PIERRE BONNARD : Plusieurs saisons à Arcachon

Thème : Art – Peinture                                                                                                                                                                  Mardi 24 Janvier 2012

Pierre Bonnard : plusieurs saisons à Arcachon

Par Christel Haffner Lance, Historienne de l’Art

À la fin du XIX e siècle, Arcachon n’est plus ce désert de dunes et de pins parsemé des seules cabanes de pêcheurs ou de résiniers, mais une destination à la mode. Les établissements de bains de mer prolifèrent, le chemin de fer relie Bordeaux à la cité où nombre d’artistes viennent désormais peindre sur le motif. Pierre Bonnard (1867-1947) s’empare lui aussi de son charme. La vie et l’œuvre de l’artiste sont familiers du public qui connaît sa présence en Normandie ou sur la Côte d’Azur – plus rarement sur cette petite mer des Landes. Il fréquente pourtant la station à plusieurs reprises, en différentes saisons, s’y rendant pour la première fois en décembre 1889 pour rejoindre son ami le musicien Claude Terrasse qui épousera sa sœur Andrée l’année suivante.

Villa Bach, 1891

Lors de son deuxième séjour à Arcachon, le peintre exécute des aquarelles illustrant les programmes de soirées musicales que les Terrasse organisent chez eux, villa Bach : s’en dégagent l’influence de Gauguin pour la couleur claire et celle du Japon pour la composition et la sinuosité des lignes. Ses expériences de l’époque lui valent le surnom de « Nabi très japonard ». Sa petite toile Intimité (Paris, Orsay) figure les Terrasse dans leur intérieur ; il s’est immiscé lui-même en représentant sa propre main tenant une pipe. Cette scène intimiste révèle avec subtilité la profondeur des liens qui unissent le jeune trio.

Villa Bijou, 1892

Bonnard revient pour la troisième fois à Arcachon en été 1892, juste après la naissance du premier enfant des Terrasse qui ont emménagé villa Bijou. Il réalise de nombreuses aquarelles figurant le nourrisson, dont la Scène de famille (coll. part.) préparatoire à l’une de ses toutes premières lithographies, fortement influencée des estampes japonaises : cadrage

serré, absence de modelé, traitement en aplats, simplification de la ligne pour cerner l’essentiel. Dans Madame Claude Terrasse et son fils Jean (coll. part.), il dépeint encore cette maternité qui l’attendrit : vêtue d’une robe à carreaux, Andrée serre le nouveau-né dans ses bras et penche sa tête vers lui, pleine d’admiration. Il profite de ce séjour pour travailler à l’illustration des publications musicales de son beau-frère, pour lesquelles il utilise ses dessins représentant Jean. « Je suis mille fois plus épaté par la frimousse de mon neveu que par tout ce que j’ai vu dans mes pérégrinations », écrit-il à l’ami Vuillard le 16 août.

Grand-Hôtel, 1911

Près de vingt années s’écoulent avant que Bonnard ne retourne sur la Côte d’Argent, cette fois avec Marthe Boursin (sa compagne depuis 1893, son épouse en 1925). Atteinte de tuberculose sclérosée, elle vient profiter des effluves balsamiques qui font la renommée de la station. Le couple réside au Grand-Hôtel. Ayant désormais tourné le dos à l’esthétique nabie, Bonnard cherche un langage neuf. Il rapporte de ce court séjour de 1911 une Marine à Arcachon (Paris, Orsay), un paysage de format vertical, traité en bandes superposées, avec un grand banc de sable qui affleure près du rivage à marée basse. L’ambiance est bien différente des œuvres qu’il peint la même année à Saint-Tropez où la couleur explose sous la lumière du Midi.

En Ville d’Hiver, 1920-1930

Bonnard n’est pas un sédentaire : la santé de Marthe mais aussi son propre besoin de changement le poussent à voyager énormément. Ils reviennent souvent à Arcachon et s’installent toujours dans le même quartier de la Ville d’Hiver : villas Antonina en 1920, Turenne en 1922, hôtel Régina en 1926-1927… L’artiste, qui connaît désormais une reconnaissance internationale, puise son inspiration sur le Bassin dont il offre une vision lumineuse, colorée et poétique. Au cœur de l’hiver 1920, il peint la Marée basse à Arcachon (Paris, MNAM), un autre paysage marin composé en bandes superposées où l’on retrouve des éléments si caractéristiques : une pinasse échouée sur un banc de sable, la mer couleur argent dont un petit bras forme un « rouillet »… Les minuscules silhouettes accentuent l’immensité de l’espace. Le ciel est plombé, chargé de gros nuages menaçants. Mais Bonnard ne se contente pas de représenter l’aspect encore sauvage des paysages du Bassin ni ses humeurs changeantes. Il est aussi séduit par la station balnéaire. Dans la Conversation à Arcachon (Paris, Petit-Palais) de 1926, il transcrit la nouvelle ambiance des Années folles. Cette composition savante au chromatisme radieux et au cadrage rapproché est un moment de bonheur à trois sous la luminosité éclatante du plein été. Les deux jeunes femmes ont succombé à la mode de la « garçonne », synonyme de leur émancipation. Liberté et modernité émanent du tableau. Au Salon d’Automne de 1929, il envoie une grande toile : La Promenade des enfants (coll. part.), avec ses personnages brusquement arrêtés sur le premier plan. Il a cette fois-ci quitté le bord de l’eau et la tranquillité de la Ville d’Hiver pour pénétrer au cœur de la cité où l’activité fourmillante est palpable. On le voit dans tout son œuvre : le paysage urbain lui fournit l’occasion de traduire l’animation, d’inventer des cadrages, d’utiliser les couleurs pour suggérer plutôt que décrire…

