile Bernard : « La quantité de tableaux est accablante. Je ne m’en sors pas… » (Théo), « Quelle maladresse ! Vous savez si j’aime l’art de Vincent. Mais étant donnée la bêtise du public, il est tout à fait hors de saison de rappeler Vincent et sa folie au moment où son frère est dans le même état » (Gauguin).
Car, six mois après Vincent, Théo meurt en Hollande et dans la succession, l’œuvre de Vincent est évaluée si modestement que de nombreuses personnes conseillent à la veuve de Théo de la détruire.
Il faut attendre dix ans ! Mais enfin, nous sommes en 1900, le docteur Rey, mis en rapport avec le marchand Ambroise Villard, retire du poulailler où il servait à boucher une ouverture, le portrait qu’avait fait de lui Vincent à l’hôpital d’Arles …
Depuis … le changement fut brutal et dès l’année suivante, Vlaminck dit à Matisse « J’aime encore mieux Van Gogh que mon père ».
Depuis … Van Gogh et le petit village d’Auvers sont connus du monde entier.
1947 – « La vogue s’est emparée de Van Gogh, vogue frénétique … Les plus charmantes mondaines s’exclamaient, raffolées toutes de ce peintre que chacune se flattait d’avoir découvert » – Georges d’Espagnat, à Paris au musée de l’Orangerie.
1953 – Le centenaire de la naissance de Vincent Van Gogh est célébré avec éclat aux Pays-Bas. Des plaques commémoratives sont apposées sur la maison natale du peintre, rue Lepic à Paris où Vincent résida de 1886 à 1888.
Nous voilà donc prêts à affronter les nombreux et remarquables souvenirs des peintres de la deuxième moitié du XIXème siècle à Auvers-sur-Oise et nous commençons notre itinéraire par les ruelles qui descendent des champs sur Auvers. Le chemin est fort bien balisé par les soins de l’efficace office du tourisme et des œuvres du peintre rappellent l’état ancien du village. Nos conférencières font le reste.
Nous partons donc du musée Daubigny où cet artiste – à mon avis trop délaissé – est honoré par des souvenirs directement liés à l’histoire des impressionnistes. Nous remarquons ensuite quelques sites qui ont inspiré, soit Cézanne, mais une vingtaine d’années plus tôt, soit Van Gogh qui furent l’un et l’autre sous la surveillance du vigilant docteur Gachet. C’est ainsi que nous trouvons les sites de la Maison du Pendu et de celle du docteur Gachet (Cézanne) puis, pour Van Gogh, l’auberge Ravoux, la Mairie – en habits de fête nationale quelques jours avant le suicide de l’auteur et bien sûr, l’Eglise d’Auvers, dernier arrêt avant notre montée vers les champs de blé et le cimetière.
L’émotion nous étreint dès l’entrée de ce cimetière qui mérite vraiment le nom de champ de repos. Les tombes des deux frères réunies, depuis que les cendres de Théo furent ramenées de Hollande à Auvers en 1914, sont plus fortement reliées par un seul lierre. Et puis, tous ces coquelicots qui parsèment les humbles sépultures campagnardes donnent l’impression de sans cesse renouveler un souvenir permanent.
Par les rues et les résidences d’Auvers, nous regagnons notre point de départ puis notre lieu de restauration au Château d’Auvers où nous sera proposée, l’après-midi, une rétrospective de la période 1875-1914. L’époque nous est présentée avec – et même dans – ses trains cahotants, ses cabarets enfumés, ses foules bruyantes sur lesquelles planait, on ne nous le laisser pas oublier, la mémoire de l’alcool et de la syphilis. Ce parcours, anecdotique autant qu’informatif, nous donna une idée assez complète de ce que pouvait être « la belle époque » dans les milieux de la bohème.
Enfin le car nous ramena à Garches par un de ces itinéraires dont les chauffeurs de car semblent avoir le secret.
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