LES AVENTURES DE CARANTEC, Le moine pérégrin

Thème : HISTOIRE                                                                                                                                                                        Mardi 12 Octobre 2010

Les aventures de Carantec, le moine pérégrin

Par Anne Dumas- Auteur et théologienne

L’origine de notre Bretagne, à la fois historique et spirituelle, a débuté au Ve siècle avec la pérégrination des moines celtes bretons. Venus du pays de Galles, d’Irlande, de Cornouailles britanniques, ces moines et leur famille ont colonisé notre ancienne Armorique entre les Ve et VIIIe siècles. Certains noms de lieux, essentiellement des noms de saints, se retrouvent des deux côtés de la Manche. Cette pérégrination « Pour l’amour de Dieu », a marqué une étape pour l’Eglise car ces moines ont introduit un tournant radical dans l’histoire de la pénitence. Cette évolution s’est effectuée par la base, elle a été dictée par leur façon de vivre, et non par une réflexion théologique imposée par Rome. Cette pénitence était copiée sur d’anciennes coutumes de clans celtes des îles de Bretagne.

Saint Carantec est une figure type de cette épopée historique. Les hagiographies, qui racontent la vie des saints, ont souvent une même structure sur laquelle est ensuite brodée la caractéristique de chaque saint. Le héros est souvent le fils héritier d’un roi renonçant à son héritage, vivant en ermite puis se faisant pérégrin avant d’aller combattre un dragon. Le but de ces textes était de faire une œuvre hors du temps, destinée à montrer la supériorité du spirituel sur le temporel. Les auteurs – des moines lettrés – n’hésitaient pas à sublimer la vie de leur saint et à y mêler le réel et l’imaginaire, le païen et le chrétien, cultures grecques, latines et contes populaires. Au cours des siècles, ces récits ont été copiés, perdus, réécris, compilés… Ainsi Carantec a vécu entre le Ve et le VIIIe siècle, mais son aventure a été écrite entre le IXe et le XVIe siècle. Les strates historiques et littéraires rendent ces documents difficiles à interpréter. Pour les aborder, il faut abandonner tout esprit cartésien et ne pas chercher à tout prix des certitudes historiques.

La société galloise au Ve siècle

Les Romains occupaient presque tout le Royaume-Uni actuel et, s’ils apportèrent leur culture, elle resta superficielle. Lorsqu’ils se retirèrent en 408, les clans reprirent leurs habitudes guerrières, faisant des razzias, et vendant leurs prisonniers comme esclaves. Saint-Patrick en fit le témoignage. De l’Irlande au pays de Galles, la société était assez identique : un peuple rustre, disséminé sur le territoire, se déplaçant au gré des saisons et des paccages. Il n’y avait pas de villages, seulement quelques hameaux et des places fortes où la population pouvait se réfugier en cas d’attaque. La société était séparée entre hommes libres, appartenant au sang du clan, et hommes non libres. Les druides et les guerriers appartenaient à la première catégorie. Les hommes non libres n’avaient aucun droit, ne pouvaient porter des armes, et devaient donc se mettre sous la protection d’un clan car ils pouvaient être tués ou vendus comme esclave du simple fait d’être étranger au sang. « Etranger » et « ennemi » étaient synonymes. La loi était régie par la coutume, la transgresser, c’était transgresser la loi. Un des principes fondamentaux était celui de la vengeance. L’ordre était plus tribal que moral : s’attaquer à une personne, c’était s’attaquer au clan. La vengeance du sang se transmettait pendant sept générations, la vengeance d’honneur pendant trois. Un petit breton avait devoir de vengeance dès la naissance.

La généalogie de Carantec

L’hagiographie de Carantec précise qu’il est fils de roi et fait remonter son hagiographie sur plus de dix-sept générations. L’histoire du clan était chantée par les druides, donc tous la connaissait. Les ancêtres étaient forcément des héros dont la gloire rejaillissait sur la descendance. En toute logique celte, Carantec était un héros au sens guerrier du terme. Au sommet de sa généalogie, on retrouve Beli, le Dieu de la lumière, et Anna, présentée étant comme la cousine de la Vierge Marie !

Le païen et le chrétien sont étroitement liés. Carantec était un grand saint parce qu’il ressemblait, par l’innocence, à la Vierge-Marie. La vraie noblesse, c’était d’être chrétien, preuve de la supériorité de l’Eglise sur le royaume, du spirituel sur le matériel. Cependant, deux ancêtres de Carantec sont historiquement reconnus : Cuneda, son grand-père, qui a rassemblé les clans gallois pour fonder le Pays de Galles, et son père, Keredig, le cinquième fils de Cuneda, roi du Keredigion qui sera « démissionné » par les druides pour laisser la place à son fils aîné. Mais Carantec s’enfuit parce qu’il ne voulait pas succéder à son père et qu’il préférait le royaume céleste au royaume terrestre. Dans la grotte où il se réfugia, Carantec apprit les lectures canoniques de l’Ancien et du Nouveau Testament. Pour louer Dieu, il resta en prières de jour comme de nuit, transfiguré, plein de ferveur et de sainteté.