Villa Castellamare, 1930-1931

Pour leur dernier séjour prolongé à Arcachon, de novembre 1930 à avril 1931, Pierre et Marthe Bonnard louent la villa Castellamare, elle aussi située au bord du parc Mauresque. Le couple vit séparé du monde : la santé de Marthe est préoccupante, l’artiste se ressource dans le travail et peint des chefs-d’œuvre dont la fameuse Salle à manger sur le jardin (New York, Moma). Au-delà de la balustrade du balcon s’étend un jardin luxuriant, inondé d’une lumière irréelle, où sont esquissées des silhouettes. Tout frémit dans la végétation. Bonnard a beaucoup aimé dans ces années-là peindre des coins de table et des natures mortes devant des fenêtres, créant l’union étroite d’un intérieur et d’un paysage. Une seconde œuvre peinte depuis l’intérieur de la villa est cette Nature morte devant la fenêtre (Bucarest, Museul National), qui se présente comme une vision synthétique de la précédente. Les deux toiles sont très architecturées, mais la première (aux dimensions plus généreuses) est parfaitement axée sur la porte-fenêtre, tandis que la seconde présente un point de vue plus rapproché et une composition asymétrique. Plusieurs dessins et aquarelles préparent ces deux tableaux comme cette autre œuvre magistrale peinte à Castellamare, le Nu à la baignoire (Paris, MNAM), une de ces scènes intimes de la sortie du bain dont l’artiste ne se lasse pas. Il aime saisir les habitudes de Marthe dans la vie quotidienne, notamment l’attrait qu’elle a pour sa toilette. C’est une peinture lumineuse, où les courbes du corps féminin, l’arrondi de la baignoire et celui du fauteuil s’opposent au dessin géométrique des carreaux. Légèrement plongeante, elle offre la vision d’un espace irréel, où l’omniprésence des blancs côtoie la profusion des couleurs. Le peintre transforme cet épisode anodin en une cérémonie magique. 

Mais Bonnard ne demeure pas reclus dans sa villa : les rapports de l’eau, de la terre et du ciel captent toujours son attention, comme on le voit avec la Marine au bateau noir (coll. part.), une vue plongeante depuis la dune du Pilat, qui retient le moment où un bateau, minuscule tache noire dans l’immensité de l’espace, semble vouloir se frayer un passage entre les bancs de sable de la sortie du Bassin. Le ciel menaçant, transpercé soudain par un rayon de soleil, se reflète dans l’océan. La Matinée à Arcachon (coll.part.), enfin, est une composition aux touches rapides, réduite à l’essentiel. Le bleu domine, complètement exalté, la mer est étincelante et le ciel moucheté, vibrant.

*

Tout au long de sa vie, Pierre Bonnard n’aura cessé d’exprimer son bonheur de peindre. Sur le Bassin d’Arcachon comme partout ailleurs, il laisse libre cours à sa sensibilité artistique avec une fraîcheur intense, poursuivant inlassablement ses recherches sur la couleur, toujours plus forte et plus libre. Inspirées de la nature ou de l’inépuisable observation de la vie la plus simple, ses toiles témoignent de sa spontanéité, de sa curiosité, de sa générosité. De ses séjours à Arcachon, poussé là, loin du monde, pour des retrouvailles familiales ou pour des raisons médicales, il livre une vision toute personnelle et détachée du temps, parfois tendre et intime, souvent originale et audacieuse. Les œuvres qu’il réalise sur le Bassin – pendant plus de quarante ans – constituent un ensemble, qu’en reprenant le titre d’une de ses premières séries d’estampes nous pourrions intituler : « Quelques aspects de la vie d’Arcachon ». C’est le portrait d’un site enchanté par les couleurs du peintre.

Christel HAFFNER LANCE, « Pierre Bonnard et les saisons d’Arcachon »,  dans Le Festin (revue et éditions d’art en Aquitaine), n° 74, été 2010, p. 34-43

Ce document est la propriété de © Christel HAFFNER LANCE

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Coté livres :

bonnard-la-couleur-agitPeintre, graveur, décorateur, Pierre Bonnard a travaillé sans relâche à simplifier la forme et à exalter la couleur, car, disait-il, « la couleur agit ». Attentif à tous les mouvements contemporains – fauvisme, cubisme, surréalisme -, Bonnard a pourtant suivi un chemin solitaire, entre l’observation de la nature et une réflexion obstinée sur le métier de peintre.

·         Auteur : Antoine Terrasse 

·         Editeur : Gallimard (15 juin 1999)

·         Langue : Français

·         ISBN-10: 207053474X

http://www.amazon.fr/Bonnard-couleur-agit-Antoine-Terrasse/dp/207053474X/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1329414832&sr=1-1

Catalogue de l’exposition de réouverture du Musée d’art moderne de la ville de Paris consacrée à Pierre Bonnard (1867-1947). Autour de trois grands thèmes, les paysages et natures mortes, les nus et les autoportraits, présente l’oeuvre de cet artiste membre du groupe des nabis.

Editeur : Paris Musées Editions

Date parution : 31/01/2006
Auteur(s) : Collectif
Artiste : Pierre Bonnard (1867-1947)

Coté Web :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Bonnard

http://www.insecula.com/contact/A008749_oeuvre_1.html

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