L’évangélisation des pays celtes

Au début du monachisme celte, les moines étaient des ermites pratiquant une ascèse extrêmement rigoureuse. En s’immergeant longuement dans l’eau glacée, ils cherchaient  à maîtriser leur corps et aussi à « apaiser le feu de l’amour de Dieu qui brûlait en eux ». Ils priaient les bras en croix, pratiquaient la génuflexion répétitive ou encore la récitation des psaumes en continu. Carantec vécut ainsi dans sa grotte avant de rejoindre Patrick en Hibernie et de devenir, ensemble, des moines pérégrins. Habillés en robe de bure, parcourant les chemins avec un bâton (réputé pour avoir des qualités miraculeuses) et une cloche à main pour attirer les hommes vers la conversion, les moines arboraient la tonsure celte. Dans leur besace, ils transportaient les livres saints (en format « poche »).

La pérégrination n’est pas comme un pèlerinage (on part, mais on revient chez soi), c’était un exil définitif choisi volontairement par amour pour Dieu. Le moine celte quittait son pays bien aimé, sans la protection de son clan, et portait spirituellement sur lui le lourd péché du meurtre, comme Caïn. A l’image d’Abraham, il partait vers un pays inconnu que Dieu leur indiquerait. Ces religieux qui rayonnaient sur toute l’Europe avaient une spiritualité spécifiquement celte : ils calculaient la date d’une manière différente de celle de Rome, baptisaient selon un rite qui leur était propre…

Dans un document unique, sont mises pour la première fois par écrit, les règles du droit coutumier irlandais avec certaines modifications chrétiennes insérées par Patrick. On y trouve le brassage de la terre, l’exploitation des cours d’eau, les relations entre père et fils, entre maître et esclave, le fosterage, et même le meurtre, dont l’article a été transcrit mot pour mot de la loi orale au pénitentiel. Le principe du pénitentiel était simple : à telle faute correspond telle pénitence. Si la loi clanique a incorporé des règles provenant de l’Eglise, la loi chrétienne des pénitentiels incorporait elle-même des coutumes ancestrales. Grâce à cette osmose entre païen et chrétien, l’évangélisation avait réussi en Irlande et dans les pays celtes.

Quand un chef de clan se convertissait, tout le clan se convertissait avec lui. Quand, Carantec se rendit en Irlande pour y construire un monastère, il eut besoin d’un arbre. Un chef de clan refusa qu’il le prenne mais, quand l’arbre s’abattit tout seul à la fin de la prière de Carantec, il se convertit, et tout son clan avec lui.

Carantec et le roi Arthur

Un jour, Dieu ordonna à Carantec de jeter à la mer son autel portatif – objet sacré. L’ayant perdu, il se mit alors à sa recherche. Les historiens font le rapprochement avec la quête du Graal par les chevaliers du roi Arthur. Cette légende trouverait sa source dans cet épisode de la vie de saint Carantec. Arthur contacta Carantec car un serpent ravageait sa région. Après avoir prié Dieu, Carantec vit l’énorme serpent arriver avec fracas, il entoura son étole autour de l’encolure (signe de conversion) et l’emmena comme un mouton devant la cour du roi. Carantec put retrouver son autel qu’Arthur avait cherché à transformer en table, sans réussir à rien faire tenir dessus. Le roi offrit également des terres agricoles en donation perpétuelle à Carantec, qui y construisit une église.

Le roi Arthur était un chef de clan qui n’avait pas encore la figure de vainqueur que la légende lui donnera ensuite – il n’est pas capable de venir à bout d’un serpent. Cet animal, qui figure d’ailleurs sur le drapeau du pays de Galles, peut symboliser la lutte menée alors par Arthur contre les Saxons.

Après ses exploits, Carantec pérégrina au Pays de Galles avant d’arriver en Armorique, plus précisément dans le Léon. Plusieurs noms de lieux font état de son passage dans la région, ainsi que des vitraux d’église. Carantec aurait combattu un serpent, et l’aurait brisé en deux en le projetant contre un rocher (qui porterait encore la marque de ses griffes)…

La tradition chrétienne en pays celtes est intimement mêlée à des persistances païennes, même encore de nos jours. On peut aussi insister sur la vivacité de cette tradition orale, toponymique, qui perdure à Carantec (Bretagne) et dans les villes galloises qui doivent leur nom à saint Carantec.

En savoir plus …

Coté Livres :

Les Aventures de Carantec le Moine Pérégrin

Auteur : Anne Dumas
Éditeur : Bénévent (24 mars 2009)

ISBN-10: 2756311731

http://www.amazon.fr/Aventures-Carantec-Moine-P%C3%A9r%C3%A9grin/dp/2756311731

Coté Web :

http://www.llangrannog.org.uk/carantec.htm

http://fr.wikipedia.org/wiki/Carantec

http://www.letelegramme.com/local/finistere-nord/morlaix/taule/carantec/llangrannog-carantec-un-jumelage-entre-paroisses-07-07-2010-981764.php

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